Bilan

«Les investisseurs suisses renforcent le franc»

Avec les taux d’intérêt négatifs, Fritz Zurbrügg, vice-président du directoire de la Banque nationale suisse (BNS), entend rendre le franc moins attirant pour les résidents suisses aussi.
  • «Depuis la crise, les Suisses investissent notablement moins à l’étranger.»

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  • «Le franc reste toujours fortement surévalué», selon le numéro deux de la BNS.

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Quiconque connaît la magnifique bâtisse de la Banque nationale suisse, sur la Place fédérale à Berne, se frotte les yeux de surprise en pénétrant dans un immeuble administratif sans âme le long d’une rue à quatre pistes du quartier de la gare. C’est pourtant ici que Fritz Zurbrügg et son 2e Département ont leurs quartiers pendant les trois ans que durent les travaux de restauration du siège. 

Le nouveau numéro deux de la BNS évoque la levée du taux plancher, les répercussions des taux négatifs, les dangers pour le marché immobilier d’une politique de taux bas et la stabilité du système financier suisse.

Fritz Zurbrügg, êtes-vous à l’aise avec la politique monétaire actuelle?

Pour nous, la situation demeure un gros défi. Après la levée du taux plancher, à mi-janvier, le franc s’est fortement apprécié. Son affaiblissement, ces dernières semaines, va dans la bonne direction. 

Les taux négatifs affaiblissent-ils suffisamment le franc?

Avec les taux négatifs, la différence de taux s’est amplifiée en défaveur du franc. C’est donc efficace. Mais le franc reste toujours fortement surévalué.

Que répondez-vous aux caisses de pension et aux épargnants qui souffrent des taux négatifs?

C’est vrai qu’ils sont affectés. Les taux ont diminué depuis des années et le taux négatif n’est qu’une étape supplémentaire. N’oublions pas que c’est un phénomène planétaire auquel la Suisse ne peut échapper. Le but des taux bas, dans bien des pays, est le redémarrage de l’économie. En Suisse, en revanche, il s’agit avant tout d’agir contre la force du franc. 

Où se situe la limite inférieure du taux négatif?

Difficile à dire car les coûts de l’épargne en liquide ne peuvent être déterminés de manière sûre. Avec -0,75%, nous sommes allés plus loin que d’autres banques centrales, mais nous ne notons pas une demande accrue de numéraire. 

Y a-t-il des perspectives d’accentuer encore le taux négatif?

Pour l’heure, nous ne voyons pas de raison de changer quelque chose. Le taux de -0,75% atteint l’effet désiré et nous observons attentivement les autres développements. Nous étudions évidemment jusqu’où nous pourrions réduire le taux sans conséquence sur la demande de numéraire.

Le taux négatif est-il déjà une réalité de politique monétaire, alors qu’il avait été annoncé à l’origine comme une mesure temporaire?

Temporaire signifie que nous maintenons une mesure aussi longtemps que nécessaire. Mais, tôt ou tard, une normalisation interviendra dans les taux. Pour ce qui est de sa cadence, l’actuelle reprise conjoncturelle est exceptionnelle en comparaison historique: du fait que l’économie mondiale se remet tellement lentement, il faut des taux bas sur une longue durée.

Pourquoi n’a-t-on pas introduit le taux négatif uniquement pour les placements spéculatifs étrangers, comme dans les années 1970 ou, dernièrement, au Brésil?

Dans les années 1970, le Brésil mais aussi la Suisse visaient un groupe d’investisseurs défini, les étrangers. Mais la forte évaluation du franc suisse depuis la crise financière ne naît pas des seuls fonds spéculatifs étrangers: les investisseurs suisses – institutionnels et entreprises – investissent notablement moins à l’étranger depuis la crise. L’exportation de capitaux qui, naguère, compensait les excédents de la balance des paiements s’est tarie ces années passées. Par conséquent, nous devons réduire l’ensemble de l’attractivité du franc. Et cela ne marche qu’en réduisant tous les taux du marché.

