Bilan

Avec Robinhood, Google explore le trading online

Depuis quelques jours, Robinhood permet d'investir en bourse depuis son mobile. L'app pour smartphone de cette startup financée par Google veut révolutionner le trading online.
  • Les deux cofondateurs de Robinhood, Vlad Tenev et Baiju Bhatt, ont voulu fluidifier le trading en ligne avec une app simple et débarassée des commissions prélevées par les concurrents.

    Crédits: Image: Robinhood
  • Les deux développeurs ont créé une app ultra simple qui permet de passer des ordres de trading de manière simplifiée et sans qu'aucune commission ne soit prélevée.

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  • Une version bêta est testée par plus de 160'000 particuliers aux Etats-Unis depuis quelques mois et la version définitive sera mise en ligne en janvier 2015.

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Passer des ordres boursiers depuis son mobile n'est pas nouveau: quelques apps pour smartphone proposaient déjà ce service depuis plusieurs mois. Mais Robinhood veut révolutionner le secteur en garantissant des opérations dégagées de toute commission prélevée auprès du donneur d'ordre. Grâce à cette startup dans laquelle elle a investi plusieurs millions de dollars, Google prend pied dans l'univers du trading online.

Robinhood est pourtant arrivé sur un marché déjà occupé: E*Trade, Schwab, Fidelity, ou Scottrade sont déjà actifs. Mais ces acteurs prélèvent une commission comprise entre 7 et 10$ par transaction. Vladimir Tenev et Baiju Bhatt, deux étudiants américains en mathématiques de Stanford, ont voulu développer un dispositif simple et surtout une offre exonérée de ces commissions qui pourraient décourager les candidats aux opérations boursières. «Nous avons renconté de nombreuses personnes, particulièrement chez les jeunes, qui ne font rien de particulier pour faire fructifier leur capital. Et non pas parce qu'ils auraient des réticences à venir sur les marchés financiers, mais simplement parce qu'ils ne savent pas comment y venir», explique Baiju Bhatt.

En 2012, les deux anciens étudiants qui ont débuté leur carrière en développant des plateformes de trading à haute-fréquence pour des firmes financières de Wall Street, réalisent que ces sociétés de trading à haute-fréquence et d'opérations électroniques ne s'acquittent en réalité d'aucune redevance ou taxe auprès des autorités financières et des bourses au sein desquelles elles sont actives. Les deux anciens colocataires décident de s'inspirer de ces solutions pour aller plus loin. Et ils fondent Robinhood.

Deux levées de fonds en moins d'un an

Leur startup, basée à Palo Alto, en Californie, séduit rapidement les investisseurs: une première levée de fonds menée en décembre 2013 auprès d'Index Ventures et d’Andreessen Horowitz permet de réunir trois millions de dollars. Le 23 septembre dernier, la startup annonce avoir procédé à une deuxième levée de fonds qui a permis de collecter treize millions de dollars, notamment dans le but de muscler l'activité de sécurisation des données.

Ce second round a vu des stars s'engager: les rappeurs Nasir Jones et Snoop Dogg et l'acteur Jared Leto. Mais également des business angels comme Howard Lindzon, Aaron Levie ou Dave Morin. Et enfin des sociétés d'investissement. Et parmi ces dernières (Ribbit Capital, Rothenberg Ventures), Google Ventures a choisi d'investir directement dans la startup. Aucun montant n'a été dévoilé, mais la firme créée par Larry Page et Sergei Brin serait devenu le «lead investor in Robinhood», comme l'ont reconnu Vladimir Tenev et Baiju Bhatt.

Mais Robinhood ne séduit pas que les business angels et sociétés de venture: l'annonce en début d'année 2014 du prochain lancement d'une version bêta a fait le buzz aux Etats-Unis où, en quelques jours, plus de 160'000 particuliers ont souhaité devenir bêta-testeurs. En septembre, ils étaient près de 500'000 sur liste d'attente à être prêts à tester cette première version. Et la cible des deux confondateurs serait atteinte: 80% seraient âgés de 18 à 29 ans.

160'000 bêta-testeurs

Et sur les premiers milliers de bêta-testeurs, 50% des utilisateurs de l'app s'y connecteraient tous les jours et 90% au moins une fois par semaine. La recette du succès selon Vlad Tenev réside dans une offre adaptée aux jeunes: «La plupart des maisons de courtage d’actions ont plus de 30 ans, leurs interfaces sont maladroites, à destination des professionnels plus âgés et des traders aguerris. Ils ne réservent pas de place aux investisseurs qui débutent et c’est eux que nous ciblons». Le lancement de l'offre grand public devrait intervenir en janvier 2015. Et les développeurs prévoient à terme une activité en B2B, en proposant à des sociétés spécialisées d'intégrer la technologie Robinhood dans leur plateforme.

Robinhood from Robinhood on Vimeo.

