Bilan

Buy & donate, un phénomène qui gagne la Suisse

Moins avantageuse fiscalement qu’aux Etats-Unis, une nouvelle pratique se répand néanmoins, qui permet aux acheteurs de couper la file d’attente et d’accéder à des œuvres super «hot». Explications.

«Green Chains», 2020: cette huile de la jeune Américaine Sarah Slappey est entrée dans la collection du Mamco grâce à un don d’Alexander DiPersia.

Crédits: Coll. MAMCO Genève, don. Alexander DiPersia
Si le Covid fut un catalyseur pour le marché de l’art, accélérant à vitesse grand V toutes les transformations latentes, il a également contribué à exacerber la compétition entre les collectionneurs, plus nombreux que jamais. «Le marché s’est globalisé. L’accès aux pièces désirables est toujours plus difficile. Aujourd’hui, si un artiste est populaire aux Etats-Unis, avec les réseaux sociaux, il est populaire partout», pointe Johan Nauckhoff, de la galerie Gagosian. A quoi s’ajoute un autre phénomène: l’engouement pour des jeunes artistes. «Avant, les grands collectionneurs qui achetaient des pièces à 1 million ne regardaient rien au-dessous de 50 000. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les œuvres à 20 000 francs sont devenues super «hot». Même les musées achètent des artistes de 30 ans. Il y a cinq ans, c’était inimaginable», note la galeriste zurichoise Maria Bernheim.

Résultat des courses, il est devenu presque impossible d’accéder aux œuvres de certains artistes. «Pour dix tableaux en vente, il peut y avoir une centaine de personnes sur liste d’attente», assure Valentina Volchkova, directrice de l’antenne genevoise de la galerie Pace. Alors pour s’assurer d’accéder à l’œuvre de leurs rêves, les collectionneurs n’hésitent pas à avoir recours à des stratagèmes. Le dernier en date: le buy & donate.

Taux plafonné à 20% en Suisse

Apparu aux Etats-Unis, le buy & donate est une pratique qui consiste à acheter deux œuvres d’un artiste, tout en s’engageant à offrir l’une d’entre elles à un musée. Si la pratique s’est répandue de l’autre côté de l’Atlantique, c’est notamment parce que le système fiscal américain est beaucoup plus avantageux. «Alors qu’aux Etats-Unis, vous pouvez déduire les dons jusqu’à 100% de vos revenus nets, en Suisse, ce taux est plafonné à 20% au niveau de l’impôt fédéral et varie pour ce qui est de l’impôt cantonal», précise Anne Laure Bandle, avocate chez Borel & Barbey et directrice de la Fondation pour le droit de l’art. Une disparité de traitement qui s’explique notamment par les différences entre les politiques culturelles suisse et américaine. «Ici, beaucoup de musées sont subventionnés par l’Etat, alors qu’aux Etats-Unis, ils sont pour la plupart financés par des privés. La philanthropie y a été beaucoup plus poussée», ajoute l’avocate genevoise.

Acheter deux œuvres d’un artiste qui monte coûtera moins cher que lors d’enchères contre 25 personnes.
Johan Nauckhoff, galerie Gagosian

En Suisse, une personne qui gagne 100 000 francs par année pourra donc déduire, suivant son canton de domicile, jusqu’à 20 000 francs de son imposition fiscale. A condition toutefois que le don soit fait à une fondation d’utilité publique. «Si vous faites un don à un tiers ou à une institution qui n’est pas exonérée de l’impôt, des droits de donation allant jusqu’à 50% de la valeur de l’œuvre peuvent s’appliquer», rappelle Xavier Oberson, avocat et chroniqueur fiscal chez Bilan.

La pratique reste toutefois peu courante, estime Mélanie Erb-Zimet, experte fiscaliste auprès de la Banque Bonhôte. «Lorsque les gens nous contactent pour des questions fiscales liées à l’art, il s’agit en général de successions. Acheter en vue de donner est moins courant. Les gens donnent plus facilement une somme d’argent qu’une œuvre d’art, car celle-ci pose la difficulté de la valorisation du bien. Surtout s’il s’agit d’œuvres achetées il y a un certain temps.»

Un tableau de Loie Hollowell, 38 ans, vient d’être adjugé pour plus de 2 millions de dollars aux enchères. (Melissa Goodwin, courtesy Pace Gallery)

Des artistes «red chip»

«La raison principale pour laquelle le buy & donate se répand en Suisse, c’est parce qu’il y a un énorme différentiel entre les prix pratiqués sur le premier et le second marché, pointe Johan Nauckhoff. Même si un collectionneur achète deux œuvres d’un artiste qui monte, cela lui coûtera certainement moins cher que d’enchérir contre 25 personnes en vente publique.» C’est notamment le cas de la peintre américaine Loie Hollowell, défendue par Pace. Alors que sur le premier marché, ses œuvres se vendent entre 80 000 et 200 000 dollars, en juin dernier, un de ses tableaux fut adjugé à Hongkong pour 2,1 millions de dollars.

«Avant, il y avait ce que l’on appelle les artistes «blue chip», comme Warhol, Basquiat ou Picasso. Maintenant nous avons vu l’apparition des artistes «red chip». Des artistes très désirables comme Dana Schutz que personne ne peut acheter en premier marché», ajoute Johan Nauckhoff. A l’écouter, le phénomène devrait se globaliser dans les années à venir. «C’est une situation win-win, note-t-il. Cela permet aux institutions qui ont beaucoup souffert du Covid ou qui ont des budgets d’acquisition limités, comme en Suisse, d’enrichir leurs collections.» En ce qui concerne les galeries, l’intérêt est indéniable. «On dit toujours que si vous voulez vendre une œuvre d’un artiste, attendez qu’il ait une exposition au musée», ironise Mélanie Erb-Zimet.

En attendant, ce seraient les directeurs d’institutions culturelles à être le plus fréquemment confrontés au buy & donate. «En Suisse, tous les musées s’y trouvent confrontés», assure Lionel Bovier, directeur du Mamco, qui actionnerait ce dispositif plusieurs fois par année. S’il tient à rappeler que la motivation première des donateurs reste le désir de soutenir une institution qui leur est chère, il admet que l’aspect fiscal peut constituer une «incitation supplémentaire» au moment de passer à l’acte. «Tant que l’on va dans le bon sens et qu’on peut choisir les œuvres qui entrent dans notre collection, je ne vois pas pourquoi la pratique poserait problème. La seule chose que je regrette, c’est qu’on refuse ce droit aux artistes, alors que cela existe dans d’autres pays comme la France ou les Etats-Unis.» Aurions-nous un train de retard?

Machalova Andrea NB
Andrea Machalova

Journaliste

Lui écrire

Avant de voler de ses propres ailes en tant que journaliste freelance, Andrea Machalova est passée par plusieurs rédactions comme la Tribune des Arts, la Tribune de Genève ou les magazines Trajectoire et GoOut!. Spécialisée en art et en ventes aux enchères, elle s'intéresse également aux nouvelles tendances du marché et du monde du luxe. Diplômée d’un Master en journalisme et communication à l’Université de Genève, elle a obtenu sa carte de presse en 2016. Un sésame qu’elle chérit précieusement depuis.

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