Bilan

BD et finance: une fusion gagnante

Largo Winch en tête, les héros de bandes dessinées qui naviguent dans le monde des affaires régalent initiés et novices. Décryptage d’un succès littéraire.

Parmi les 4000 bandes dessinées publiées chaque année, rares sont celles qui sortent réellement du lot. Et dans celles qui se démarquent, les BD liées à la finance séduisent incontestablement et font exploser les ventes. Fin septembre sortait le cinquième tome de la série Dantès, réalisant une très bonne vente dans un contexte morose. Pourquoi plaisent-elles? Sur quelles cordes jouent les scénaristes des best-sellers que sont Largo Winch, I.R.$. et Dantès? Les auteurs Jean Van Hamme, Stephen Desberg, Philippe Guillaume, leurs dessinateurs et leurs éditeurs donnent leurs éléments de réponses sur ce sujet qui compte particulièrement pour les amateurs de BD…

«Largo winch»: héros milliardaire malgré lui

Considéré comme l’appât qui mène aux autres BD du genre, la série de Jean Van Hamme déchaîne les passions depuis vingt ans déjà.

Largo Winch, big boss du groupe W, est un héros malgré lui. Orphelin d’origine yougoslave, il est adopté secrètement par le richissime homme d’affaires Nerio Winch. Lorsque ce dernier meurt assassiné, le jeune Largo empoche quelques milliards, et se retrouve propulsé à la tête d’un véritable empire financier. Evidemment, il hérite également des multiples problèmes liés à la gestion d’une multinationale, coups tordus et magouilles incluses… Car le fait qu’un «petit con» de 26 ans débarque à la direction n’est pas pour plaire à tout le monde. Beau gosse, débrouille, téméraire et séducteur, le jeune homme passe son temps à déjouer les complots tout en dirigeant sa société de main de maître. Son meilleur ami, le Suisse Simon Ovronnaz, est un mec rigolo qui navigue parfois en eau trouble. Et à eux deux, ils attirent de belles brochettes de jolies filles au cours de leurs périples aux quatre coins de la planète.

«de l’humanité dans un monde de brutes»

Premier arrivé dans le monde de la BD financière, Largo Winch a été créé par le talentueux scénariste belge Jean Van Hamme. Imaginée tout d’abord sous forme de romans à la fin des années 1970, la série explose en bande dessinée en 1990 sous les pinceaux de Philippe Francq. Le succès est immédiat. Depuis, il fait partie des leaders de la bande dessinée adulte (lire encadré), avec des ventes phénoménales et une adaptation au cinéma qui a connu un beau succès. «Largo est un acteur du monde financier, mais contre son gré, précise le directeur éditorial de Dupuis Sergio Honorez. Il essaie de mettre de l’humanité dans ce monde de brutes.» Ce qui rend évidemment le personnage sympathique pour les hommes, comme pour les femmes. L’ingrédient «multinationale» est parfaitement maîtrisé par Van Hamme qui a fait lui-même des études d’économiste et travaillé au sein de grandes sociétés. «Dans Largo Winch, il y a des démonstrations liées à ce domaine. Et la grande qualité de la série est que le scénario reste à la portée de tout le monde.» Fait étonnant: Largo est régulièrement sorti de ses cases pour entrer dans le monde des vivants. Comme lorsque Dior a utilisé sa silhouette pour incarner le parfum «Eau sauvage» dans une campagne de pub, comme Johnny Hallyday ou Zidane. En novembre 2010, la maison Kenzo, située au cœur de Paris, avait également prêté ses murs au milliardaire en blue-jean, pour célébrer ses 20 ans en grande pompe. La somptueuse demeure avait alors été entièrement meublée et décorée selon le profil de Largo… On pouvait imaginer le beau manager savourant des sushis dans la cuisine design, ou laissant traîner son peignoir après un petit jacuzzi bien mérité (avec une copine de passage?). «Il est difficile de dire qui de Philippe Francq ou de moi est responsable de la personnalité de Largo», admet le scénariste. «Il n’a en tout cas rien à voir avec le luxe de James Bond», ajoute le dessinateur. A noter que Jean Van Hamme, qui a également imaginé les séries à succès XIII et Thorgal, a «fait le ménage» ces dernières années pour ne garder pratiquement plus que Largo Winch au bout de sa plume. Selon l’auteur, c’est «parce qu’il est le plus jeune» de ses héros. Mais franchement, est-ce qu’on change une équipe qui gagne?

«Dantès»: trading et complots à gogo

Entre fiction et réalité, son histoire se situe dans le monde impitoyable de la Bourse. Une jeune série bien cotée.

