Bilan

Affaire Cahuzac: troublantes révélations sur la naïveté du ministre

Pour dissimuler ses gains au fisc, Jérôme Cahuzac, l’ancien ministre du Budget, utilisait aussi les comptes en France de sa mère, professeur d’anglais à la retraite.

La stratégie de défense de Jérôme Cahuzac pose question.

Crédits: Image: Reuters

Avant d’être nommé ministre français du Budget en 2012, Jérôme Cahuzac présidait la prestigieuse commission des Finances de l’Assemblée nationale. Cet intraitable pourfendeur de la fraude fiscale a aussi appartenu au début des années 2000 à la mission d’information parlementaire «sur les obstacles au contrôle et à la répression de la délinquance financière et du blanchiment des capitaux en Europe». Une mission animée par Vincent Peillon et Arnaud Montebourg. Bref, on imagine que les trusts, les sociétés off-shore et autres paradis fiscaux, même les plus exotiques, n’ont plus guère de mystères pour l’ancien député socialiste du Lot-et-Garonne.

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Or, interrogé par Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke, deux prestigieux magistrats du Tribunal de Grande Instance de Paris, sur l’ouverture d’un compte à Singapour en 2009, Jérôme Cahuzac affirme: «A aucun moment je n’ai suggéré ni cette place, ni les modalités pour y arriver, je n’avais pas la technicité requise à cet effet. J’ai signé ce qu’ils m’ont donné à signer». Mis en examen (inculpé) pour blanchiment de fraude fiscale, l’ancien ministre du Budget explique tranquillement qu’il n’y connaît rien et que c’est le «machiavélique» banquier suisse – en l’occurrence les établissements Reyl – qui ont tout manigancé.

Comment fermer un compte…

De la lecture des 28 pages de l’ordonnance de renvoi devant le Tribunal correctionnel (Jérôme Cahuzac comparaît devant les juges le 8 février prochain), on garde le curieux sentiment que les enquêteurs français croient sans sourciller l’ancien ministre. Dans l’ouvrage Dissimulations, paru à la fin du mois de janvier, Jérôme Cahuzac ne cesse d’ailleurs de répéter qu’en 1992, par égarement, il avait bien ouvert un compte en Suisse, mais que depuis il souhait ardemment le refermer. Mais, pour son malheur, il ne savait pas comment s’y prendre. « La seule façon de le fermer, c’est d’y aller ; il faut ma signature », ajoutait-il, conscient de la difficulté de procéder à une telle opération sans se faire remarquer. Il ne cachait pas son embarras » (1). Une explication qui ne tient pas. Avant de devenir ministre en 2012, Jérôme Cahuzac était un parfait inconnu.

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Plus grave que les justifications fumeuses de l’ancien ministre, le parti-pris des enquêteurs. Pour les magistrats français, la principale (sinon l’unique) préoccupation des banques suisses serait de dissimuler l’argent des contribuables. L’ouverture de bureaux en France et à Singapour n’aurait que cette finalité. Ils ont passé des semaines, sinon des mois, pour tenter de le démontrer, pour finalement ne dénicher chez Reyl que six comptes de ressortissants français n’étant pas en règle avec le fisc. En revanche, la BNP Suisse à Genève n’a pas été inquiétée. Elle a pourtant abrité de 2007 à 2010 un compte appartenant à Patricia Cahuzac, l’épouse de Jérôme. Un compte riche de 905'909 livres sterling.

Les comptes de la mère de Cahuzac

Mieux encore, la BNP, cette fois dans l’Hexagone, ne s’est jamais interrogée sur des versements et des retraits massifs sur les comptes de Thérèse Mazières, une professeur d’anglais à la retraite. Certains chèques étaient pourtant libellés « Docteur Cahuzac ». Thérèse Mazières est la mère de Jérôme Cahuzac. Les factures adressées par les voyagistes Altour et Beachcomber Tour n’étaient pourtant pas modestes: respectivement 20'000 et 17'754 euros. Toutefois, l’établissement financier français n’aura pas à rendre de comptes à la justice pour ses négligences…

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Souvenons-nous du fameux Pierre Gerbier, dit Condamin-Gerbier, ancien employé de la banque Reyl. Devant les parlementaires français en 2013, il assurait détenir une liste de quinze hommes politiques français qui auraient un compte caché en Suisse, dont un ministre du gouvernement. Interrogé par Mathieu Delahousse, journaliste à L’Obs, et auteur de Code Birdie. Dans les secrets de l’enquête Cahuzac, paru également fin janvier, Pierre Gerbier reconnaît que ses déclarations fracassantes n’avaient pas de fondement, mais il ajoute : « Je confirme que le juge Van Ruymbeke m’a effectivement conseillé d’affirmer que je lui avais fourni une liste » (2). S’agit-il d’un nouveau mensonge de Pierre Gerbier?

(1)  Page 104. « Dissimulation », par Jean-Luc Barré, Fayard.  

Page 224 et 225, Flammarion.

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