Bilan

Bientôt, un franc électronique?

Berne se dit prête à embarquer dans le train des cryptomonnaies pour s’adapter à la blockchain. En dépit de la réticence affichée jusqu’ici par la Banque nationale suisse.

Qui, des privés ou des institutions publiques, aura la maîtrise de la monnaie de demain?

Crédits: Dr, Montage Charlène Martin

On les regardait de haut, les pionniers du bitcoin, lorsqu’ils affirmaient que les cryptomonnaies seraient un jour aussi communes que n’importe quel autre instrument de paiement. Qui pouvait croire qu’une monnaie purement électronique deviendrait d’usage banal?

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C’est pourtant ce qui risque d’arriver si la Suisse décide de monter dans le train. Or, Berne se pose sérieusement la question. La clé s’appelle le franc électronique, ou «cryprofranc» comme le dit la BNS, ou encore «e-franc», comme l’a nommé le publiciste zurichois Gian Trepp, voire l’«helvecoin» pour suivre l’avocat genevois spécialisé dans les cryptomonnaies Olivier Depierre. Rien que l’incertitude autour du nom montre l’ampleur du chantier qui se présente aux spécialistes de la monnaie.

Mais pourquoi l’ouvrir, ce chantier? Tout simplement pour adapter le bon vieux franc suisse à l’âge de la blockchain. «Une cryptomonnaie, c’est un petit morceau de blockchain», observe Cédric Tille, professeur d’économie à HEID à Genève. Il s’agit de permettre au franc de faire l’objet de transactions sur cette technologie en devenir à l’instar du bitcoin, de l’ether, du ripple et de toutes ces devises numériques apparues ces dernières années. L’enjeu est fondamental: il s’agit, pour les gouvernements et les banques centrales, de garder la main sur une nouvelle forme d’échanges et de ne pas l’abandonner à des instruments monétaires échappant à tout contrôle étatique.

Interventions parlementaires

Aussi la Confédération est-elle prête à commencer les travaux. C’est en substance la réponse adressée par le Conseil fédéral à trois interventions parlementaires déposées depuis l’an dernier. En septembre, le conseiller national vaudois PDC Claude Béglé demandait l’élaboration d’une stratégie fédérale en matière de développement de la blockchain. Proposition rejetée par le Conseil fédéral, mais qui voit son aboutissement partiel sous la forme d’un groupe de travail, constitué au sein du Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales, chargé de plancher sur les aspects légaux de l’utilisation de la blockchain.

Mi-mars dernier, les conseillers nationaux PDC genevois Guillaume Barazzone et socialiste argovien Cédric Wermuth ont franchi un pas supplémentaire en demandant la constitution d’un groupe de travail pour «ouvrir une discussion ciblée sur les cryptodevises», peser «les avantages et inconvénients d’un cryptofranc», et plus simplement, «faire le point sur les enjeux et la faisabilité» d’un cryptofranc. Et là, surprise: le Conseil fédéral, dans sa réponse aux deux interventions, s’est montré favorable. Il revient désormais aux Chambres de décider du sort ultime
à réserver aux trois propositions.

Les objections de la BNS

Cette prise de position tranche avec la réticence affichée jusqu’ici par la Banque nationale. Créer un e-franc? «La BNS n’est pas favorable à cette idée. Pour être efficace, le trafic des paiements sans numéraire n’a pas besoin d’une monnaie numérique de Banque centrale à l’usage du grand public. Les avantages en seraient faibles, et les risques dans le domaine de la stabilité financière, incalculables», a déclaré Andréa Maechler, membre de la direction générale, lors d’un «apéritif monétaire» à Zurich le 5 avril dernier.

Pour la Banque centrale, un «cryptofranc» n’est tout simplement pas nécessaire: les systèmes de paiements électroniques existants lui paraissent déjà suffisamment efficaces. Ils peuvent certes être améliorés, même avec la blockchain, mais sans nécessiter la création d’une nouvelle forme monétaire électronique.

