Bilan

«Nous constituons un groupe dans les métiers du management hôtelier»

Le rachat des écoles hôtelières de Glion et des Roches en Suisse acté: la société d'investissement française Eurazeo a offert 248 millions de francs au groupe américain Laureate pour acquérir ces fleurons du secteur.
  • Deux des plus prestigieuses écoles hôtelières suisses passent des mains américaines de Laureate aux mains françaises d'Eurazeo.

    Crédits: Image: Keystone
  • Les Roches a une orientation sur l'innovation et l'entrepreneuriat: elle devrait être poursuivie avec l'arrivée d'Eurazeo.

    Crédits: Image: Les Roches
  • L'internationalisation des écoles avec l'ouverture de nouveaux campus (ici Les Roches à Shanghai) devrait être poursuivie sous l'égide d'Eurazeo.

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  • Avec 17'000 postes proposés par les grands groupes hôteliers, mais seulement 10'000 nouveaux diplômés annuellement, le secteur de l'hospitality fait face à des pénuries de main-d'oeuvre bien formée.

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  • Virginie Morgon, directeur général d'Eurazeo, veut développer les écoles de Glion et des Roches.

    Crédits: Image: Stéphane de Bourgie

Deux marques fortes dans un secteur porteur, mais huit campus à travers le monde: Glion et Les Roches passent sous pavillon français. Le rachat des deux écoles hôtelières basées à Montreux et Crans-Montana, annoncé au printemps, devient définitif avec l'annonce de la réalisation de l'investissement de la société d'investissement française Eurazeo. Un investissement de 248 millions de francs, pour une valorisation des deux écoles à hauteur de 380 millions de francs, a été nécessaire pour finaliser la transaction.

Avec déjà AccorHotels, Moncler, Desigual ou Europcar dans son portefeuille, la société française avance désormais ses pions dans le domaine de l'éducation en rachetant au groupe américain Laureate ses deux fleurons suisses. Pour Virginie Morgon, directeur général d'Eurazeo, il s'agissait là d'une opportunité à ne pas rater.

Bilan: Quel est l'historique de ce rachat de Glion et des Roches par Eurazeo?

Virginie Morgon: Eurazeo est une société d'investissement aux actifs très diversifiés. Nous cherchions depuis quelques temps à prendre pied dans le secteur de l'éducation. Nous avons pu étudier de nombreuses possibilités ces dernières années. Alors certes, nous n'avions pas encore d'écoles dans notre portefeuille, mais nous avons une sensibilité particulière sur cette thématique. Ainsi, notre politique de mécénat a été recentrée sur ce domaine depuis deux ans, suite à une consultation de nos collaborateurs: nous leur avons demandé dans quelle direction ils souhaitaient avancer et c'est ce domaine qui a été choisi. Ceci pour le mécénat. Et nous avions donc aussi une volonté d'investissement.

Cependant, il nous fallait trouver une opportunité qui fasse sens. De par nos activités dans l'hôtellerie avec AccorHotels (depuis 2008) ou encore dans le luxe via Moncler (depuis 2011), nous connaissions bien les écoles de Glion et des Roches. Nous étions en contact avec Laureate. Mais notre intérêt mû par cette bonne connaissance du secteur devait rencontrer une opportunité. Quand, du fait de son endettement, le groupe Laureate a dû se séparer de certains actifs et a mis ses deux écoles suisses en vente, l'opportunité a été assez unique pour nous. Nous avons donc pris langue avec eux et la transaction s'est opérée.

Qu'est-ce qui vous a convaincu dans le profil de ces deux écoles?

Il s'agit évidemment d'écoles hôtelières. Mais pas seulement. En réalité, nous avons là des formations de management haut-de-gamme, avec des étudiants qui en sortent avec une excellente connaissance et compréhension des attentes du client. Dans les classements internationaux de la branche, Glion et Les Roches se situent invariablement dans le top 3 mondial. Les deux écoles bénéficient également d'une forte notoriété auprès des groupes hôteliers et du secteur du luxe.

Quelles orientations stratégiques prises par Laureate vous ont semblé aller dans le bon sens?

Laureate a présidé aux destinées de ces deux écoles depuis une quinzaine d'années. Pendant ces années, une stratégie a été mise en place avec des décisions fortes. Ainsi, la décision de Laureate d'ouvrir des campus dans d'autres pays a été selon nous un choix judicieux. Et même un choix précurseur dans ce secteur. Ouvrir davantage le recrutement et s'internationaliser a aussi eu des impacts très positifs: en élargissant les horizons des étudiants, Laureate leur a ouvert les débouchés nouveaux. Ainsi, alors même que la mondialisation de l'économie était croissante, les qualifications et compétences des étudiants de ces deux écoles ont été sans cesse adaptées.

Allez-vous poursuivre dans cette voie, voire l'amplifier?

Avant de conclure le rachat, nous avons soigneusement étudié ces deux écoles. Nous avons notamment détecté des potentiels de développement très important avec certains campus très récents voire embryonnaires à l'étranger. Nous avons pour ambition de les développer tout en renforçant le positionnement exceptionnel des écoles en Suisse.

Tout part d'un constat très simple: il y a pénurie de personnels bien formés aux métiers de l'hospitalité à travers le monde, avec 17'000 emplois ouverts dans le seul secteur hôtelier avec les grands groupes, pour 10'000 diplômés chaque année seulement. Il nous faut donc monter en puissance pour répondre à cette demande. Mais pas question de sacrifier la qualité pour autant.

