Bilan

Ariane de Rothschild: «Il faut être très déterminée»

Le leadership au féminin, c'est affirmer son style propre, ne jamais craindre l'échec, relever les défis, affirme la dynamique Baronne qui dirige le groupe Edmond de Rothschild.

Lorsqu’Ariane de Rothschild fut nommée présidente du comité exécutif, ce fut un électrochoc dans le monde feutré de l’établissement genevois au nom mythique. 

Crédits: DR

Quand Ariane de Rothschild a épousé le Baron Benjamin de Rothschild en 1999, savait-elle qu’elle deviendrait la seule femme à Genève à diriger une banque privée? Probablement pas. Elle n’imaginait sans doute pas, non plus, les difficultés qui l’attendaient à ce poste, que lui a confié son époux, président et propriétaire du groupe à hauteur de 66,33% du capital et 89,94% des voix. Mais cela tombe bien: celle qui est née au Salvador, a vécu en Amérique latine et en Afrique, étudié à New York et travaillé comme cambiste et manager dans de grandes banques internationales adore, justement, les difficultés. A l'occasion de sa participation à la soirée annuelle des Femmes leaders de Bilan du 23 mai, elle revient sur ce qui l'a guidée à travers ses expériences de femme dans un monde d'hommes. 

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Lorsqu’elle fut nommée présidente du comité exécutif du groupe Edmond de Rothschild en janvier 2015, ce fut un électrochoc dans le monde feutré et alors vieillot de l’établissement genevois au nom mythique. S’imposer à la tête de la banque fondée par Edmond de Rothschild, père de son époux Benjamin, revenait à entrer dans l'arène. Les critiques ont fusé. Un silence parfois désapprobateur, parfois hostile, l'entourait. Ariane de Rothschild a pris le parti de garder certaines traditions, «car c’est une question de respect», et d’en changer d’autres. 

Univers masculin

Dans un univers aussi masculin que les banques traditionnelles, le champ d'action est restrictif pour les femmes de pouvoir, qui n’y ont a priori pas leur place, observe la Baronne, jugée à son arrivée comme une «outsider», d’autant qu’elle n’avait pas exercé au sein d’une banque privée par le passé. Provoquer des changements et se poser en leader dans cet univers lui a demandé persévérance et courage. Les règles du pouvoir masculin, elle les avait longtemps respectées, la majeure partie de sa carrière. Mais aujourd’hui, elle s’autorise à imposer son style de management et son style tout court, désormais.

Vêtue d’une robe orange vif le jour où nous la rencontrons pour cet entretien à la banque de la rue de Hesse, Ariane de Rothschild ose s’affirmer davantage depuis qu’elle est au sommet de la hiérarchie. Les années d’ascension professionnelle lui ont demandé de s’adapter et de se fondre dans les codes masculins; aujourd’hui, elle voit cela comme un «déni de soi». Personnalité à la fois clairvoyante et impétueuse, la Baronne de Rothschild, mère de quatre filles, tient à transmettre un conseil aux femmes: «il faut être très déterminée», dit-elle.

«Plus on s’élève dans la hiérarchie, plus on est susceptible de se trouver dans des milieux adverses.» Déterminée, elle l’est aussi lorsqu’il s’agit de maintenir un raisonnable équilibre entre un métier des plus prenants, ses filles, et un mari «exigeant». Benjamin sera parfois déçu lorsqu’elle a un dîner d’affaires, qu’elle s’endort devant un film qu’ils regardaient ensemble, ou qu’elle ne peut aller un week-end en Espagne avec lui. Mais elle peut largement compter sur son soutien.

Le leadership peut nécessiter des décisions impopulaires. Le plus important, souligne-t-elle, est de tenir bon face à l’adversité. Peu de femmes emploient ce mot. Elle, par chance, est bagarreuse de nature. Elle aime le combat, la compétition. «Mais cette qualité, nuance-t-elle, ne doit pas inciter une femme à être trop dure dans le management, sinon, on se fait taxer de tous les noms.» Là, elle observe que la tolérance n'est pas la même face aux hommes managers et aux femmes managers. Et s'en accommode. «Parfois j’explose, le reste du temps je prends beaucoup sur moi.» Les défis constituent pour elle un moteur positif. «Quand j'entends "de toute façon, tu n’y arriveras pas", pour moi, c'est un déclic pour prouver le contraire.»

L’ambition pure se conjugue rarement au féminin. Etre CEO, pour Ariane de Rothschild, n’a jamais été un but en soi. «Je n’avais pas de plan de carrière, confie-t-elle. Ce que j’aime, c'est résoudre les problèmes». Son profil entrepreneurial lui donne le courage de prendre des risques. «Je pense que l’échec est salutaire, ma vision est davantage anglo-saxonne sur ce plan. J’ai beaucoup plus appris de mes échecs que de mes succès. Il est d’autant plus intéressant de rebondir suite à un échec». Et c'est dans ces moments, ajoute-t-elle, «qu'on voit les vrais amis qu’on a». Car l’échec n’est pas bien vu en Europe. «Il n’y a aucune honte à connaître un échec, insiste-t-elle. A partir du moment où on essaie, cela mérite le respect».

50% de femmes au comité

L’exemple des parents de la CEO est la clé de sa réussite. «J’ai des parents entrepreneurs.» Un père hyper-dynamique, dont la personnalité l’a inspirée, qui fait toujours, à plus de 80 ans, 6 kilomètres de marche le matin, ou 2 heures de tennis le soir. Cet ancien haut cadre dans un groupe pharmaceutique international vit entre l’Afrique et l’Amérique latine. «Mes parents ont surtout exigé que j’obtienne un MBA, me disant que je devais avoir les moyens de mon indépendance», se souvient-elle. «Tu devras être une épouse exemplaire, m’ont-ils dit aussi.» Sa complicité avec son époux en est peut-être le fruit. 

Signe tangible des changements qu’elle a effectués, Ariane de Rothschild a modifié la composition du comité exécutif, auparavant 100% masculin et qui inclut désormais 50% d’hommes et 50% de femmes. Parmi ces dernières figurent la CFO (une ancienne de Goldman Sachs), la COO et la DRH. Edmond de Rothschild compte également une cheffe économiste, Mathilde Lemoine.

«Au sein d’un comité de direction, les qualités des femmes et des hommes  se compensent et s’équilibrent», observe la Baronne. «Au départ, ce sont les femmes qui se montrent ouvertes, qui écoutent plus volontiers les nouvelles propositions. Pendant ce temps, les hommes résistent, objectent. Puis, les femmes commencent à douter. Entre-temps, les hommes sont convaincus et tirent le reste du groupe». Parfois, admet-elle, cela aboutit à des réunions plus intenses, avec de fortes personnalités, mais elle apprécie ce dynamisme et cette tension constructive. «Cela inscrit la banque dans son temps». La question de la diversité au sein des cercles dirigeants dépasse le féminisme, souligne-t-elle: «l’industrie bancaire est en train de changer en profondeur. Dans un monde plus instable et volatil, les femmes sont à l’aise, la créativité est de mise, et les strates hiérarchiques très codifiées n’offrent plus l’agilité pour se transformer». 

Auparavant, estime la Baronne, «les codes du pouvoir pouvaient remplacer l’exercice du pouvoir. Les femmes ont moins de codes; il ne leur reste donc que l’exercice réel du pouvoir». 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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