Bilan

Brady Dougan, ou le déclin des banquiers «made in Wall Street»

Credit Suisse crée l’exploit en nommant Tidjane Thiam comme successeur de Brady Dougan à la tête de la banque. Une page qui se tourne pour la Suisse. Analyse.

A la tête de Credit Suisse, Brady Dougan a voulu se démarquer de l’ère Ospel et Grübel.

Crédits: Keystone

Il y a eu Stan O’Neal, le légendaire banquier afro-américain de Wall Street, qui a dirigé Merrill Lynch entre 2000 et 2006 avant de partir avec un «package» de près de 300 millions de dollars, et qui était fort admiré d’un certain Marcel Ospel, le Bâlois alors tout-puissant à la tête d’UBS. Depuis, il n’y avait pas eu de dirigeant de couleur à la tête d’une grande banque globale. Pas plus qu’il n’y en a jamais eu à la tête d’une entreprise du SMI (indice des grandes capitalisations suisses).

C’est maintenant Credit Suisse qui se démarque, en nommant Tidjane Thiam comme successeur de Brady Dougan à la tête de la banque. Et il ne s’agit pas d’un Afro-américain, mais d’un Franco-ivoirien. Et pas d'un banquier de Wall Street, mais d'un diplômé de Fontainebleau issu du secteur des assurances.

C’est une page qui se tourne pour la Suisse qui, bien qu’ayant eu beaucoup de dirigeants internationaux à la tête de ses multinationales, avait historiquement entretenu une préférence marquée pour les profils alémaniques issus de l’armée. Ainsi, les conservateurs Alfred Schäfer et Robert Holzach, bâtisseurs de l’Union de Banques Suisses, incarnaient-ils ces anciennes élites suisses, que Roger Lowenstein, auteur du best-seller américain «When Genius Failed», appelait des «gnomes de l’armée suisse».

A cette époque, où les anciennes UBS et SBS offraient à leurs vice-présidents le choix entre trois types de bois différents pour l’aménagement de leurs bureaux, acajou, noisetier ou pin, a succédé la grande époque des CEO d’éducation anglo-saxonne, aux bonus mirobolants. L'ère de ces CEO là aussi, est un peu révolue. L’arrivée de Tidjane Thiam annonce en effet le déclin de la génération des banquiers «Made in Wall Street».

La carrière de Brady Dougan au Credit Suisse, un CEO qui a pourtant voulu se démarquer de l’ère Ospel et Grübel (les deux anciens hommes forts d'UBS et de Credit Suisse), incarne un peu cette transition. D’abord monté aux nues, puis déchu, l’Américain originaire de Chicago, qui dirigeait Credit Suisse depuis 2007, avait acquis un fait d’armes majeur juste avant sa nomination au poste de CEO. Grâce à lui, Credit Suisse, contrairement à UBS, était sortie du marché «subprime» dès juillet 2007. Selon notre enquête «UBS, les dessous d’un scandale» parue aux éditions Favre en 2008, c’est déjà en 2006 que, sous les ordres de Brady Dougan, Credit Suisse avait vendu 40% de ses actifs subprime.

Fin 2007, tandis qu’UBS était encore exposée à hauteur de 70 milliards de dollars au marché «subprime», il ne restait au Credit Suisse que 9 milliards d’exposition, rapidement résorbée. Si bien que cette même année, Credit Suisse n’avait perdu «que» 1,6 milliard de dollars sur le marché hypothécaire résidentiel, contre 18,7 milliards pour UBS. Grâce à cela, l’écart s’était creusé entre Credit Suisse et UBS : tandis que la première était parvenue à dégager un bénéfice net de près de 8 milliards de francs fin 2007, la seconde a essuyé une perte nette de 4,4 milliards. Brady Dougan était alors le chef de la banque d’affaires depuis 2004.

Sous sa direction, l’investment bank du groupe limite strictement les activités de rétention sur son bilan des Credit Debt Obligations (CDO, les dérivés sur subprime qui ont été à l’origine des pertes abyssales des grandes banques de Wall Street). Credit Suisse dispose alors, contrairement à UBS, d’informations directes sur la qualité des crédits sous-jacents, car la banque de Paradeplatz détient une filiale américaine spécialisée dans les services hypothécaires (mortgage servicing). Elle connaît donc mieux le marché immobilier américain qu’UBS.

Entre 2000 et 2003, le responsable des CDO au Credit Suisse, la star Chris Riccardi, l’un des pionniers de ces instruments, veut aussi mener une politique expansionniste sur ce marché. Il a hissé Credit Suisse en tête des classements sur le marché des émissions de CDO adossés à du résidentiel américain de faible qualité. Mais Brady Dougan s’oppose clairement à cette politique. Riccardi part alors pour Merrill Lynch, où il développera cette activité jusqu’en février 2006. Merrill Lynch sera, avec UBS et Citigroup, l’une des plus grandes victimes des pertes du marché « subprime ».

