Bilan

Banques centrales: le piège de la déflation

Depuis 2008, les banquiers centraux ont créé d’énormes quantités de liquidités pour relancer l’activité. Réussiront-ils à accompagner en douceur la baisse des prix des actifs financiers?
  • Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne.

    Crédits: François Lenoir/Reuters
  • Andreas Höfert, chef économiste chez UBS Wealth Management.

    Crédits: Guillaume Mégevand

Le 3 septembre dernier, Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, a apporté une nouvelle preuve de la totale addiction des marchés financiers aux politiques monétaires expansionnistes des banques centrales. Ce jour-là, le banquier a annoncé que les économistes de l’institution avaient revu à la baisse les perspectives d’inflation et de croissance dans la zone euro pour les années  2015 et 2016, ce qui ne laisse guère augurer une joyeuse progression des bénéfices des entreprises.

Puis il a évoqué la possibilité d’étendre au-delà de septembre 2016 le programme en cours de rachat mensuel de quelque 60 milliards d’euros de dettes. Cela a suffit à provoquer un solide rebond des marchés boursiers. Les corbeilles de Francfort et Paris ont terminé la séance du jour en hausse de près de 3% chacune. Une clôture résolument dans le vert partagée par les autres bourses européennes, dont suisse, puis américaines. 

Et pour cause: «La confiance dans les banquiers centraux est toujours là», constate Andreas Höfert, chef économiste chez UBS Wealth Management. Reste que ces banquiers centraux peinent pour l’heure à atteindre leur objectif, affiché pour les Japonais et implicite pour les Américains et Européens: créer de l’inflation. De l’inflation classique s’entend; soit la hausse des prix à la consommation. 

L’inflation n’est pas là où on l’espérait

Les assouplissements menés de part et d’autre de l’Atlantique n’y ont pas suffi: les prix courants se traînent. Quand ils ne virent pas – comme en Suisse – à «l’inflation négative». Un charmant oxymore voilant le mot «déflation» et son cortège d’anticipations négatives. Ce n’est pas faute d’avoir essayé de doper l’inflation et de mettre en place la «répression financière», explique Andreas Höfert: «Les dettes des Etats ont explosé depuis le plus fort de la crise financière. Une hausse des prix supérieure aux taux d’intérêt que les Etats doivent acquitter allégerait mécaniquement ces dettes.» Un espoir pour l’heure en grande partie déçu.

En revanche, il y a bel et bien eu une inflation dans le monde entier depuis 2009: sur les prix des actions, des obligations, mais aussi des matières premières jusqu’à l’an dernier, de l’art, des grands crus ou encore de l’immobilier dans certains pays. Un effondrement brutal des prix de tous ces actifs – surtout financiers – fragiliserait le système financier mondial que banques centrales et Etats se sont évertués à solidifier depuis la faillite de Lehman Brothers.

Il reste donc à espérer que les banques centrales seront en mesure d’accompagner en douceur la décrue de valorisations qui pourraient s’avérer excessives si les attentes de rendement baissent. D’ailleurs, les bourses du 24 août dernier ont connu une chute brutale. La raison? La crainte que les dividendes escomptés pour les entreprises du monde entier ne puissent pas être versés à cause d’un ralentissement plus fort que prévu de l’économie chinoise. On est là dans le domaine des anticipations virant au pessimisme, plus que dans le froid calcul de la réelle consommation chinoise de matières premières qui reste élevée. 

La crise financière en cours est exceptionnelle à plus d’un titre. Théoriquement, les énormes injections de liquidités pratiquées par les banques centrales auraient dû relancer le crédit et la consommation. Cette dernière, dans certains pays comme les Etats-Unis, pèse pour quelque 70% de la croissance du PIB. Mais «les banques commerciales n’ont pas utilisé cet argent pour faire du crédit», constate Andreas Höfert. D’une part, parce que particuliers et entreprises, soucieux de se désendetter, n’étaient guère enclins à demander de nouveaux crédits. D’autre part, parce que les instituts financiers avaient besoin d’assainir leur bilan. 

Reste que les courroies de transmission classiques de la politique monétaire se sont plus que détendues: «Avant la crise, le multiplicateur monétaire était de 4: toute augmentation de la monnaie de base entraînait une augmentation quatre fois plus importante des crédits distribués. Au plus fort de la crise, il est passé en dessous de 1. En clair, pour 1 dollar créé par la Fed, les banques distribuaient 80 cents de crédit», explique cet économiste. 

En Europe, ce peu d’efficacité de la politique monétaire a été renforcé par «des politiques budgétaires procycliques», soit de l’austérité budgétaire pratiquée en pleine récession… Ce que certains économistes ont qualifié d’énorme erreur. Résultat: seules les personnes vraiment aisées ont augmenté leurs dépenses, contribuant à alimenter les hausses de prix sur les actifs financiers et les biens de luxe. Alors qu’une meilleure répartition des revenus, surtout aux Etats-Unis, aurait mieux soutenu la consommation courante et, partant, la hausse de l’indice des prix à la consommation. 

Dégonflement du prix des actifs

Christine Lagarde, directrice générale du FMI, vient déjà de réviser à la baisse les prévisions de croissance pour l’économie mondiale cette année à 3,3%. Pour la fragile reprise planétaire – et pour la solidité du système financier global – le scénario du pire serait un krach boursier contagieux affectant les bourses du monde entier. Andreas Höfert relève que les prix des actions sont, certes, plus hauts qu’en 2009, mais que «les valorisations n’ont pas atteint les niveaux de 2000 et 2007». D’autant que la correction qui sévit depuis fin août a déjà un peu refroidi les prix des titres. 

Un éventuel pilotage par les banques centrales de ce qu’on pourrait appeler – pour paraphraser le discours courant sur l’économie de l’Empire du Milieu – un «atterrissage en douceur» des marchés boursiers, n’est pas non plus son scénario de base. Les banques centrales, «si elles parviennent à stimuler l’inflation», vont certes provoquer une baisse des prix des actifs financiers, mais par simple effet mécanique. 

Et le chef économiste d’UBS de dérouler l’enchaînement logique: «Si les taux d’intérêt remontent, les prix des obligations baissent dans un premier temps. Et lorsque les taux d’intérêt ont suffisamment augmenté pour devenir attractifs pour les investisseurs, ces derniers délaissent les actions et les cours des actions diminuent à leur tour.» 

En attendant un éventuel cercle positif de ce type sur fond de solide reprise économique, Mario Draghi a réussi à faire «bondir» les marchés. De quoi faire oublier que certaines corbeilles, qui avaient plongé fin août de 10% depuis leur plus haut de l’année, devraient progresser de 20% à partir de leur plus bas niveau pour retrouver la valeur perdue. Si ce n’est pas de l’accompagnement d’une décrue des prix des actifs financiers, ça y ressemble.

Geneviève Brunet

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