Bilan

A qui profitent les taux négatifs?

Tout en rognant les revenus de l’épargne, les intérêts négatifs ne favorisent pas l’endettement hypothécaire. Analyse de leurs effets sur le porte-monnaie.

  • Le franc suisse ne profite pas des taux négatifs. Par rapport à l’euro, il reste haut malgré tout.

    Crédits: David Huc
  • Le banquier Yves Mirabaud déplore les effets pervers des taux négatifs.

    Crédits: Dr

Les taux d’intérêt négatifs se sont généralisés dans le monde, au point qu’on recense 15 000 milliards de dollars de stock de dette portant des intérêts négatifs au plan global, contre 6000 milliards il y a seulement un an, selon les analystes d’Exane. Le «rendement» moyen de cette dette se situe à -0,35%. Tout un univers perdu pour l’investissement.

En Suisse, les taux négatifs ne font pas beaucoup d’heureux. Le coût est porté par l’ensemble de l’économie helvétique, épargnants, assurés, banques. Ces dernières se plaignent de voir leur profitabilité baisser et leur capacité d’accorder du crédit se réduire. Même l’affaiblissement du franc, qui était le but initial des taux négatifs, s’avère un échec; les entreprises doivent quand même composer avec un franc fort.

Pour autant, peut-on dire que les taux négatifs profitent à certains acteurs du marché? Etat des lieux.

Franc suisse: rien n’y fait

La politique des taux négatifs vise, avant tout, à affaiblir le franc suisse face à l’euro. A-t-elle réussi dans cette mission? Non, car le franc reste haut malgré tout, à 1,10 pour 1 euro (au 16 octobre 2019). Explication: la Banque centrale européenne applique, elle aussi, des taux négatifs sur l’euro, et dans cette sous-enchère, l’euro se déprécie davantage.

Rappelons que le franc était bien plus faible contre l’euro, à 1,50 pour 1 euro, quand ce dernier est entré en vigueur. Le franc est même tombé à 1,68 face à l’euro en 2007. Mais ensuite, la crise des subprimes puis la crise grecque ont eu raison de la force de l’euro, qui ne s’est plus jamais redressé à son niveau d’origine face au franc. Au contraire, le franc n’a cessé de s’apprécier, forçant la Banque nationale suisse (BNS) à intervenir agressivement sur le marché des changes entre 2008 et 2011 pour protéger la compétitivité des exportateurs suisses, fixant ensuite le franc au taux plancher de 1,20 (entre 2011 et 2015), puis appliquant depuis 2015 des taux négatifs en désespoir de cause. Mais avec des taux européens tout aussi négatifs, rien n’a suffi à affaiblir le franc, qui à 1,10 reste bien au-dessus du taux plancher.

La seule mesure opérante pour contenir sa hausse semble être l’intervention directe de la BNS sur le marché des changes, qui la contraint en permanence à vendre des francs contre des euros,
au prix d’amasser un excès de réserves européennes.

Epargnants: taxés pour être économes

En attendant, les baisses du taux d’intérêt de la BNS se sont rapidement transmises aux déposants, via les banques. Si vous avez un compte épargne, votre taux d’intérêt moyen en Suisse est aujourd’hui de 0%. Autant dire qu’une fois déduits les frais de tenue de compte, et surtout l’inflation, votre rendement effectif est négatif. Ainsi, même si les taux ne sont pas officiellement négatifs pour les petits épargnants, ils le sont en termes réels, car aucune banque ne rémunère plus que l’inflation à ce jour.

Pour les gros épargnants, la situation est plus pénalisante encore: les banques sont passées à l’acte et ont introduit des taux négatifs. Chez PostFinance, votre dépôt vous rapporte 0,025% en nominal, mais le taux passe en zone négative à partir de 500 000 francs. Dès novembre 2019, UBS a introduit des taux de -0,75% pour les comptes supérieurs à 2 millions de francs. Depuis le 1er octobre, la banque genevoise Lombard Odier pratique des taux négatifs sur les comptes supérieurs à 1 million et sans mandat de gestion. Credit Suisse, Julius Baer, Pictet ont aussi mis en œuvre des taux négatifs au-delà de 1 ou 2 millions de francs de dépôt, et la BCGE ponctionne les comptes de plus de 3 millions.

Investisseurs: poussés au risque

Pour un investisseur prudent, qu’il soit un épargnant privé ou une caisse de pension, les obligations de la Confédération ou de la zone euro ne sont plus un actif sans risque, fiable et rémunérateur. Le taux de l’emprunt souverain à 10 ans coûte, désormais, 0,75% par an à qui s’y aventure. Cela ne convient pas à une caisse de pension suisse, obligée par la loi à verser un taux minimal LPP de 1% chaque année. Il faudrait aller chercher de la dette souveraine italienne à 10 ans (0,85%), voire de la dette grecque (1,30%), pour avoir des taux qui ne soient pas négatifs.

Pour le banquier genevois Yves Mirabaud, les taux négatifs déploient des effets pervers en «poussant les investisseurs à prendre plus de risques et à surpondérer certaines classes d’actifs, comme l’immobilier», a-t-il constaté le 8 octobre à la conférence de la Fondation Genève Place Financière. Cela explique la hausse constante des prix des logements en Suisse, qui rend l’accès à la propriété inabordable pour nombre de ménages.

