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Benoît Violier aurait été victime d’une vaste escroquerie

Le suicide du chef de Crissier reste un mystère. Une piste mène à une affaire de détournement de fonds en Valais où Benoît Violier semble avoir été une des victimes. Enquête.
  • Benoit Violier aurait été victime d'une arnaque portant sur des achats de vins prestigieux et très coûteux.

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  • Voici quelques semaines, Benoît Violier avait été désigné Meilleur chef du monde par La Liste.

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  • Selon les informations de Bilan, le chef étoilé aurait perdu une somme importante en lien avec des escrocs faisant affaire dans les vins.

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Après le suicide de Benoît Violier dimanche 31 janvier, et les obsèques du 5 février auxquelles ont assisté 1500 personnes, émerge le scénario d'une escroquerie ayant précédé la tragédie. En effet, de nouvelles informations parvenues à Bilan laissent penser que le célèbre chef étoilé de l’Hôtel de ville de Crissier (VD) aurait été pris dans des démêlés financiers, qui n’étaient pas de son fait, mais qui porteraient sur des pertes liées à des investissements dans de grands vins, dans le cadre d’une vaste escroquerie orchestrée par l'administrateur d'une société valaisanne de gestion de fortune.

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En 2015, une affaire de détournement de fonds a secoué le Valais: un financier, B. a proposé à de nombreux amateurs de revendre pour leur compte des vins d'exception. Plusieurs restaurateurs, dont Benoît Violier, auraient souscrit à l’achat plusieurs bouteilles, pour des montants considérables, et ne les auraient jamais obtenues. Il semble avéré que de nombreux restaurateurs de Suisse comptent parmi les victimes de B. Les noms de Frédy Girardet, de Philippe Rochat en plus de Benoît Violier ont été cités. B. aurait agi à titre privé, sans que la direction de la société valaisanne ne soit impliquée.

Dans le cas de Frédy Girardet, il aurait perdu une somme évaluée entre 3 et 4 millions de francs par la faute de B., que cela soit via les vins ou en acceptant de participer à d'autres opérations spéculatives. Quant à Philippe Rochat, on parle de 700 000 francs perdus. Concernant Benoit Violier, il aurait commandé des vins prestigieux à B. et n'aurait jamais été livré. Rochat et Violier avaient mandaté Me Albert Rey-Mermet pour défendre leurs intérêts. Le restaurateur Dominique Fornage, ancien directeur du Château de Villa à Sierre, aurait perdu 200 000.-.

Les vins les plus chers au monde

Un grand chef alémanique qui a fait partie de ce cercle de souscripteurs témoigne pour Bilan, sous couvert d’anonymat : «B. était client chez moi depuis des années. Nous avons fini par créer des liens d’amitié. Nous avons été à Bordeaux effectuer des dégustations de primeurs». En mai 2015, B. propose à ce chef alémanique d’investir en vue d’une prochaine vente aux enchères qui s’est tenue à Genève le 6 décembre sous l’égide d’une jeune maison de ventes. Il s’agit d’acheter des bouteilles du Domaine Henri Jayer en Bourgogne, les vins les plus chers au monde, à en croire certains sites spécialisés.

Il est alors garanti au restaurateur alémanique de pouvoir ainsi réaliser, au terme de la vente aux enchères, une plus-value de 40%. Difficile de savoir si cela s’est confirmé. Un lot de 12 bouteilles du Domaine en question, du millésime 1985, serait parti à 264'000 francs, un autre de six bouteilles du millésime à 216'000.-. Reste que, dès le mois d’août, après avoir remis 250'000 francs à B., le chef alémanique n’a jamais réussi à l’avoir au bout du fil. Le Valaisan ne répondait plus à ses SMS non plus.