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Pourquoi une telle retenue? La BNS ne se montre pourtant pas fermée, en général, à l’innovation, même si elle n’est pas connue pour être aventuriste. Mais dans ce cas, elle redoute que la simple numérisation du franc n’entraîne un bouleversement encore bien plus profond du système financier. «La question d’une monnaie numérique de Banque centrale à l’usage du grand public soulève une discussion sur le rôle plus important que devrait jouer la Banque centrale dans le secteur de la clientèle finale», a précisé Andréa Maechler lors de la conférence
du 5 avril.

Révolution monétaire

Ces questions ont fait l’objet d’une analyse approfondie par la Banque des règlements internationaux (BRI), la «Banque centrale des banques centrales», à Bâle. Regroupant la fine fleur des spécialistes de la question, l’institution en a conclu que l’introduction généralisée de cryptomonnaies par les banques centrales avait un réel potentiel révolutionnaire. Un constat confirmé par la Banque de Suède, qui a initié sa propre recherche et en a publié les premiers résultats dans un rapport intermédiaire l’an dernier.

Le changement le plus important serait la possibilité pour la Banque centrale de distribuer de l’argent à n’importe quel agent économique, tranchant singulièrement avec la situation actuelle. Aujourd’hui en effet, seules les banques commerciales peuvent obtenir des liquidités (dites «monnaie centrale») auprès de la BNS, contre la remise en garantie de titres financiers considérés comme sûrs, à l’instar des obligations de la Confédération. Mais si, demain, avec un «e-franc» tout citoyen peut s’adresser à la Banque centrale pour contracter un prêt en monnaie centrale, de nombreux concepts de base de la théorie monétaire devront être révisés.

Ainsi, le rôle d’intermédiaires entre la Banque centrale et les agents économiques qu’assument aujourd’hui les banques commerciales deviendrait ainsi en partie superflu puisque l’argent pourrait circuler directement de la première vers ces derniers, une logique que proposait aussi l’initiative «Monnaie pleine», rejetée par le peuple au début du mois. «Dans un tel cas de figure, les banques centrales se retrouveraient en première ligne pour assurer les risques de crédit et faire face aux paniques bancaires éventuelles en cas de crise. Or, elles n’aiment guère ce genre de situation», fait remarquer Cédric Tille.

De plus, elles auraient à vérifier l’identité et la provenance des fonds, au nom de la lutte contre l’argent du crime et du terrorisme, comme n’importe quel intermédiaire financier. Or, elles ne sont pas équipées pour ce genre de tâche.

Le sable dans la machine

Certes, les transactions financières pourraient devenir plus fluides et plus rapides tout en coûtant moins cher. «Mais cela faciliterait aussi les transactions irréfléchies et celles faites sur le coup d’émotion. Les marchés financiers s’en trouveraient plus instables. Il est bon, parfois, d’avoir un peu de sable dans les rouages. Cela force les agents économiques à penser à deux fois avant de procéder à des transactions», poursuit Cédric Tille.

Du côté des pionniers des cryptomonnaies au contraire, on se réjouit de la possible introduction d’un «e-franc». «Cela donnerait un coup de boost à l’industrie suisse de la cryptofinance», expose Alexis Roussel, un des premiers adeptes du bitcoin en Suisse, patron et fondateur de Bity, plate-forme de négoce de cryptomonnaies à Neuchâtel. Mais le spécialiste insiste sur le besoin d’assurer une sécurité absolue concernant le protocole d’émission de monnaie. Et de poser la question de fond: «Il existe plusieurs projets d’«e-francs» privés. On peut dès lors se demander s’il ne faut pas laisser le marché décider par lui-même.»

C’est là tout le cœur du débat entre acteurs privés et institutions publiques pour définir les conditions de la maîtrise de la monnaie de demain. Les premiers ont naturellement tout à gagner de l’essor des cryptomonnaies puisqu’elles élargissent leur marge de manœuvre. Pour les institutions, l’enjeu est de maintenir leurs prérogatives monétaires. Ce qu’elles ne pourront assurer qu’au prix de certains sacrifices. Le débat autour de la création d’«e-francs», en Suisse comme ailleurs, ne fait que commencer.

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