Avec Glion et Les Roches, nous disposons de deux écoles d'exception. Deux écoles suisses dont l'excellence a fait d'elles des marques, respectées et enviées dans leur secteur. Renier l'identité suisse, qui bénéficie d'une excellente réputation à travers le monde, et baisser la garde sur la qualité des enseignements serait contre-productif, voire suicidaire. Les changements doivent être vécus comme naturels et progressifs. Le taux d'employabilité des étudiants de ces deux écoles à la sortie de leur cursus est de plus de 85%. Nous allons faire en sorte de l'améliorer encore.

Comment comptez-vous développer les effectifs sans rogner sur la qualité?

Nous allons investir avec ambition sur ces deux écoles. Et notamment en Suisse. Pas brutalement: si nous faisons grandir ces écoles à Montreux et Crans-Montana, il faut que ça se fasse avec le sentiment, pour les étudiants, les enseignants et tous les personnels, que cette évolution se fait en douceur et positivement. Nous avons là deux institutions de luxe: il convient d'y aller avec prudence, mais pas sans ambition. Aucun compromis ne sera fait sur la qualité des contenus pédagogiques ou les partenariats.

Pour aller plus loin que ce qui a déjà été fait, nous allons investir dans les systèmes IT afin de faciliter l'e-learning. Il y a aussi beaucoup de potentiel dans la formation continue: il est crucial de continuer à apporter des compétences aux professionnels tout au long de leur carrière.

Les deux écoles, et c'est encore davantage le cas pour Les Roches, sont pionnières en matière d'innovation et d'exploration du numérique. Nous voulons continuer dans ce domaine. Cela ne nécessite pas forcément des investissements très coûteux, mais il faut sans cesse s'adapter aux demandes des clients et aux nouvelles solutions qui peuvent apparaître sur le marché. Cette force dans l'innovation ne sera pas reniée avec nous, mais au contraire encore renforcée.

Comment les deux écoles vont-elles fonctionner d'un point de vue pratique et organisationnel sous l'égide d'Eurazeo?

Nous allons respecter les deux institutions, Glion et Les Roches. Pas question de les fusionner. Chacune a son histoire et ses spécificités. Elles seront unies dans une même entité organisationnelle qui sera contrôlée par Eurazeo. Nous constituons ainsi un pôle fort dans le domaine du management hôtelier.

Mais il est hors de question d'uniformiser ces deux entités. Au contraire, nous allons amplifier et développer la spécialisation et le caractère unique de chacune d'entre elles.

Ces deux écoles jouent beaucoup sur leur identité suisse et l'excellence helvétique en ce domaine. Comment concilier vos ambitions de croissance avec le maintien de cette identité?

Une partie de la croissance du nombre d'étudiants viendra de la Suisse. A l'avenir, nous tenons à ce que le poids relatif de la Suisse, aussi bien en termes d'étudiants en cours de formation et de nouvelles recrues, continue de représenter une part significative de la croissance des écoles. Nous allons nous entourer de collaborateurs et conseillers suisses ou qui connaissent bien la Suisse pour ne pas perdre de vue cet objectif.

Il est fondamental pour nous de préserver cette identité suisse. Où qu'on soit sur Terre, dans le domaine de l'hôtellerie, la Suisse bénéficie d'une réputation d'excellence. Et quand on se penche sur les contenus pédagogiques délivrés dans ces écoles, on voit l'exigence requise et on comprend mieux encore les recettes de ce succès. Il ne faut pas galvauder cela.

Les fonds d'investissement sont parfois vus avec méfiance. Que pouvez-vous dire à ceux qui pourraient craindre votre arrivée?

Nous sommes un investisseur responsable et de très long terme. Regardez le portefeuille d'Eurazeo: nous nous engageons toujours dans la durée afin de faire croître nos actifs. C'est le discours que nous avons tenu aux directeurs et responsables des écoles et ils ont bien compris cela. Nous leur avons promis que nous allions respecter l'ADN de ces écoles, en les faisant évoluer au sein de leurs ambitions propres et respectives.

Nous sommes au début d'une belle aventure. Les métiers de l'hospitalité sont en pleine mutation et nous voulons accompagner ces évolutions en nous appuyant sur ces deux institutions fortes que sont Glion et Les Roches.

Vous évoquiez un «pôle fort dans le domaine du management hôtelier»: des passerelles sont-elles prévues avec d'autres entités Eurazeo comme AccorHotels ou Moncler? Ou d'autres acquisitions dans le domaine de l'éducation?

Il n'y aura pas de passerelles à proprement parler entre les différents investissements du groupe Eurazeo, mais nous allons nous atteler à élargir les relations de partenariats possibles avec divers groupes, qu'il s'agisse de ceux que nous détenons comme AccorHotels, mais aussi Mandarin ou JinJiang. Notre stratégie pour Glion et Les Roches est plus large que les seuls actifs de notre portefeuille. Cependant, ces actifs dans le domaine hôtelier mais aussi dans celui du luxe nous donnent un vécu et une expertise dans ces secteurs. Et nous allons nous en servir.

Quant à d'autres acquisitions dans le domaine de l'éducation, je vais être très claire: il n'y a pas de prospection active dans ce domaine actuellement au sein d'Eurazeo. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura pas, à l'avenir, d'autres rachats possibles. Mais ce n'est pas d'actualité.

 

 

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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