Vous voulez donc contraindre les investisseurs suisses à un risque accru.

Non, nous nous bornons à rendre le franc moins attractif. Dans la perspective actuelle, les placements en devises étrangères sont plus intéressants car le franc est fortement surévalué. A quoi s’ajoutent les taux peu attractifs.

Vous n’auriez donc rien à objecter contre des investissements supplémentaires à l’étranger par nos caisses de pension?

Ce n’est pas à la Banque nationale de dispenser des recommandations aux caisses de pension. Mais du point de vue du risque, la diversification a du sens et les dispositions légales permettent, dans une certaine mesure, les investissements à l’étranger.

Cette diversification n’a pas valu le coup pour les obligations.

Cela dépend entièrement de la période considérée. Ces dernières années, effectivement, les placements sans protection en devise étrangère ne valaient pas la peine à cause de la forte évaluation du franc. Sur le long terme, de 1980 à aujourd’hui, l’appréciation du franc n’a pas été aussi forte que ça. Sur cette période, les placements en devises étrangères ont rapporté davantage. 

La Banque des règlements internationaux (BRI) met en garde contre les effets fâcheux d’une longue phase de taux nuls.

Les phases de taux bas comportent un certain risque, surtout lorsqu’elles sont durables. La quête de rendement par les investisseurs peut entraîner des tendances à la surchauffe dans certains segments du marché. En Suisse, on l’a remarqué sur le marché immobilier. Nous avons précocement mis en garde contre les répercussions sur ce marché, qui est pour nous crucial en raison du danger pour la stabilité du marché financier.

Dans le cadre de la législation too big to fail (TBTF), le volant de fonds propres anticyclique a été créé en 2012. Il nous aide à résoudre le dilemme de devoir maintenir les taux bas pour des raisons de politique monétaire, quand bien même on en arrive à des excès sur le marché immobilier. Nous ne pouvons pas élever les taux juste pour refroidir le marché immobilier car le mandat de politique monétaire est prioritaire.

Le volant de fonds propres anticyclique a-t-il fonctionné?

Il est trop tôt pour une analyse exhaustive. Ce que nous pouvons dire à coup sûr, c’est qu’il a entraîné une hausse de la capacité de résistance dans le secteur bancaire. Par conséquent, la dynamique sur le marché des hypothèques et de l’immobilier est positive; alors même que les taux n’ont cessé de diminuer, on n’a pas observé d’accélération, ni pour les prix ni pour les prêts. Bien sûr, cela n’est pas uniquement dû au volant anticyclique, puisque tout un paquet de mesures ont été mises en œuvre, mais je pense que cela a beaucoup contribué. 

Mais les prix de l’immobilier restent élevés.

C’est vrai. Les déséquilibres demeurent à un niveau élevé sur le marché de la propriété immobilière. C’est en matière d’immeuble de rendement que nous voyons en particulier des risques de croissance des déséquilibres. Du coup, il est trop tôt pour une fin de l’alerte, telle que demandée par certains acteurs du marché.

Une récession est-elle dans l’air?

Une économie ne balaie pas si facilement, en quelques mois, une appréciation de 10% du franc, par rapport à son cours moyen. Nous avons divisé par deux notre prévision de croissance pour cette année, de 2 à tout juste 1%. Et il y a des branches qui doivent se battre davantage. Mais vu la dynamique de croissance, le pire devrait être derrière nous au terme du premier semestre. Nous comptons à cet égard sur une reprise de la croissance économique mondiale, qui devrait soutenir la demande de produits suisses.

Les pessimistes s’attendent à d’importantes répercussions au deuxième semestre car, désormais, les carnets de commandes sont épuisés.

Ce peut être le cas pour certaines branches, mais pour l’économie dans son ensemble nous envisageons une reprise progressive de l’activité. C’est ce qu’indiquent aussi nos sondages réguliers parmi les entreprises suisses. 

Qu’entreprend la BNS pour le cas où il y aurait une nouvelle appréciation du franc?

