Bilan

«Nous devons nous tourner vers des productions agricoles saines»

Pierre Landolt a une position unique dans le capitalisme suisse. C'est tout à la fois un héritier, un entrepreneur, un actionnaire actif, un banquier, un mécène et un visionnaire. Il est au coeur du monde des affaires, mais pas tout à fait non plus car il a choisi, il y a plus de trente ans, de s'établir au Brésil. Devenu un fermier qui vise un développement durable, le milliardaire vert - sa famille pèse plus de 6 milliards de francs dans notre dernier classement des 300 plus riches - voit l'époque lui donner raison. Rencontre. Bilan: La crise affecte-t-elle la fondation' Pierre Landolt: Si la Fondation de Famille Sandoz n'a été créée qu'en 1964, la famille accompagne l'entreprise Sandoz depuis son origine, au XIXe siècle, à Bâle. Nous avons connu des moments heureux, des crises et vu le monde évoluer. On s'aperçoit qu'aujourd'hui, il y a un retour aux vraies valeurs, à l'économie réelle. Des sociétés comme Novartis ou Syngenta ont tout à coup beaucoup plus de valeur que d'autres secteurs. B: Vous avez perdu beaucoup d'argent? PL: Nous avons la même participation chez Novartis, dont la valeur évolue. Mais la perte ne se réalise que lorsque l'on vend. Ce qui n'est pas notre intention: nous ne sommes pas des spéculateurs et nous sommes engagés sur le long terme. B: L'activité de mécénat va se réduire? PL: Nous avons un comité de fondation où se réunissent les quatre représentants de la famille et nous avons analysé la situation. Beaucoup de fondations ont des obligations beaucoup plus strictes car elles investissent, par exemple, une fraction définie de leurs revenus. Ce qui signifie une baisse si ces derniers diminuent. Ce mécanisme va entraîner des déséquilibres et bon nombre de spectacles culturels vont souffrir. Dans notre cas, nous avons décidé de maintenir nos engagements et de continuer au même niveau nos opérations de mécénat. B: Vous soutenez qui? PL: Le Théâtre de Vidy, l'Orchestre de chambre de Lausanne, la Relève universitaire, qui finance des chaires de jeunes professeurs, l'Ecole Rudra Béjart, mais aussi des opérations comme le microcrédit au Brésil. B: Vous n'avez pas participé au Forum du microcrédit qui se tenait à Genève à l'automne dernier alors même que vous le souteniez financièrement. PL: Nous avons eu la veine de pouvoir faire venir le fondateur de la Grameen Bank, le Prix Nobel Mohamed Yunus. Mai si on regarde ce qu'a coûté la venue de notre cher ami, on se rend compte que c'est complètement disproportionné. Qu'il y aurait peut-être eu un message beaucoup plus fort à délivrer. Du type de celui que j'ai reçu à Lyon, lors d'une conférence à la Cnuced, il y a quelques années. Des femmes kenyanes et des Brésiliens nous avaient exposé leur expérience. Il faut montrer non plus les chefs d'orchestre, mais les solistes. B: Mohamed Yunus a annoncé qu'il reverserait les 100000 dollars perçus à cette occasion à une fondation. PL: Je l'espère! B: La place financière genevoise se spécialise dans le microcrédit. Est-il possible d'avoir une action intéressante dans ce domaine depuis la Suisse? PL: Les structures suisses sont extrêmement chères. J'ai eu l'occasion d'avoir recours à des organismes helvétiques - alimentés en général de fonds de pension - pour soutenir des organismes de microcrédit et je me suis retrouvé avec une personne qui n'est pas brésilienne, qui venait dans les fins fonds de notre région où elle pénétrait pour la première fois afin d'effectuer un audit. Je me demande comment des gens basés à Genève et qui ont une autre culture peuvent comprendre ce qui se passe chez nous. Il faut trouver des solutions pour avoir des partenaires locaux, et Genève, place internationale par excellence, saura certainement monter une approche originale. B: La philosophie du microcrédit peut-elle s'installer chez nous, en Suisse? PL: Il n'y a pas de doute. Notre fondation de famille aide une fondation en Suisse, dont Yvette Jaggi est la présidente, et qui poursuit une action de microcrédit. Cette excitation de croire que le microcrédit n'est possible qu'à l'étranger est une très lourde erreur. Il faut regarder d'abord devant sa porte. En Suisse, cette Fondation Heiniger est là, elle a mis en place un business model remarquable. Elle prête à de tout petits entrepreneurs. Mais elle a aussi groupé autour d'elle un certain nombre de business angels qui viennent volontairement et gratuitement orienter les receveurs de crédits. C'est un modèle phénoménal qui produit des effets en Suisse. Mais nos amis des grands forums préfèrent parler d'abord de la Chine alors que le microcrédit a des effets tout près de chez eux. B: Comment ressentez-vous la crise: a-t-elle des effets sur votre activité? PL: J'ai vécu cette crise comme un agriculteur brésilien. J'exporte des mangues biodynamiques depuis le Brésil vers l'Europe. Je vendais trois containers par semaine, et là, avec les problèmes extrêmement graves de crédit de nos distributeurs ainsi qu'une contraction du marché, je suis tombé à un container par semaine. La crise atteint des pays comme le Brésil pour ses activités exportatrices. Par contre, ce dernier se tourne maintenant vers son marché intérieur qui compte 180 millions de consommateurs. Il existe une classe moyenne dont le désir de consommer a été refréné ces dernières années par le désir