Pour Laurent Haug, spécialiste du digital banking qui a conseillé et oeuvré pour des institutions financières suisses et genevoises de premier ordre, «Il est tout à fait logique que, sur le marché, un player franchissant le pas de la gratuité finisse par arriver. La question est alors: quel sera leur business model? Vont-ils vendre des produits sur lesquels ils touchent des commissions à leur clients? Vont-ils vendre les données des clients à des tiers? Y aura-t-il un modèle freemium ou les gros traders finiront par payer des commissions? Il faudra trouver un équilibre qui ne sera pas facile, car comme le dit le vieil adage d'internet, si c'est gratuit pour l'utilisateur, c'est qu'il est le produit. Sur un sujet aussi sensible que l'argent, ça n'est pas évident de créer de tels business models, comme le montrent les levées de bouclier autour de Postfinance ou d'ING».

D'après lui, la disruption est là et devrait bousculer les acteurs traditionnels: «Ce qui est inquiétant, c'est d'entendre que certaines banques font encore plus de 50% de leur chiffre d'affaire avec les commissions de trading... Combien de temps pourra-t-on facturer 60CHF à un client pour un service qui existe gratuitement sur le web? Il devient vraiment urgent pour les acteurs traditionnels de la branche de se réinventer». Mais il rappelle aussi que d'autres acteurs récents ont déà cassé les prix dans ce secteur, comme Interactive Brokers.

Google, la stratégie et la finalité

Cependant, la véritable révolution pourrait aussi porter sur l'actionnaire, Google: le consultant et entrepreneur rappelle que «Google a montré depuis longtemps son intérêt pour la finance (Google Finance, Google Wallet) sans jamais vraiment réussir à atteindre une taille critique. Tout le monde sait que ce genre de sociétés, qui savent manipuler les données et créer de bons produits technologiques, finiront par prendre une place importante sur un marché qui au final n'est quasiment plus qu'une question de technologie. Après tout une banque n'est rien d'autre qu'une société de technologie qui déplace de l'information».

Reste la question de la stratégie. Google Wallet n'a jamais percé en bientôt quatre ans et se retrouve désormais avec la concurrence majeure d'ApplePay (qui a vu la marque à la pomme consentir à des compromis avec les acteurs traditionnels du secteur comme les banques et sociétés de cartes de crédit), alors que PayPal s'apprêterait à réorienter son offre. Laurent Haug estime que «Google essaye un peu toutes les stratégies en même temps, et c'est probablement très intelligent de leur part. En investissant quelques millions - des broutilles vu leurs réserves de cash - ils ont accès aux résultats d'une entreprise comme RobinHood, et pourront voir si le modèle marche. Si c'est le cas, ils seront aux premières loges, et pourront soit racheter la société, soit lancer un service similaire». 

Avec la stratégie déployée vient aussi la question de la finalité: «Est-ce qu'à terme on pourra trader directement de son compte Google? Pourquoi pas, mais est-ce vraiment la porte d'entrée qui permettra à Google de devenir un acteur majeur de la finance? Pas sûr, Google s'intéresse aux produits de masse, et dans ce cas là leur logique serait plutôt de s'attaquer aux cartes de crédit ou aux banques de détail».

Géants du web contre banques traditionnelles

Google, Apple, PayPal et même Facebook qui envisage des paiements en ligne et des offres pour stocker son capital: les géants du web s'attaquent à l'univers de la banque et de la finance. «Ce qu'on voit c'est deux types d'acteur s'affronter: les entreprises traditionnelles et la nouvelle génération de mastodontes du web. On peut poser la question ainsi: quelles sont les skills qu'il faut pour réussir au 21ème siècle? Quelle genre de compétences une société doit-elle posséder pour offrir des services à des clients toujours plus mobiles, qui interagissent par un nombre grandissant de canaux? Il faut des data analysts, des spécialistes UX, des programmeurs iOS, android, windows phone, des information architects, des sysadmin, des spécialistes du cloud, des designers, etc. Qui a ces gens sur son payroll? Apple/Google/Amazon ou les grandes banques?»

Et donc, au-delà des phénomènes particuliers (Robinhood, ApplePay,...), Laurent Haug avertit que le secteur tout entier pourrait être dans l'oeil du cyclone si les acteurs traditionnels ne se réinventent pas: «Le marché demande des services que les sociétés traditionnelles ont du mal à offrir, tout simplement parce qu'elles n'ont ni la culture ni les compétences pour le faire. A l'inverse, les géants du web sont des machines à sortir des applications, qui peuvent alors légitimement se poser la question de savoir quel marchés attaquer indifféremment de l'industrie. Google peut essayer de révolutionner tellement de domaines (en gros tous les domaines qui ont été bouleversés par les technologies de l'information, c'est à dire 99% de l'économie) quand les grandes banques peinent à se réinventer. C'est un choc des cultures, des compétences, des valeurs, des modèles d'affaire».

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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