Bilan

«Les robots, c’est un jeu très dangereux»

Misant l’euro contre le dollar ou jouant sur l’or, un directeur romand d’entreprise a perdu des centaines de milliers de francs avec les programmes d’un robot investisseur. Il témoigne.

 

 

Crédits: KTS Design/Fotolia

«Dans les meilleurs jours, j’ai pu gagner 30 000 francs en une journée avec 1000 francs. D’autres jours, j’ai pu perdre 40 000 francs. Cela pendant deux ans. Même quand on perd, on sait qu’on a pu gagner, que c’est possible de se refaire. Et c’est le début de la fin…» Xavier* est un scientifique pour qui les algorithmes ne ressemblent pas aux idéogrammes chinois. Or, il a réussi à perdre des montants astronomiques avec un robot en investissant sur le Forex (devises) et l’or. «Au début, je l’ai fait un peu pour m’amuser, je n’avais pas du tout d’expérience en la matière. Un ami m’a initié. Il m’a trouvé un programmeur en Russie, qui a effectué le travail en deux jours.» 

Il existe deux variantes possibles: soit acheter le robot, soit le faire faire «sur mesure». Un robot investisseur utilise des signaux d’analyse technique pour ouvrir des positions. Sur le web, on peut trouver toutes sortes de robots sous l’appellation de «robo expert adviser» (EA) à des prix de 30 à 500 dollars. Ces sociétés de développement de logiciels sont basées un peu partout dans le monde: Russie, Inde, Pakistan, Chypre, etc. Sur le net, il existe même des concours de robots avec hit-parade à la clé. 

Gare aux pics

«La première opération consiste à tester son robot en effectuant un exercice à blanc, sans argent. On prend les cours du passé et l’on rejoue l’exercice. A ce stade, on gagne toujours, poursuit Xavier.  Mais il faut faire attention. Le test à blanc ne reflète pas la réalité.» Ce que l’historique ne montre pas, ce sont les nouvelles qui entraînent des pics de hausse ou de baisse: la Banque d’Angleterre a modifié ses taux, une bombe a éclaté à Londres ou à Paris, etc. En une fraction de seconde, les cours grimpent ou descendent en flèche. Le robot ne peut pas suivre, parfois même il se bloque et c’est la catastrophe.

Les banques ou les traders possèdent en revanche des robots hyperpuissants qui réagissent à la microseconde. Le particulier n’est pas à armes égales: «Au début j’ai joué 1000 puis 5000, 10 000, et même 100 000. Quand tu gagnes, tu veux gagner toujours plus. Je pensais avoir établi un concept où, à un moment donné, on ne peut être que gagnant. Mais, dans la réalité, c’est un jeu très dangereux. Si l’on gagne une ou deux fois d’affilée, on peut y croire et devenir accro. Là, cela ressemble au casino. Cela vous prend la tête. Mais la leçon a porté. Depuis deux ans, je n’y touche plus.»

Les vrais gagnants sont les sociétés qui livrent la plate-forme et exécutent les transactions. «Elles touchent leur commission à chaque clic. Les petits ruisseaux font les grandes rivières: Ava Trade, FxPro, FXCM, Plus500, Swissquote ou SaxoBank effectuent ce genre d’opération. Elles gagnent à tous les coups, c’est normal pour qui vend un service. Pour ma part, j’ai travaillé avec trois sociétés différentes.» L’argent est déposé dans une banque où la société a accès. L’investisseur peut observer les cours en direct sur son ordinateur et voir le robot travailler.

Avec la globalisation des bourses mondiales, le cours des monnaies évolue vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de Tokyo à New York. Le robot veille: «Aujourd’hui, j’aurais agi différemment, maintenant que je sais où est le problème, poursuit Xavier. Il faut imaginer des concepts différents pour parer aux mouvements brusques. Mon erreur a été de ne pas analyser assez à fond mon robot investisseur. Quand on commande son robot sur mesure, on sait où sont les failles, on peut les corriger. Le seul conseil que je donnerai, c’est de considérer le robot comme un amusement. Comme un jeu de loterie. Mais il ne faudrait pas jouer de gros montants: 1000, voire 5000 ou 10 000 francs pas plus, en restant conscient qu’on peut les perdre.»

Les banques s’y mettent

Le comportement du marché est dynamique, il bouge constamment. Il faut s’attendre à d’énormes pertes si le robot n’est pas surveillé de près, conseillent les banques qui ont pignon sur rue. Il n’existe pas de robot parfait fonctionnant dans tous les environnements. Ce qui n’empêche pas les algorithmes de s’imposer à Wall Street. En mai 2010, la Bourse de New York était orientée à la baisse lorsque son indice phare a décroché de 9%, avant de se reprendre.

A l’origine de ce «crash éclair», un programme informatique qui avait commencé à vendre une quantité de contrats à terme sur le S & P 500 en une vingtaine de minutes. Le phénomène a pris de l’ampleur avec les réactions en chaîne des autres ordinateurs, notamment ceux utilisant des techniques à très grande vitesse. Récemment, l’entreprise T3 a mis en place un robot qui scrute les tweets du président Trump, identifie les entreprises mentionnées et parie en bourse.

Une application importante est le trading à haute fréquence. Des ordres sont passés à très grande vitesse pour réaliser de petits gains. Multipliées par leur très grand nombre, elles vont générer des millions. Les autorités américaines sont décidées à lutter contre ces fraudes et traquer l’homme derrière la machine.

A la BCV, Maxime Charbonnel, chef du département Multicanal et digital, ne connaît pas de gestionnaire qui puisse réussir à tous les coups: «L’être humain n’est pas infaillible et fait parfois des choix dictés par des appréciations ou des convictions plus que par des faits; mais un robot n’est pas parfait, car il a été programmé par des humains. Si un robot investisseur est bien configuré, il doit pouvoir faire au moins aussi bien qu’un humain dans le cadre d’investissements «standard». En revanche, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il réalise de manière constante 30% de rendement et il n’est pas censé faciliter une démarche spéculative.» 

La BCV a mis en place un outil de placement en ligne permettant de proposer des fonds de placement en fonction du profil du client: «Il s’agit de conseil en placement digital relativement ciblé et réservé à un certain type de placement. L’offre est destinée à évoluer pour proposer des réajustements réguliers. Selon une récente étude de PWC, 47% des clients fortunés sur le plan mondial se disent prêts à travailler avec un robot, «pas de manière exclusive mais régulière». Dans tous les cas, le client peut utiliser ce type d’outil sur le site de la banque ou s’adresser à son conseiller.»  

L’avenir dans tous les domaines (voiture, vente ou banque) n’échappera pas aux robots.  

* Prénom d’emprunt 

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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