Du côté de l’investisseur, privé d’un «bas de laine», le voilà poussé à trouver d’autres solutions plus rémunératrices, et forcément moins sûres. Comme les obligations d’entreprises à haut risque. Lors d’une présentation d’Exane à Genève, Cyril Parison, head of fixed income research, a expliqué que «plus les taux baissent, plus la demande croît pour l’investissement dans le crédit. Et plus on a de demandes pour le crédit, plus on glisse vers le crédit risqué.» En effet, les taux bas accroissent l’appétit pour la dette plus risquée, ce qui diminue ses rendements. Il faut alors se reporter sur la dette encore plus risquée. Les emprunts bien notés (jusqu’à BBB de notation) sont devenus trop encombrés et trop chers par rapport à 2017, et donc peu rentables, et c’est le cas pour plus de la moitié de l’univers du crédit, qui affiche une faible performance, note Exane. Même un emprunt d’entreprise noté BB rapporte 1,7% de rendement, ce qui s’avère à peine mieux que les 0,6% offerts par le BBB. «Mais si je descends sur la courbe, poursuit Cyril Parison, les obligations à haut rendement et les convertibles s’avèrent plus attrayantes.» Il faut donc aller chercher des titres notés CCC («high yield»), dont les analystes minimisent le risque tant le taux de défaut est actuellement bas.

Une catégorie surperforme même le «high yield»: la dette subordonnée, ou «hybrid corporate». Ces obligations hybrides, qui présentent des caractéristiques proches des actions, ont l’avantage d’être considérées par les agences de notation comme de la dette à 50%, et du capital à 50%. Exane voit dans ce type de placement une niche à exploiter, qui peut offrir des coupons de 3 ou 4%, en raison de son risque élevé, mais sous contrôle car les taux ne sont pas près de remonter. Ce type d’emprunts pourrait aussi bénéficier de rachats éventuels d’actifs d’entreprises par la BCE, une perspective sur laquelle spécule le marché.

En 2020, les hedge funds, délaissés depuis 2008, pourraient aussi faire leur grand retour dans les portefeuilles, en particulier les stratégies long/short et axées sur le rendement absolu, anticipent les analystes d’Exane.

Hypothèques: une aubaine sélective

Pour les propriétaires immobiliers dont l’hypothèque est arrivée ou arrive à échéance et qui peuvent se refinancer toujours plus bas, les perspectives sont excellentes pour les années à venir car les taux s’ancrent durablement à la baisse.

Quant aux nouveaux acheteurs, c’est une autre paire de manches. A priori, les taux hypothécaires en Suisse sont au plancher, se situant autour de 1%, et on peut même en obtenir à 0,6% chez certains courtiers comme MoneyPark. Mais les chiffres montrent que le bas niveau des taux ne facilite pas l’accès à la propriété pour nombre de ménages suisses.

L’explication en est donnée dans une étude de la Banque Raiffeisen parue en août, qui observait que les prix des maisons et des PPE sont à des niveaux élevés et poursuivent leur lente hausse. Mais surtout, les conditions de financement restent très restrictives: il faut toujours plus de capitaux propres et des salaires toujours plus élevés pour obtenir un financement hypothécaire. Raiffeisen fournit l’exemple d’un logement de 1 million de francs: celui-ci exigerait 200 000 francs de fonds propres, et un salaire annuel d’au minimum 176 000 francs. «C’est seulement avec ces revenus, conclut l’étude, que les intérêts hypothécaires indicatifs de 5% prescrits par l’Association suisse des banquiers, ainsi que le 1% de la valeur d’avance, pour l’amortissement et l’entretien, ne dépasseront pas un tiers des revenus du ménage.» Bref, pour obtenir une hypothèque à 1%, il faut pouvoir se financer à 5%.

En outre, les règles de fonds propres limitent l’usage de la caisse de pension à maximum 50% de l’apport. Au final, le nombre de propriétaires n’augmente pas en Suisse. Quant aux loyers, ils subissent un effet de détente positif et baissent légèrement depuis deux ans, mais sur une base élevée car leurs niveaux auraient augmenté sept fois plus vite, depuis 1972, que l’évolution des coûts que les propriétaires auraient dû répercuter, d’après une étude de l’EPFL.

Le risque: la fin du cash

La BNS étudie la possibilité d’émettre un cryptofranc, soit un franc numérique. Celui-ci remplacerait le cash de la banque centrale. Or, l’argent liquide reste actuellement le seul moyen pour les Suisses d’échapper aux taux négatifs. Une étude de la BNS a montré en juillet que 85% des 48 millions de billets de 1000 francs restent dans les banques, où ils servent de valeur refuge, et que 60% de toutes les coupures confondues sont thésaurisées et ne servent pas à faire des achats. Les taux négatifs devraient accentuer la tendance à thésauriser du cash. Des privés, mais aussi des caisses de pension, auraient retiré plusieurs milliards sous forme de billets de 1000, depuis 2015 (avec le début des taux négatifs), pour les stocker dans des coffres, ou même chez eux. L’or aussi a la cote car il est immunisé contre les taux négatifs et son cours s’est apprécié de 36% depuis 2016.

Au final, les taux négatifs profitent très peu à l’économie réelle et plombent, même, le pouvoir d’achat. «Les taux d’intérêt négatifs étaient censés accroître les dépenses, arrêter la déflation et stimuler l’économie. Ils pourraient bien avoir eu l’exact effet inverse», conclut une étude de l’Université de Bath au Royaume-Uni, citée par Bloomberg Economics.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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