Bilan

BOURSE: ces microsecondes qui valent des milliards

La majorité des opérations s’opère désormais par le biais du trading à haute fréquence. Un monde hypertechnologique dominé par une poignée d’acteurs et qui fait l’objet de toutes les attentions de la part des régulateurs suisses et étrangers.

Il aura fallu une catastrophe pour que le monde apprenne ce qui se tramait discrètement dans les coulisses boursières. Le 6 mai 2010, l’indice Standard & Poor’s 500 dévisse de 6,2% en seulement vingt minutes. Ce sont près de 862 milliards de dollars qui viennent de s’évaporer, mystérieusement, puisque rien de particulier, au niveau macroéconomique notamment, ne justifie une telle baisse. Après ce flash crash – impensable en Suisse du fait d’un fusible automatique, en fait un mécanisme baptisé Stop Trading – le gendarme boursier américain lance une enquête et avant qu’il rende ses conclusions, les voix s’élèvent pour dénoncer les effets d’une automatisation croissante des échanges et l’intervention de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le trading à haute fréquence (HFT).

Il est loin le temps où les acteurs du marché criaient leurs ordres autour de la corbeille. Les voix humaines se sont tues au profit des bits informatiques. Les ordres désormais informatisés, ce n’est pas à qui criera le plus fort, mais à celui qui ira le plus vite. Au final, c’est à une course aux armements technologiques que l’on assiste qui laissent les autorités de régulation à ce point perplexe que si ces dernières sentent bien qu’il y a matière à mettre de l’ordre dans ce fatras informatique obscur, elles ne savent pas encore comment s’y prendre.

C’est qu’une chatte y perdrait volontiers ses petits dans cet univers d’une folle complexité qui implique des ordinateurs d’une puissance peu commune, qui servent des programmes (on dit plutôt des algorithmes) dont la sophistication n’a souvent d’égale que le niveau de formation de ceux qui les ont réalisés, plus généralement des docteurs en mathématiques ou en physique. Pour résumer les choses simplement, le HFT réunit généralement les caractéristiques suivantes: un gros volume d’échanges avec un petit gain par échange, une période de conservation des valeurs très courte, un grand nombre d’ordres différents et la quasi-absence de positions ouvertes sur l’ensemble d’une journée.

La Suisse n’échappe pas au phénomène du HFT. Aujourd’hui, contigus à la salle des marchés de Zurich, des espaces de plusieurs milliers de mètres carrés accueillent les candidats au trading à haute fréquence, car il est admis que d’avoir un avantage qui se compte en milliseconde, voire d’une microseconde sur ses concurrents, peut se révéler extrêmement profitable. Dans ces locaux, trois opérateurs: Colt, Interxion et Equinix. Chacun d’eux offre à ses clients l’avantage de la colocation (hébergement de proximité), autrement dit la possibilité d’installer ou de disposer de plates-formes d’échanges à proximité des moteurs transactionnels de la Bourse suisse. «C’est un avantage par exemple pour un trader qui se trouve à Londres, mais qui entend intervenir rapidement sur le marché suisse», évoque Stephan Meier, de SIX Exchange.

 

New York Depuis 2009, les Etats-Unis ont interdit la pratique du flash trading.

Des acteurs dans l'ombre

Ces structures d’hébergement de proximité remportent un vif succès à Zurich si l’on en juge par l’arrivée d’un nouvel acteur en novembre dernier, Fixnetix. Or, la colocation n’est qu’un outil parmi tant d’autres qui participent à l’essor du trading à haute fréquence. Mais faut-il encore parler d’essor alors que ces méthodes sont en voie de prendre le pas sur les autres, plus traditionnelles? «En Europe et en Suisse, on estime que 40% environ des échanges s’opèrent via les techniques du trading à haute fréquence, explique Tobias Lux, porte-parole à l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA). Le pourcentage est encore plus élevé aux Etats-Unis, ce qui explique pourquoi Washington est volontaire pour prendre des mesures afin de limiter les perturbations éventuelles provoquées par le high frequency trading.»