Il apprend en octobre, par un de ses amis, que le courtier serait mis en détention provisoire depuis plus d’un mois déjà. Des plaintes pénales avaient en effet été déposées contre B. et sa société. Selon nos informations, ce seraient les personnes en charge de la succession de Philippe Rochat (décédé subitement en juillet dernier) qui auraient découvert dans ses affaires des documents indiquant que B. était débiteur de ce dernier pour un montant d’environ 700'000 francs. Information toutefois formellement démentie par le notaire et la fiduciaire en charge de la succession. Ils indiquent qu'aucun document du dossier successoral ne démontre que Philippe Rochat ait été victime de B. Par ailleurs, ils précisent n'avoir à aucun moment communiqué d'informations à quelque journaliste que ce soit dans cette affaire, ce que confirme Bilan.

La même bouteille vendue deux à quatre fois

Benoit Violier, le chef de Crissier dont le décès a surpris tout le monde, aurait subi le même sort que son homologue alémanique. Or B. serait justement sorti de prison le 14 janvier, soit quelques jours avant que Benoît Violier ne mette fin à ses jours. Pure coïncidence? Contacté vendredi 5 février en fin de journée par nos soins, Frédy Girardet n’a pas souhaité s’exprimer à ce sujet. Il relève que l’enquête au sujet de B. suit son cours, sans commenter les rumeurs indiquant qu’il aurait lui-même perdu des millions dans l’affaire et qu’il serait l’un des premiers plaignants.

Dans cette affaire rappelant celle de l’escroc new-yorkais Bernard Madoff, B. et E. ont vendu entre deux et quatre fois la même bouteille à différents souscripteurs, à des prix allant de 20'000 à 40'000 francs la bouteille. Ainsi, les acheteurs ont souscrit plusieurs fois le montant des bouteilles, et étaient trois ou quatre à posséder la même bouteille, à leur insu. Au terme de l’opération, B. et son associé auraient empoché 20 millions de francs. Alors qu’il n’y aurait eu tout au plus que pour 10 millions de francs de bouteilles à vendre, selon nos sources.

Lire aussi: Vaste escroquerie à la Madoff en Europe et en Suisse

B. avait célébré son 40ème anniversaire chez Benoît Violier, pour une addition finale totalisant 500’000 francs. Suite à des pressions auprès de B., celui-ci aurait finalement payé la facture à l’établissement. Y aurait-il un lien entre les escroqueries reprochées à B. et l’acte tragique de Benoît Violier le 31 janvier ? Ces informations collectées par Bilan démontrent, en tous les cas, que les derniers mois de la vie du célèbre chef étaient passablement troublés.

Contacté samedi, André Kudelski, CEO du Groupe Kudelski et membre du conseil d’administration de l’Hôtel de Ville, n’a pas souhaité être cité dans cet article. Il a déclaré à la RTS que les comptes de l’Hôtel de Crissier se portaient au mieux. L’actionnaire à hauteur de 10% du capital de l’Hôtel de Crissier a par ailleurs refusé de nous divulguer les comptes en question.

 

Une société en faillite depuis novembre 2015

Reste que plusieurs de nos témoins nous ont affirmé que le restaurateur faisait partie des acheteurs. « Il n’y a aucun doute possible, indique une source, il achetait des vins à B., et cela permettait à ce dernier d’obtenir d’autres clients grâce à son nom et d’autres noms fameux de restaurateurs».

Le Valaisan B. était à la tête de la société Private Finance Partners, basée à Sion. Fondée en 1999, cette société de courtage financier et de matières premières a été déclarée en faillite par le tribunal de Sion le 30 novembre 2015. Les vins n’étaient pas le seul domaine où B. aurait joué des tours à ses clients. Une femme domiciliée à Crans-Montana aurait perdu près de 10 millions à cause de divers investissements auprès de B. Une des plaintes pour escroquerie déposées à l'encontre de B. provient par ailleurs des gérants d'une société hollandaise active dans les problèmes d'allergie au latex. Il semble que B. aurait revendu pour dix fois le prix de leur valeur des certificats d'actions de cette société néerlandaise. Provoquant au passage un certain tort à la société en question.

