Bilan

Après GameStop, ruée sur l’once d’argent

Alors que le bras de fer entre activistes et hedge funds se poursuit sur l’action GameStop, une nouvelle offensive ciblant l'once d'argent entraine explosion du cours et ruptures de stocks du métal. Les acteurs suisses sont impactés.

Depuis quelques jours, le marché de l'argent est sous tension, avec des impacts en Suisse.

Crédits: AFP

Chez Gold Avenue, site genevois d’e-commerce de métaux précieux, on s’efforce ce lundi matin d’éviter la rupture de stocks. Le week-end a été particulièrement mouvementé pour la jeune société qui a vu les particuliers s’arracher les onces d’argent disponibles. «On a constaté ce dimanche une demande dix fois supérieure à la moyenne sur l’argent, relève Alessandro Soldati, directeur général. Les requêtes affluent sans arrêt, les particuliers veulent acheter à n’importe quel prix des métaux physique.»

Pour faire face, la «prime» (frais supplémentaire quand on achète du métal physique au lieu de son équivalent sous forme de titre) a mécaniquement été ajustée à la hausse et atteignait 12 dollars  chez Gold Avenue, pour une once qui frisait déjà les 30 dollars à la cotation. Une situation analogue à celle rencontrée sur le marché américain, où la plupart des sites de vente de métal précieux (y compris les plus importants) n’arrivaient plus à faire face à la demande durant la journée de samedi.

Wallstreetbets: quand les réseaux sociaux ébranlent la finance

La tension sur le marché était telle que ce lundi, le métal précieux (de près de 10% sur 24h) affichait sa plus forte hausse depuis la crise de 2008 et la faillite de Lehman Brothers. A l’origine de ce mouvement, un nouvel appel lancé jeudi dernier sur le compte Reddit Wallstreetbets, relayé sur Twitter, à acheter massivement de l’argent, considéré comme largement sous-valorisé par les marchés.

L’appel a eu d’autant plus de retentissement que Wallstreetbets est depuis le début de l’année sous le feu des projecteurs. C’est sur cette plateforme, forum d’échange entre traders particuliers, que le projet de «short squeeze» de l’action du marchand de jeu vidéo GameStop a émergé et ébranlé la sphère financière mondiale en ce début 2021. Pour rappel, les marchés, en particulier des hedge funds, avaient pris des positions baissières (shorts) sur l’action Game Stop qui auraient dû alimenter la chute des cours.

Mais la mobilisation de milliers d’activistes sur le réseau social entendant dénoncer les manœuvres jugées pernicieuses de ces hedge funds, a retourné la situation. Grâce à des achats massifs - notamment sur le site de trading Robinhood dont le but affiché est de démocratiser la finance- l’action de GameStop trop vite enterrée par les institutionnels s’est envolée de moins de 20 dollars le 12 janvier à près de 350 dollars le 27 janvier. Les hedge funds impliqués se sont retrouvés forcés à liquider en catastrophe leurs positions, avec des pertes colossales à la clef. Le seul hedgefund Melvin a accusé une perte de 4,5 milliards dans l’opération, soit 53% de la valeur de ses actifs sous gestion selon le Financial Times

Si l'once d'argent est désormais la cible d'une nouvelle action, le combat fait toujours rage autour de GameStop entre les milieux financiers traditionnels et la communauté de particuliers. Une partie choisit toutefois de garder ses actions pour maintenir la pression sur les investisseurs institutionnels, quand la tentation de réaliser des profits stratosphériques (plus de 1500% dans certains cas) est bien présente, comme l'illustrent certains posts sur Reddit.

Dénoncer l’hyperinflation des marchés dérivés

En appelant à acheter de l’argent physique, les instigateurs du nouveau projet ont voulu mettre en lumière un autre excès de la finance. Le très suivi bloggeur «The HappyHawaiian» sur Reddit dénonçait dans un post très suivi le fait que pour une once d’argent physique, entre 250 et 500 onces d’argent «papier» sont en circulation, due à l’hyperinflation des marchés dérivés.

La stratégie proposée consiste à prendre des positions et demander au moment de la clôture à recevoir physiquement l’argent sous forme d'onces. Ou encore à acheter et stocker directement de l’argent physique, afin de provoquer une hausse très forte du cours et fragiliser l’écosystème des produits dérivés.