En 2007, les scénaristes Philippe Guillaume et Pierre Boisserie ainsi que le dessinateur Eric Juszezak faisaient entrer en scène un «antihéros» très particulier: Alexandre, jeune trader propre sur lui travaillant au sein de la Banque BGCI. Encore à l’aube d’une carrière prometteuse, il se voit confier d’énormes responsabilités, à savoir la prise en charge du nouveau service des opérations du MATIF (Marché à terme international de France). L’histoire se situe à Paris en 1988. Consciencieux, Alexandre va tout donner. Ses chefs le surnomment le «champion du MATIF», le présentent comme le «trader vedette qui a explosé nos performances sur le marché à terme». Mais petit à petit, le jeune homme est pris dans un jeu dangereux de manipulations. Il est appelé à couvrir des opérations «très limites» pour l’un des plus gros clients de la banque, avec la bénédiction du big boss. Victime d’un complot, il devient le parfait pigeon pour endosser la faillite de la banque. Quelques années plus tard, il réapparaîtra totalement transformé et reviendra se venger sous l’identité de Christopher Dantès… Succès le plus récent au rayon BD financière, librement inspirée par Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, la série Dantès a bénéficié d’un concours de circonstances incroyable dès le début de sa trajectoire. Car si le récit colle volontairement aux grands événements économiques, un parallèle étonnant a immédiatement pu être tracé pour la plus grande surprise des auteurs. «Le premier tome est sorti en septembre 2007 après quatre ans de maturation, et fin janvier 2008 l’affaire Kerviel éclatait», raconte le scénariste et journaliste économique Philippe Guillaume. «A-t-on eu du flair? Je ne sais pas.» Toujours est-il que cette bande dessinée qui se déroule entre la bourse et la banque séduit illico «les professionnels, les cadres de la finance. Petit à petit, nous avons des lecteurs qui viennent d’autres milieux, sinon nous n’aurions pas ces chiffres de vente.»

Une nouvelle série en préparation

Le dessinateur Eric Juszezak, rencontré lors de la dernière édition du festival BD-FIL à Lausanne, se souvient de la séance de dédicace du premier tome, La chute d’un trader, dans une Fnac parisienne: «Nous avions réalisé plus de 70 dédicaces en deux heures. Les lecteurs attendaient en costume, cravate et attaché-case. Tout à coup, un type se faufile, il voulait acheter 25 albums d’un coup. Un type derrière a crié: «J’en prends 100!» Et un troisième: «110!» Ils se sont lâchés, c’était génial!» Le cinquième album de la saga, Le complot politique, vient de sortir, avec son lot de rebondissements. Et un sixième tome est prévu pour clore cette histoire captivante. Mais les auteurs de Dantès ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. «Nous travaillons une nouvelle série qui s’appellera La banque, annonce en primeur Philippe Guillaume. Ce sera l’histoire fictive d’une famille de banquiers qui traverse des faits historiques réels.» Encore un récit en équilibre entre fiction et réalité. «Lorsqu’on a fait Dantès, c’était amusant de replonger dans ces événements réels. C’est riche, la finance…»

«I.R.$.»: ou quand les impôts deviennent palpitants…

Avec sa bande dessinée mettant en scène un agent spécial du fisc américain, Stephen Desberg tient ses lecteurs en haleine.

A priori, une bande dessinée qui conte les aventures d’un inspecteur des impôts pourrait en rebuter plus d’un. Mais il suffit d’ouvrir un album d’I.R.$. pour comprendre que le beau héros Larry B.Max, agent spécial de l’Internal Revenue Service, est formaté pour scotcher les lecteurs… et les lectrices! Cette série qui compte 13 albums fait partie des BD financières qui se hissent en tête des ventes à chaque nouveau tome. Depuis 1999, les auteurs Stephen Desberg et Bernard Vrancken envoient leur trentenaire bronzé aux yeux revolver se battre contre les fraudes criminelles, démontrer les liens existant entre les grosses fortunes et le crime organisé. Rien ne lui échappe, de la Suisse au Japon et du Vatican au Mexique. Un véritable justicier de la finance, loyal jusqu’au bout des ongles et aussi rigolo qu’un formulaire de déclaration d’impôt. Sa seule faiblesse sentimentale: une liaison amoureuse distante et assez particulière avec Gloria, opératrice de téléphone rose. Si la série mère a fait bien des adeptes, la série parallèle I.R.$ All Watcher emporte elle aussi un joli succès en approfondissant, le temps d’un album, le profil de certains personnages secondaires. A la base de cette saga: l’Américano-Belge Stephen Desberg. L’auteur nous raconte qu’il voulait «écrire un thriller contemporain» et qu’il a débouché sur cette idée au gré des conversations. «Dans les histoires de politique internationale, tout est dirigé par l’argent. Et les circuits sont difficiles à lire. Parallèlement, mon père, d’origine américaine, me parlait toujours du fait que je devrais un jour remplir les déclarations fiscales de l’I.R.$. Les pièces se sont emboîtées.»