Parcours presque sans faute, jusque-là, pour Brady Dougan, qui se verra récompensé en accédant à la direction de la banque. Symboliquement, durant le troisième trimestre 2008, Credit Suisse est devenue pour la première fois plus grande qu’UBS en capitalisation boursière. Sa valeur, d’environ 64 milliards de francs, disputait de très près ce statut à UBS, qui oscillait entre 63 et 64 milliards. Et en 2008, tandis qu’UBS – le paquebot du private banking - a vu sortir 108 milliards de francs d’avoirs de clientèle privée, Credit Suisse est parvenue à attirer 51 milliards. Sa réputation était restée intacte dans la crise jusque-là, contrairement à UBS. Brady Dougan, le CEO sobre, travaillant jusqu’à 20 heures par jour, buvant du Coca zéro, impose alors une image « post-Ospel » des grands banquiers suisses.

Mais la suite devient plus compliquée.  D’une part, Brady Dougan se retrouve au centre d’une polémique sur les hauts salaires lorsqu’en 2009, sa rémunération totale atteint 90 millions de francs, bonus inclus.

Par ailleurs, la question de la rentabilité du groupe est toujours présente à son esprit. Conscient des coûts additionnels d’un surplus d’exigences de capital de Bâle III suite à la crise, Brady Dougan avait renoncé dès 2008 au négoce pour compte propre, dans le sillage des nouvelles réglementations américaines (Dodd-Frank Act). A partir de là, il se concentre sur un objectif ambitieux : l’intégration de ses activités de banque d’affaire et de private banking. Les synergies de cette intégration entre les deux divisions, ambitionnait Brady Dougan en 2008, devaient rapporter un bénéfice de 10 milliards de francs pour le groupe en 2010. Mais le bénéfice de 2010 sera, dans les faits, de 5 milliards de francs. A Wall Street, les profits bancaires sont, malgré tout, restés largement liés au trading et aux émissions de titres (actions, obligations), dans un environnement plus concurrentiel que jamais.

Parallèlement, Brady Dougan misera sur le marché domestique de la clientèle privée américaine. On croit alors que la plupart des banques privées suisses et liechtensteinoises ont, depuis longtemps, abandonné l’activité de la gestion d’avoirs de clients américains non déclarés. Mais c’est à cette époque, plus précisément en juillet 2008, qu’éclate le scandale de l’évasion fiscale de clients offshore américains d’UBS. Les aveux de Bradley Birkenfeld, ex-gérant de fortune d’UBS à Genève, ont failli coûter à la banque sa licence bancaire aux Etats-Unis, et lui vaudront finalement une amende de 780 millions de dollars.

A nouveau, comme pour l’affaire des subprime, on aurait pu penser que Credit Suisse avait mieux joué sa partie, en matière de clientèle américaine offshore, qu’UBS. En juillet 2011, Brady Dougan affirmait en effet dans nos colonnes : «Notre modèle d’affaires avec la clientèle américaine est clairement centré sur les affaires et les clients américains onshore. Et cette activité est strictement contrôlée (…) Il y a cinq ans, nous avons décidé d’adopter une approche très conservatrice par rapport à la gestion de fortune transfrontalière. Nous avons mis en place un système très détaillé, le «Crossborder Plus»: quiconque voulait travailler dans la gestion transfrontalière devait passer des tests pour être certifié compétent notamment dans la connaissance des règles et des lois en vigueur dans les pays concernés ». Et lorsque nous lui demandions si les Etats-Unis, c’était donc pour lui uniquement une clientèle onshore,  il répondait : «Le peu d’offshore que nous faisons est tout à fait en règle ».

Or à ce moment-là, l’enquête du département de justice américain était déjà ouverte contre Credit Suisse, accusée d’avoir favorisé la fraude fiscale de citoyens américains entre 2002 et 2008. En 2014, la justice américaine oblige Credit Suisse à plaider coupable et à verser 2,8 milliards de francs d’amende, soit le triple d’UBS, pour des montants d’évasion fiscale bien inférieurs - de 4,7 milliards, soit le quart d’UBS.

Ce que cherche d’ailleurs à souligner Brady Dougan devant le Sénat américain lorsqu’il relève que la clientèle incriminée représente moins de 1% du bénéfice global de la banque.

Mais dès ce moment, les rumeurs de son départ s’accentuent. Avoir un CEO Américain ne protège pas une banque suisse de sanctions américaines...

Aujourd’hui, Credit Suisse vaut 40 milliards en bourse, contre 65 pour UBS. Elle gère 1300 milliards d’actifs de clientèle, contre 2600 milliards pour sa rivale. La course à la grandeur n’est pas encore gagnée.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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