Bilan

Andreas Höfert, hommage à celui qui a fait rayonner UBS

Le chef économiste de la grande banque helvétique est décédé d'une crise cardiaque mardi 6 octobre. En hommage à ce libre penseur, voici son portrait que Bilan avait publié en octobre 2014.
  • Le Genevois, qui affiche bientôt seize ans de carrière chez UBS, réside depuis 2012 à New York.

    Crédits: Guillaume Mégevand
  • Passionné d’économie, Andreas Höfert participe à de nombreux débats économiques.

    Crédits: Guillaume Mégevand

Andreas Höfert a de quoi fasciner. Le chef économiste d’UBS (unité Wealth Management) est de ces personnages qui, tout en appartenant à un grand groupe, parviennent à affirmer leur personnalité. De sorte qu’il génère un capital de sympathie propre, aussi avantageux pour lui que pour son employeur.

Ce Genevois qui réside depuis 2012 à New York a su comme aucun autre se faire connaître du public romand intéressé par l’économie et par la finance. Multipliant les chroniques dans les quotidiens économiques, il est un utilisateur naturellement doué des réseaux sociaux dans lesquels il partage aussi bien des analyses pointues que des photos et des moments plus personnels.

Ce faisant, l’analyste de la grande banque suisse est apprécié par les médias, se distinguant, sans calcul aucun, de l’image distante, froide ou inaccessible que peuvent parfois donner ses pairs. Alors qu’on imaginerait sa communication ultracontrôlée au poste qu’il occupe, il n’en est rien. Il s’est fait l’ambassadeur de choix de la banque, et la marge de manœuvre dont il dispose pour s’exprimer est confortable. C’est qu’il bénéficie à juste titre de la confiance du management d’UBS, après un parcours de bientôt seize ans auprès de la grande banque.

Aussi, ce passionné d’économie ne se prive-t-il pas de participer à de nombreux débats économiques et «trouve même le temps de parler à un public d’enseignants du secondaire». Car avant toute chose, il aime transmettre des connaissances. Rares sont les économistes de grandes banques qui affichent pareille disponibilité. Une situation qui témoigne aussi de la capacité d’organisation élevée de cet expert à l’emploi du temps très chargé. 

«Amoureux de l’Amérique»

C’est en 1999 qu’Andreas Höfert rejoint UBS, dans l’unité Corporate Center. Auparavant, il avait travaillé pour le Centre de recherches conjoncturelles KOF de Zurich, durant quatre ans, alors qu’il achevait sa thèse de doctorat. Il avait aussi enseigné à l’Université de Zurich, des expériences qui ont contribué à forger son talent de communicateur.

Son parcours chez UBS passera ensuite par la banque d’affaires, puis par la salle des marchés à Opfikon, période où il œuvrera comme économiste pour la Suisse jusqu’en 2002. Par la suite, il rejoindra la division gestion de fortune (Wealth Management) en tant que responsable de la recherche économique.

Entre 2005 et 2009, un rêve d’enfance se réalise: il part aux Etats-Unis pour devenir l’économiste global de la banque. «Je suis un amoureux de l’Amérique», raconte-t-il. Jeune, il a parcouru la Californie, et sa vie actuelle à New York fait partie des privilèges qu’il estime avoir dans son métier. Cet attrait pour l’Amérique transpire aussi de ses photos, à l’esthétique un peu Chicago des années 1950.

Entre 2009 et 2011, Andreas Höfert effectue une parenthèse en Suisse et sera confirmé à cette occasion dans la fonction de chef économiste pour la division Wealth Management. Ses déplacements fréquents, qui l’amènent à rencontrer la clientèle fortunée de la banque de par le monde pour leur exposer ses perspectives économiques, ne sont qu’une illustration parmi d’autres du niveau d’exigence et de flexibilité requis par son travail. «Je donne quelque 200 présentations par an, explique-t-il, que ce soit en tête à tête avec des clients privés, ou dans des grands-messes visitées par des milliers de personnes.»

Ainsi, il s’exprime lors d’événements organisés par UBS à Saint-Gall, accueillant près de 1400  personnes, à Bienne, face à environ 800  personnes ou à Lausanne, avec 300 à 400  personnes. Habitué à l’exercice de parler en public, il parvient à conserver en tout temps son aisance et son naturel. Au fil des rendez-vous clients, il a si bien rodé son sujet qu’il en vient à se passer entièrement de présentations PowerPoint, pour privilégier un discours plus fluide. «Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément», résume cet économiste aux références culturelles nombreuses et variées, telle cette citation de l’écrivain français du XVIIIe siècle, Nicolas Boileau.

Préoccupé par la situation en Europe

Cette vie trépidante, qu’il passe souvent dans les avions, Andreas Höfert s’en accommode mieux que bien. Au demeurant, ceux qui le suivent sur les réseaux sociaux peuvent admirer les clichés qu’il partage, notamment lors de ces intermèdes aéroportuaires, avec ses appareils photo argentiques, dont il aime collectionner les modèles les plus bizarres, qu’il déniche parfois au marché aux puces.

On le découvre aussi sous l’angle de ses lectures érudites, puisqu’il aime par-dessus tout lire, «en trois langues», des œuvres qui lui ouvrent l’esprit et le transportent hors de la sphère étroite de l’économie, ce qui se ressent au niveau de son expression et de ses nombreux écrits dans la presse. C’est ainsi que telle chronique comparera l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles et ses galions d’or avec la situation actuelle. Et de citer le physicien allemand Georg Lichtenberg: «Celui qui ne connaît que la chimie ne connaît pas la chimie.»

Ses vues macroéconomiques pour ces prochains mois? Les préoccupations concernent l’Europe, souligne-t-il, tandis que les Etats-Unis semblent se normaliser, sans écueil pour l’instant en ce qui concerne leur reprise. «La question est de savoir quand est-ce que les taux d’intérêt vont remonter.»