Pour Charles Henry Monchau, CIO de la néo-banque Flowbank, la menace peut être prise au sérieux: «C’est une thèse qui fait sens et qui avait déjà été émise par ailleurs. Cette inefficience, fondée sur un désintérêt pour les métaux précieux physiques est connue, mais elle a été jusque-là ignorée car l’attention des marchés se porte sur d’autres classes d’actifs comme les valeurs technologiques. Le risque est là, on le voit avec la hausse brutale des primes sur l’argent physique qui se montent désormais à 30% du prix de l’once. Si une partie importante des investisseurs demandaient de l’argent physique, il pourrait y avoir des recours à des futures en cascade pour se couvrir, avec la conscience sur le marché qu’à la fin, il faudra bien livrer.»

Une chose est certaine, on ne pourra immédiatement régler la question par une hausse de l’extraction de l’argent. Alors que beaucoup de mines ont été fermées, la production annuelle d’argent ne dépasserait pas 800 millions d’onces (24 milliards de dollars en valeur), soit 2,75% de la masse encore en circulation. C’est toutefois tout l’écosystème qui profite actuellement de la «ruée vers l’argent», avec des hausses de cours boursiers à l’ouverture lundi telles que 33% pour le minier canadien First Majestic ou 25% pour Hecla mining.

Catalyseur d’une hausse attendue

Si le "short squeeze" de GameStop  a pris les marchés de court et plombé certains institutionnels, il n’est pas certain que les acteurs de la finance classique soient aussi bousculés par le mouvement de la même communauté sur l’argent. En premier lieu parce qu’une hausse du métal précieux était attendue par le marché. Joseph Stephans, chef de groupe trading pour MKS (un leader mondial du trading de métaux précieux) à Genève estime que la hausse repose sur des fondamentaux solides: «Au vu des émissions monétaires massives des banques centrales ainsi que du recours à l’argent dans les nouvelles technologies environnementales, en particulier le solaire, les analystes attendaient déjà l’once d’argent à 30 dollars. Il y a donc eu simplement un effet catalyseur sur une attente du marché préexistante.»

C’est néanmoins les 75 dollars l’once que visent certains participant du forum Reddit, arguant du retard pris par l’argent sur son grand frère, l’or. Bien que seulement 18 fois moins rare que l’or, l’argent vaut aujourd’hui 62 fois moins cher que le métal jaune. Un très important rattrapage est déjà engagé depuis 2020, avec le passage de ce ratio de 120 à un peu plus de 60.

Au delà de l’activisme actionnarial, Charles-Henry Monchau souligne les conséquences du jeu dangereux des banques centrales: «Les banques centrales ont émis tellement de liquidités qu’elles mettent en lumière de gros problèmes, comme ce déséquilibre entre les stocks de métaux précieux et les titres. Dans le cas présent, on n’a pas à faire aux acteurs classiques de la finance qu’elles peuvent plus ou moins contrôler. L’effet global se fait déjà ressentir, avec une baisse de 3,5% des indices semaine dernière. Le marché se pose la question: est-ce qu’il n’y a pas la fin d’un cycle haussier?»

Si Charles-Henry Monchau estime difficile d’évaluer l’impact d’une éventuelle explosion de la bulle des produits dérivés, il reste prudent sur le potentiel des activistes sur un marché tel que l’argent: «Par rapport à GameStop qui valait quelques milliards avant l’événement, l’argent est un marché plus profond, beaucoup plus difficile à faire bouger. Certains institutionnels ont déjà des positions longues, et les acteurs sur ce marché sont plus puissant. JP Morgan, ce n’est pas Melvin.»

La hausse orchestrée de l’argent ne fait pas non plus l’unanimité sur le réseau Reddit. Certains y voient même la patte des institutionnels qui chercheraient à détourner les investisseurs particuliers de GameStop.

Des affirmations notamment étayées par un graphique mettant en parallèle la hausse de l’intérêt pour l’argent et la baisse de celui pour GameStop sur Google trend.

Tentative réelle de diversion ou méfiance excessive? En tout état de cause, GameStop perdait 20% lundi soir à 20 heures.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

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