Au sein de l’Organisation internationale des commissions de valeurs (Iosco), les discussions vont bon train pour ficeler un ensemble de mesures capables de prévenir les dérives potentielles de cette évolution technologique. Malgré cela, Tobias Lux doute qu’en 2011 on assiste déjà à une réaction majeure dans ce domaine. Comme souvent en matière de négociations internationales, les intérêts divergent et la quête du compromis s’avère ardue. «Du côté de la Suisse, nous sommes très attentifs à cette question, même si nous n’avons jamais observé jusqu’ici de dysfonctionnements liés au HFT.»

L’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers travaille en effet avec SIX Exchange afin de récolter d’éventuels indices sérieux qui souligneraient que ces technologies violent les règles de transparence et d’ouverture des échanges boursiers. Mais à quoi pourrait ressembler une telle violation? Un spécialiste du domaine, à Londres, explique: «Certains acteurs pratiquent le quote stuffing, autrement dit, ils génèrent automatiquement un nombre considérable de cotations sur un ou plusieurs titres. Ils peuvent être tentés le faire pour tordre le marché, puisque pendant que leurs propres ordinateurs ignorent ces cotations qu’ils ont eux-mêmes générées, ceux des concurrents doivent les prendre en compte et sont dès lors ralentis.»

Impossible de connaître l’identité des acteurs qui utilisent les services de colocation à Zurich. L’information n’est pas non plus disponible ailleurs dans le monde. Mais si le gendarme boursier américain ne goûte guère à cet anonymat, la FINMA n’y voit pour l’instant rien à redire. «Ce qui compte pour nous, c’est que tous les acteurs qui le souhaitent doivent avoir accès à cette technologie», précise Tobias Lux.

Dans les faits, il n’est pas sûr que l’égalité des chances en la matière soit assurée. Ne serait-ce qu’à cause de l’investissement qu’exige l’accès à ces services. Il y a bien sûr le matériel informatique ultraperformant ou encore l’achat ou la location des services de colocation. «Ces derniers ne sont pas si chers que cela, estime l’expert de la banque de Londres. On peut accéder à la colocation pour 15 000 ou 20 000 francs par mois, En revanche, c’est la puissance intellectuelle qui coûte cher, autrement dit les spécialistes qui sont capables de concevoir et d’utiliser les outils de HFT les plus à la pointe.»

 

Zurich La Bourse suisse n’échappe pas au phénomène du trading à haute fréquence.

Gare aux prédateurs!

Aux Etats-Unis, on estime aujourd’hui que 75% des échanges (en volume) sont réalisés par le biais du HFT. Tout comme l’on admet que seulement 2% des intervenants en bourse en sont responsables dont des grandes banques d’investissement, d’importants hedge funds, de grands traders pour compte propre et encore des firmes de brokers. Un déséquilibre inquiétant? Pas aux yeux d’Alfred Rives Berkeley, ancien patron du Nasdaq et aujourd’hui président de la société Pipeline Trading Systems. Malgré le flash crash du 6 mai 2010, il ne souhaite pas que le régulateur américain accouche d’une régulation par trop contraignante. Il reconnaît au HFT certaines vertus dont celle d’améliorer la liquidité des titres. Mais Alfred Rives Berkeley évoque tout de même l’existence de prédateurs dans le monde du HFT, qui font généralement leur beurre sur le dos des investisseurs institutionnels. Un réquisitoire intéressé puisque l’ancien directeur du Nasdaq et son actuelle société proposent justement à ces derniers des moyens d’échapper aux prédateurs. Comment? En combattant le feu par le feu, autrement dit en déployant un arsenal technologique, tant au niveau du matériel que des logiciels, capables de tromper les algorithmes «ennemis» par un feu de contre-mesures informatiques.

L’étape suivante – si ce n’est pas déjà fait – consistera très certainement en une riposte des acteurs du HFT qui mettront au point des programmes capables de contourner à leur tour ces stratégies informatiques concurrentes. La course aux microsecondes dans le monde du trading ne fait que commencer.