Cette affaire rappelle étrangement celle d’un certain M. qui avait escroqué de nombreuses personnes alors qu’il était gérant du Cellier des Vins Mövenpick au début des années 1980. M. vendait le millésime 1982 de grands vins comme Pétrus en souscription en encaissant l’argent directement, dans le dos de son employeur. Découvert, il s’est enfui avant d’être retrouvé à Evian, vivant sous une autre identité et exerçant la profession d’antiquaire. Laissant un trou de plusieurs millions de francs, cet escroc avait alors préféré se suicider.

 

Une publication prématurée

Le site internet du magazine économique Bilan a publié samedi 6 février une enquête selon laquelle le chef de cuisine Benoît Violier aurait été l’une des victimes d’une vaste escroquerie, liée à un commerce de grands vins. Alors que les motifs qui ont mené le chef de l’Hôtel de Ville de Crissier à se suicider restaient, et restent encore, un sujet d’interrogation, de telles révélations pouvaient être tenues pour une explication possible à son geste fatal.

Une première version de l’enquête parue samedi matin sur le site bilan.ch rassemblait divers indices. La recherche a été lancée à partir d’indications fournies par une source dont plusieurs occasions ont été données par le passé de constater la crédibilité.

L’enquête a permis de réunir de nombreuses informations sur l’escroquerie elle-même, orchestrée par une société valaisanne. Elle fait état de contacts personnels entre l’une des personnes poursuivies et le chef de Crissier, sans qu’il soit possible toutefois de vérifier l’existence d’une relation d’affaires touchant au commerce de vin litigieux.

Présentés sous forme conditionnelle, les éléments concernant Benoît Violier reposaient sur des témoignages, alors que les liens éventuels avec son suicide tenaient de suppositions et non de faits avérés.

La publication de l’enquête a suscité un vif émoi parmi les proches, amis et collègues du chef défunt. Membre du conseil d’administration et actionnaire de l’Hôtel de Ville, l’industriel André Kudelski a démenti dans plusieurs médias, dont la RTS, qualifiant l’enquête de «tissu de mensonges» et soutenant que les comptes du restaurant, après nouvelle vérification de sa part, ne révèlent rien d’une telle escroquerie.

Parmi d’autres démentis et dénis, notons ce propos tenu par le procureur général du Valais, Nicolas Dubuis, concernant l’escroquerie aux grands crus: «A ce stade de notre enquête, M. Violier n’apparaît ni comme acteur, ni comme victime, ni comme témoin de cette affaire» (le site du Nouvelliste, le 6 février).

Une deuxième version de l’enquête a été mise en ligne sur bilan.ch samedi en début de soirée. Elle apportait quelques retouches au texte et intégrait surtout la réaction d’André Kudelski. Par la suite, la rédaction a procédé à d’autres ajustements du texte en ligne, dont la dernière version figure actuellement sur le site.

A ce jour, il semble difficile de conclure de manière définitive. Une absence de plainte, pas plus qu’un dépôt de plainte, ne constitue une preuve en soi. Un démenti n’échappe pas non plus à la critique.

La publication de l’enquête a suscité l’intérêt d’autres médias et journalistes. De nouvelles recherches pourraient donc confirmer aussi bien qu’infirmer l’hypothèse formulée par bilan.ch.

Il est cependant permis au médiateur de considérer que la mise en ligne de l’enquête samedi 6 février a été prématurée: ce jour-là, les faits concernant directement Benoît Violier n’étaient pas assez consolidés pour être rendus publics.

Cette élaboration inaboutie incite Bilan à présenter ses excuses à la famille et aux proches de Benoît Violier, ainsi qu’à l’ensemble de ses lecteurs.

 

Daniel CORNU

Médiateur de Tamedia Publications romandes SA

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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