En effet, si la Réserve fédérale ne relève pas les taux d’ici à 2015, cela voudra dire que l’économie va mal, rappelle le spécialiste. Avant d’ajouter: qu’adviendra-t-il alors de l’énorme bilan de la Fed qui, lorsqu’elle mettra fin à son programme d’assouplissement quantitatif («QE») ce mois d’octobre, se retrouvera avec un bilan 5,5 fois supérieur à ce qu’il était avant la crise?

Pour lui, cependant, les Etats-Unis ont joué plus finement que l’Europe, qui «s’entête à appliquer des politiques qui ont échoué en espérant cette fois obtenir des résultats différents». En Europe, observe-t-il, les banques sont toujours en phase de réduction de leur bilan et doivent encore passer des «stress tests», ou tests de résistance. Conséquence: elles ne prêtent pas d’argent aux entreprises, tandis qu’aux Etats-Unis, les banques, incitées par la Fed, refont crédit à l’économie depuis 2012 déjà.

Autre avantage américain, la meilleure coordination entre la politique fiscale et monétaire, qui est un point faible en Europe. Enfin, les coûts unitaires du travail ne sont nullement harmonisés. Bref, la zone euro affiche aujourd’hui un retard de deux ans et demi par rapport aux Etats-Unis, la crise de l’euro de 2010 à 2012 n’ayant évidemment pas facilité sa reprise.

Quant au risque d’un krach des actions américaines, Andreas Höfert estime que ce n’est pas là la principale menace: «Les liquidités sont abondantes et même si le QE s’arrête aux Etats-Unis, d’autres pays mettront en place des QE. En outre, les investisseurs ont l’habitude à présent des hausses et des baisses de marché, ils ont vu cela plusieurs fois dans leur vie.» Il nous interroge: «Vaut-il mieux une obligation du Trésor à dix ans qui rapporte 2%, ou une action qui offre 3-4% de rendement?» Posé en ces termes… Mais quid d’un krach boursier? «Dans dix ans, le marché sera remonté.» Et la courbe du S & P 500, depuis les deux krachs de 2000 et 2007, lui donne raison.

Cependant, Andreas Höfert n’est pas de ces économistes qui vous peindront à tout prix le monde en rose. «Mon scénario est en réalité plus pessimiste, dit-il. Pas un pays n’a réellement trouvé la solution pour sortir de la crise.» D’un côté, les gouvernements austères, à l’exemple de l’Allemagne ou de l’Espagne, ne pourront mener de politique fiscale, car ils n’ont pas d’argent pour le faire, et risquent de tomber de haut. D’un autre côté, on assiste, notamment aux Etats-Unis et en Angleterre, à une mise en place de l’inflation, à laquelle aspirent les banques centrales. Enfin, la répression financière augmente pour les épargnants: les taux d’inflation et les taux d’intérêt négatifs nuisent aux rendements.

Quelques conseils…

Se pose alors la question: quels sont les actifs les moins risqués dans un tel environnement? Là, nous pénétrons dans le conseil privilégié que le chef économiste réserve habituellement à ses clients. Les actifs nominaux les plus affectés, d’abord: il s’agit du cash et des obligations, qui dans un contexte d’inflation et de répression financière perdent en valeur. Si les taux d’intérêt étaient élevés et l’inflation faible, ils se porteraient bien, explique-t-il. Mais avec des taux à zéro et 2% d’inflation, leur pouvoir d’achat se voit diminué.

Les actifs les mieux positionnés, ensuite: ce sont les actions et dans une moindre mesure l’immobilier et les matières premières telles que l’or. Pour Andreas Höfert, ces actifs recèlent une vraie valeur, en particulier les actions, qui sont un actif productif. Là où les obligations représentent une dette, les actions incarnent des fonds propres. Même dans un environnement de répression financière, «attaquer les actions, c’est s’attaquer au cœur de l’économie», dit-il. Un peu moins sûrs: l’immobilier et l’or, car ils présentent des risques. L’or peut être confisqué et l’immobilier est très facile à taxer.

Pour terminer, la question de rigueur, que nous ne manquons jamais de poser à Andreas Höfert: celle concernant ses anticipations au sujet du dollar, réitérée cette fois aussi, avec un clin d’œil: «La hausse récente du dollar, observe-t-il, reflétait les anticipations du différentiel de taux d’intérêt en faveur des Etats-Unis.»

Mais depuis mai, il s’est fortement apprécié face à l’euro, la BCE ayant signalé son intention de procéder à un assouplissement quantitatif équivalant à 1000 milliards d’euros. L’économiste souligne toutefois que ce montant ne ferait que ramener le bilan de l’institut là où il se situait en 2012, car il s’était entre-temps réduit.

Ainsi, la hausse du dollar reposait sur des attentes de hausse des taux américains. Mais remonteront-ils vraiment?  «A un certain moment, ces anticipations seront déçues, répond Andreas Höfert. Quand les marchés réaliseront que les taux n’augmenteront pas aux Etats-Unis, le dollar cessera de s’apprécier.»

In fine, l’analyse économique peut-elle s’affranchir du contexte géopolitique? «Les sujets géopolitiques font partie de nos considérations lors de nos comités d’investissement», précise Andreas Höfert, qui note par exemple que la «non-croissance européenne contribue à la montée des partis extrémistes, y compris en Allemagne». Pour lui, «si l’on mettait davantage l’accent sur l’histoire dans les cursus d’économie, cela permettrait de mieux comprendre le monde, et donc l’économie». Et de paraphraser Lichtenberg: «Celui qui ne connaît que l’économie ne connaît pas l’économie.»

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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