Si c’est nécessaire du point de vue de la politique monétaire, nous sommes prêts à intervenir. Nous l’avons par exemple expliqué après l’annonce du référendum en Grèce, quand le franc a affronté d’importants afflux d’argent en quête de refuge sûr.

Les fonds propres se réduiraient ou fluctueraient moins si la BNS déplaçait une grande partie de ses réserves de devises dans un fonds séparé.

Cela n’aiderait en rien. Il existe des malentendus en matière de fonds souverains. Le niveau des réserves de devises est une conséquence directe de notre politique monétaire. Elles font partie de notre bilan. Leur gestion est donc soumise au primat de la politique monétaire et, là, les critères de sécurité et de liquidité sont primordiaux. Ce n’est qu’ainsi qu’est garantie en tout temps la capacité d’agir en termes de politique monétaire.

Ce que l’on oublie souvent, c’est qu’on ne peut se prémunir contre le plus grand risque – celui de l’appréciation du franc – pour des raisons de politique monétaire. Un fonds souverain et un fonds interne séparé sont exposés à ce risque.

Le pays est exposé parce que les grandes banques sont extrêmement importantes par rapport à la performance économique suisse. Ce risque de too big to fail est-il sous contrôle?

Les bilans des deux grandes banques équivalent tous deux à une fois et demie le PIB du pays. C’est beaucoup plus que dans d’autres pays. Le bilan de J.P. Morgan, la plus grande banque américaine, représente par exemple moins d’un cinquième de la performance économique américaine. Cela dit bien à quel point la Suisse est exposée.

L’objectif n’est pas encore atteint?

Non, le risque too big to fail n’est pas encore entièrement éliminé. L’application de la réglementation TBTF a déjà bien avancé mais, en matière de planification de crise, de nouveaux progrès s’avèrent nécessaires. Par ailleurs, le rapport Brunetti conclut que le problème TBTF n’est pas encore résolu, malgré l’application pleine et entière de la réglementation.

D’autres mesures sont nécessaires pour solidifier le paquet suisse, notamment en matière de fonds propres. Le but est que la Suisse fasse partie des pays leaders avec ses exigences en matière de fonds propres pour les banques travaillant au niveau global.

On dit que les banques sont contraintes de limiter l’octroi de crédits en raison d’exigence de fonds propres plus élevés.

C’est un reproche que l’on entend souvent. Les études internationales et notre expérience ne le confirment pas. Grâce aux longs délais transitoires, l’octroi de crédits et la croissance économique n’ont été que très peu touchés. Pour les banques suisses, il y a eu deux réglementations: l’internationale Bâle III et nos directives too big to fail. Depuis leur mise en œuvre, l’octroi de crédits a continué d’augmenter en Suisse, y compris dans les grandes banques. A aucun moment on n’a vu un resserrement du crédit.

Les banques ont donc tort de se plaindre?

La réglementation entraîne certains coûts. Par les exigences accrues de fonds propres, nous entendons réduire le risque de semblables crises. C’est là que se situe le champ de tension. Je suis convaincu que les coûts des exigences accrues de fonds propres sont bien plus réduits que les bénéfices de la probabilité restreinte d’une crise. La dernière crise financière et sa récession ont montré de manière impressionnante combien peut coûter une crise. Un système financier solide est un avantage concurrentiel.

Quel risque représentent les banques suisses?

Les grandes banques ont augmenté leur capacité de résistance avec leur hausse des fonds propres. C’est positif. Du point de vue de la pondération du risque, elles sont bien armées mais, question ratio de levier financier, il y a une marge d’amélioration. L’environnement économique global s’est amélioré pour ces banques, même si des risques substantiels demeurent. Les banques domestiques sont bien capitalisées mais, dans l’environnement présent, elles devraient poursuivre une politique d’octroi de crédits et de risque de taux extrêmement prudente.  

* Finanz und Wirtschaft 

Philippe Béguelin

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