Selon le directeur éditorial du Lombard, Gauthier Van Meerbeeck, «I.R.$. a lancé une mode. Dès le premier album, nous avons été en rupture de stock. C’est une BD populaire qui a les codes d’un James Bond. Il y a des jolies filles, de belles voitures, de l’action. C’est divertissant.» Et, tout comme Largo Winch, I.R.$. est parfois appelé à «sortir du cadre». «Un magazine de mode aux Etats-Unis a imaginé un défilé avec les personnages de la BD habillés par du Armani ou du Gucci», raconte le dessinateur Bernard Vrancken.

«Oui c’est crédible»

Mais est-ce que toutes ces traques fiscales ont un quelconque lien avec la réalité du fisc américain? «Lors d’une émission télé, ils avaient établi un lien avec un patron de l’I.R.$.», explique Vrancken. Il a répondu: «Oui c’est crédible, sauf que les agents ne gagnent pas autant d’argent et ne boivent pas d’alcool!» Et le dessinateur de raconter dans la foulée que lors d’une séance de dédicace, une dame travaillant dans le secteur des impôts lui a demandé de dénoncer des gens à travers un album. Sans oublier de mentionner l’anecdote du «vrai» inspecteur de l’I.R.$. qui, une fois terminé son contrôle chez le scénariste Stephen Desberg, a demandé à ce dernier de lui dédicacer son album… Boucle bouclée.

Une bénédiction pour les libraires

Plus de neuf millions d’exemplaires de «Largo Winch» ont déjà été vendus.

Largo Winch C’est le meilleur élève parmi les BD flirtant avec la finance. La série, lancée voilà vingt et un ans, compte 17 albums. A ce jour, 9 millions de pièces ont été vendues. Chaque nouveau tome est tiré à environ 500 000 exemplaires. I.R.$. En douze ans de carrière, la série s’est écoulée à près d’un million et demi d’exemplaires (hors éditions spéciales, luxes, etc.); 60 000 albums sont imprimés à la nouveauté pour la série principale, et 42 000 pour chaque All Watcher, dont le total des ventes atteint un joli 350 000. Dantès Si la série a été lancée en 2007, elle talonnerait presque I.R.$.; 150 000 exemplaires vendus à ce jour, dont 40 000 uniquement pour le premier tome. Selon Laurence Wuethrich, responsable BD et jeunesse chez Fnac Suisse, «ce n’est pas parce qu’on parle de crise financière dans les médias que ces BD se vendront mieux, contrairement à ce qui se passe au rayon des bouquins liés à ces thèmes». De son côté, Pascal Siffert, de la librairie spécialisée La Bulle à Fribourg, imagine que «les grosses séries ont fait le plein et risquent de stagner. Les nouvelles comme Dantès ont du potentiel.» Laurence Wuethrich souligne à quel point «Largo Winch est l’appât qui mène aux autres séries». De quoi réjouir les scénaristes qui tiennent les ficelles des bonnes BD financières…

A découvrir également…

Une fois passé le trio de tête des BD financières les plus vendues, il existe bien sûr quelques autres séries en lien avec la finance.

Secrets bancaires (Glénat) Philippe Richelle et Dominique Hé abordent le blanchiment d’argent ou les détournements de fonds. Le premier cycle a remporté un joli succès, et le second, Secrets bancaires USA, a démarré en janvier 2011.

Section financière (Vents d’Ouest) L’auteur et avocat parisien Richard Malka a lancé en 2006 cette série qui explore les rouages des milieux juridiques et financiers. Dans le premier album, Eval Caïn – procureur et responsable de la Section financière du Parquet de Paris – enquête sur un ancien patron de société pétrolière qui s’est volatilisé avec les 250 millions de subventions du FMI.

 «Le capital» de Karl Marx (Editions Soleil)   Cette version manga a interpellé les fans de BD. Au Japon, l’ouvrage s’est écoulé à plus d’un million d’exemplaires… Préfacée par Olivier Besancenot, l’histoire aide à comprendre les théories de la valeur, l’argent et la formation du capital, l’exploitation et les crises, au travers de la vie d’un jeune fromager qui va s’allier à un financier sans scrupule.

L’affaire des affaires (Dargaud) La série de Lindingre, Astier et Robert est un thriller politico-financier qui explique le parcours d’un journaliste d’enquête pris dans les sacs de nœuds de certaines affaires, comme celle de Clearstream.

Illustrations: Francq, Van Hamme / Dupuis, Boisserie, Guillaume, Juszezak/Dargaud, Vrancken, Desberg/Le lombard

Camille Destraz

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