 

Les mots-clés du HFT

Le trading à haute fréquence est une appellation qui regroupe plusieurs réalités et plusieurs technologies. Voici les principales.

Colocation Le principe consiste à placer des serveurs informatiques au plus près de ceux qu’utilisent les différentes bourses afin de réduire le temps de latence des ordres. En Suisse, SIX Exchange dispose de locaux de plusieurs milliers de mètres carrés dont l’équipement et l’exploitation ont été confiés à des sociétés tierces qui, elles, louent des emplacements aux professionnels.

Program trading Ce programme informatique automatisé permet de lancer des ordres massifs (pour une valeur surpassant généralement le million de francs suisses) sur un panier d’actions généralement calquées sur un indice, et ce afin de tirer profit d’une différence entre le prix du marché et les contrats futurs sur ces mêmes actions.

Algorithmes Il s’agit d’une autre façon de qualifier les logiciels. Ces algorithmes, mis au point par des spécialistes, cherchent à palier la lenteur relative des acteurs humains qui interviennent sur le marché. Ils analysent le marché dans toutes ses composantes, agissant en cela comme de véritables vigies capables de donner l’alerte dès qu’il se passe quelque chose d’intéressant et qui mérite une action d’achat ou de vente, laquelle peut également être automatisée.

Flash trading Cette pratique, interdite aux USA et en Suisse depuis 2009, donne à certains membres privilégiés de la bourse, l’opportunité de recevoir les ordres arrivant sur le marché, quelques millisecondes avant leurs concurrents. Un temps suffisant pour tirer partie d’une information privilégiée qui est donc désormais associée à un délit d’initié.

 

Gains La multiplication des opérations permet à ceux qui pratiquent le HFT d’engranger des sommes considérables.

Achat

Démonstration par l’exemple Simulation d’un cas pour permettre aux profanes de comprendre comment peut fonctionner le trading à haute fréquence.

Imaginons un investisseur institutionnel qui entend acheter 1000 actions d’une société X en se fixant le prix plafond de 25 francs, avec un cours actuel à 24,50 francs. Il pourrait fort bien annoncer clairement ses intentions sur le marché, mais se faisant il s’exposerait à une éventuelle manipulation de marché qui l’empêcherait de réaliser la meilleure affaire possible. Aussi, il décide de diviser cette demande de 1000 actions en 10 paquets de 100 et de les envoyer à la suite sur le marché en s’aidant d’un algorithme informatique.

Il obtient alors un premier paquet à 24,50. Suit alors un second, disons à 24,60. Pour l’instant la procédure se déroule très bien et l’investisseur peut espérer obtenir ses 1000 actions à un cours inférieur au plafond fixé à 25 francs. Sauf que, quelque part, tapis dans l’ombre du marché, d’autres ordinateurs, d’autres programmes scrutent tous les échanges. Il ne leur a pas échappé que deux paquets de 100 actions de la société X viennent de s’échanger. Ils soupçonnent dès lors un investisseur de procéder à un achat important. L’alerte est donnée et un autre programme entre en lice. Il teste le marché en offrant des actions X à 27 francs. Pas d’acheteur. Puis à 26 francs. Toujours aucune réponse. Puis à 25 francs. A ce moment-là, l’ordinateur de l’investisseur institutionnel se manifeste puisque son plafond a justement été fixé à 25 francs. Les programmes concurrents achètent alors toutes les actions X disponibles à des cours inférieurs à 25 francs puis les revendent à l’acteur institutionnel à son prix plafond. Le gain sera d’autant plus grand que l’action s’est déroulée rapidement.

Si ce calcul n’a rien de très exceptionnel, en revanche, le HFT permet de le réaliser à un niveau jamais atteint jusqu’ici. Puisque la réactivité de ces algorithmes se compte désormais en microsecondes, il devient possible pour ceux qui les possèdent d’exploiter tous les déséquilibres du marché, même les plus fugaces. Et si les gains enregistrés ne sont pas toujours considérables, c’est leur multiplication qui permet à ceux qui pratiquent le HFT d’engranger des sommes considérables.

Pierre-Yves Frei

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