du gouvernement d'exporter et d'obtenir des devises. Il y a donc encore des opportunités. B: Vous possédez une fazenda au Brésil que vous avez orientée, il y a trente ans déjà, vers l'agriculture biologique. Que pensez-vous du Green Deal d'Obama? PL: Obama a certes un merveilleux discours, mais lorsqu'il a déclaré qu'il soutiendrait les producteurs de maïs qui produisent de l'éthanol, j'ai été surpris par cette approche qui ne va pas vraiment dans le sens du développement durable. Il est au début de son mandat, attendons les actes. B: Qu'est-ce qui pourrait être un produit d'avenir issu de votre ferme? PL: Nous cherchons des solutions pour des territoires semi-arides, ce qui pourrait être le cas de l'Europe dans cinquante ans. Si l'on peut accélérer l'acquisition de connaissances, nous pourrons mieux affronter ce type de défis. Exemple le soja, dont 90% de sa production sert à l'alimentation animale. A côté de cela, il y a des variétés de soja uniquement destinées à l'alimentation humaine. On va arriver à comprendre qu'avec un hectare de cette plante, on peut produire beaucoup plus de protéines qu'avec des boeufs. B: C'est-à-dire? PL: La surpopulation, les moeurs et la bonne santé amèneront à se dire qu'il faut repartir vers des productions agricoles saines et tranquilles qui permettront d'alimenter le monde et peut-être même de créer des aliments qui pourront prévenir des maladies. C'est pour cette raison que j'ai décidé de monter, à Uberlândia, dans l'Etat du Minas Gerais, un centre de recherche pour du soja alimentaire et surtout non-OGM à destination des marchés européen et japonais, très sensibles à cette question. J'ai investi dans ce secteur il y a cinq ans. Nous sommes désormais la seule unité de recherche au Brésil qui n'ait jamais eu un seul grain de semence transgénique. Et nous venons d'avoir une très grande commande d'Unilever, qui ne veut qu'une de nos variétés, très riche en protéines, sans OGM avec une traçabilité totale. B: Comment conciliez-vous vision écologique et participation en tant qu'actionnaire et membre du conseil d'administration de Syngenta, leader mondial de l'agribusiness? PL: Je n'ai pas peur du paradoxe. C'est au contraire très enrichissant d'être écartelé entre ces deux mondes, ce qui fait de moi peut-être un mouton noir des deux côtés, mais surtout aussi un pont entre les deux visions du monde. B: N'êtes-vous pas l'homme alibi du conseil de Syngenta? PL: Non, je ne le pense pas. Je suis le seul agriculteur au conseil d'administration de Syngenta. Ce qui fait que lorsque je prends la parole, on m'écoute peut-être un petit peu plus. J'ai aussi la chance d'être le membre du conseil le mieux élu tous les trois ans en assemblée générale des actionnaires. Cette perception d'être quelqu'un de différent et cette capacité d'être un pont me permettent de faire évoluer les choses de part et d'autre. B: Pouvez-vous orienter Syngenta vers des options plus proches de vos convictions? PL: C'est un travail énorme et ce n'est pas toujours facile. J'ai reçu il y a deux semaines le directeur de Syngenta au Brésil venu me rencontrer à la ferme. C'est un homme tout à fait orienté vers les produits défensifs agricoles classiques. Cela a été un dialogue sur le terrain. On a parlé compostage, utilisation d'insecticides naturels, rotation de cultures et d'énormément d'autres choses encore. On fait le grand reproche à l'agriculture bio de présenter des rendements inférieurs. Mais si on avait investi autant dans le bio que dans le conventionnel, nous aurions les mêmes niveaux de productivité. C'est mon cas d'ailleurs à la ferme. B: Si on appliquait à très grande échelle la culture bio, une entreprise comme Syngenta n'aurait plus lieu d'être? PL: Syngenta serait certainement différente. Par exemple, aujourd'hui, il y a une grande demande au Brésil, mais aussi au Japon et en Europe, pour les produits horticoles certifiés bio. Nous avons besoin de semences de qualité et ce n'est pas n'importe quelle petite société qui peut les fournir car il faut que ces dernières soient résistantes à toute une série d'agressions. Grâce aux nouvelles techniques mises à la disposition de la recherche dans le domaine agricole, nous pouvons travailler non pas obligatoirement avec des systèmes transgéniques, mais avec des systèmes qui utilisent des plantes résistantes. Syngenta va bientôt lancer un maïs tolérant à la sécheresse. L'extraordinaire tient au fait que ce maïs sera issu de sélections traditionnelles dans des variétés existantes et sans aucune manipulation génétique. Les dates-clés 1947: Naissance à Paris. Il y fera plus tard ses études universitaires. Toute sa vie, Pierre Landolt s'est senti à la fois Suisse, Brésilien et Français. 1974: Le jeune héritier fait ses armes comme «trainee» (stagiaire) chez Sandoz Brasil, à São Paulo. 1977: Arrivée à la Fazenda Tamanduá, Santa Terezinha, dans l'Etat de la Paraíba, au Brésil. Les débuts seront difficiles, notamment avec la destruction de sa production de coton, en 1984, par un parasite. 1986: Election au Conseil de Sandoz. 2000: Election au Conseil de Syngenta. 2007: La ferme a pris de l'ampleur. La certification Demeter (biodynamique) de toutes les activités de la Fazenda Tamanduá valide la vision développée trente ans auparavant. Photo: Pierre Landolt / © Aldo Ellena

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