Bilan

«Les banques d'Europe sont moins solides que celles des Etats-Unis»

Alors que l'Autorité bancaire européenne (EBA) a révélé les résultats des stress tests des banques européennes en fin de semaine dernière, plusieurs chercheurs, dont Diane Pierret, de la faculté des HEC de l'Université de Lausanne, sont plus inquiets quant à la solidité des banques du vieux continent.
  • Les résultats des stress tests des banque européennes posent des questions.

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  • Diane Pierret a analysé avec d'autres chercheurs les données des stress tests et leurs conclusions sont moins rassurantes que celles de l'EBA.

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Alors que la crise financière de 2008 avait mené au renforcement des stress tests sur les établissements bancaires de nombreux pays, la dernière volée de résultats dévoilée vendredi 29 juillet omet un élément: les seuils appliqués pour définir les besoins de recapitalisation. Un oubli volontaire de l'Autorité bancaire européenne (EBA) qui n'est pas passé inaperçu aux yeux de trois chercheurs spécialiste de la finance et des banques. Diane Pierret (HEC Lausanne), Viral Acharya (New York University) et Sascha Steffen (Université de Mannheim) ont mené leur propre analyse des résultats, avec notamment le recours à un indice laissé de côté par l'EBA. Et leurs conclusions ont de quoi alerter sur la solidité des établissements bancaires européens.

Bilan: Quel est le bilan des stress tests menés par l'EBA sur les établissements bancaires européens?

Diane Pierret: C'est assez difficile à mesurer. Pour la première fois, l'EBA n'a pas fait mention des seuils sous lesquels une banque échoue aux stress tests. Or, il faut bien comprendre le mécanisme de ces procédures: ces tests s'appuient sur les données comptables des banques et les scenarii leur font vivre des situations d'exception pour voir de quelle manière la banque réagit. La plupart du temps, ces scenarii se traduisent par une perte, laquelle va diminuer le ratio de capitalisation des banques, car le capital de ces sociétés doit servir à couvrir les pertes. Or, si la capitalisation est insuffisante, le ratio va subir une baisse d'autant plus importante. Cette fois-ci, l'EBA a décidé de ne pas divulguer les seuils. L'argumentation a été de dire que les stress tests font partie d'une batterie globale d'examens, d'audits, de contrôles sur les banques européennes, et que la divulgation de ces seuils et donc des banques en situation de sous-capitalisation pouvait inquiéter les marchés alors même que d'autres examens tempèrent voire compensent ces tests et leurs résultats.

Un argument que vous et vos collègues chercheurs ne jugez pas valable...?

D.P.: Le raisonnement n'est pas totalement faux, car les stress tests s'intègrent dans une stratégie globale de surveillance des établissements bancaires. Mais tout le monde sait que la partie la plus contraignante pour une banque c'est la capitalisation, et que le stress test est l'examen qui est le plus révélateur à ce sujet. Avec Viral Acharya et Sascha Steffen, dès que les résultats ont été publiés, nous avons travaillé tout au long du week-end pour les analyser le plus finement possible.

Avez-vous pu établir que certaines banques sont sous-capitalisées?

D.P.: Sur ce point, si on applique les anciennes règles de l'EBA, comme elles étaient définies lors des précédents stress tests, une seule banque échoue: la banque italienne Monte dei Paschi di Siena (BMPS). Or, les chiffres dévoilés pour cette banque, si on leur applique les règles EBA des précédents stress tests, correspondent exactement à l'annonce faite quelques jours avant les résultats de l'EBA. Et le plan de recapitalisation mené pour sauver la plus vieille banque du monde encore en activité correspond en tous points aux analyses que l'on peut tirer des résultats des stress tests. Le plan a d'ailleurs été bien accueilli par les marchés.

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En quoi votre analyse diffère-t-elle des résultats des tests EBA?

D.P.: Il existe plusieurs facteurs de différence. Au niveau de la grille d'analyse, nous avons choisi de nous appuyer sur les règles américaines, avec notamment les standards CCAR, qui s'appuient sur quatre ratios de capitalisation. Ces règles sont bien plus sévères que celles mises en oeuvre par l'EBA. En analysant ainsi, on arrive non pas à une banque qui serait en situation de manque de capitaux, mais à 29 établissements européens concernés. Et le total cumulé des capitaux nécessaires pour consolider ces établissements se chiffrerait à 123 milliards d'euros. La différence vient du ratio de levier utilisé dans le CCAR, qui n’utilise pas les actifs pondérés pour le risque au dénominateur. Or, de nombreux établissements sous-évaluent le risque. Par exemple, nombre de banques mettent encore un risque 0 à la dette souveraine. Actuellement, ça semble incongru.

Et vous avez également l'indice SRISK...

D.P.: C'est un autre outil d'analyse qui ne prend pas en compte les mêmes données. Là, on ne s'intéresse au'aux banques cotées en bourse, et qui sont donc soumises aux règles des marchés financiers comme toute entreprise inscrite en bourse. Au lieu des 51 établissements des stress tests EBA, nous pouvons nous intéresser à 34 banques. Mais pour celles-ci, au lieu de regarder les valeurs comptables, nous regardons les valeurs de marché: les acteurs de cet univers, investisseurs en tête, jugent si les chiffres des actifs des bilans comptables des banques sont plus ou moins élevés que les risques qu'eux-mêmes estiment. Et en nous basant sur ces données, le montant cumulé des sommes nécessaires pour recapitaliser les banques européennes se chiffre à 675 milliards de dollars... Pour 34 banques au lieu de 51, il faut le rappeler.

Un autre élément que vous pointez, c'est la date des données...

D.P.: Oui, car il faut comprendre que les données prises en compte pour les stress tests datent de décembre 2015. C'est compréhensible car il faut un certain temps pour mener les tests. Mais entre décembre 2015 et juin 2016, la donne a changé: les marchés vont moins bien, divers éléments ont porté un coup au secteur bancaire et le dernier en date est le vote britannique sur le Brexit. Pour nous, l'indice SRISK a largement évolué et on est passé à un total de capitaux nécessaires de 882 milliards de dollars pour rendre à nouveau les banques européennes robustes et résistantes en cas de crise. Selon notre analyse et avec l'indice SRISK, si certaines banques italiennes flirtent avec le seuil, les banques allemandes et françaises sont largement concernées par les besoins de recapitalisation. Pour de nombreux établissements de ces trois pays, il va falloir faire d'abord appel aux marchés pour trouver des capitaux, mais il semble que ça ne puisse pas suffire. Se posera alors la question de l'apport des gouvernements et donc des contribuables à ces opérations de recapitalisation.

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Vous évoquiez les règles américaines CCAR. La situation est-elle meilleure de l'autre côté de l'Atlantique?

D.P.: Il semble bien que oui. Mon constat est qu'on a l'impression qu'en Europe, on a fait le minimum pour maintenir à flot ces établissements suite à la crise financière de 2008. Mais ça pourrait ne pas être assez sur le long terme. Aux Etats-Unis, ce travail a été mené de manière bien plus approfondi: les banques qui ont passé la crise sont désormais bien mieux capitalisées qu'avant. Et bien mieux qu'en Europe. Les procédures de contrôle sont également plus poussées, avec des stress tests tous les ans et une batterie de sanctions si les banques échouent, comme l'interdiction de verser des dividendes, ce qui pénalise lourdement l'activité et l'attractivité. Et quand on analyse dans le détail les résultats des stress tests aux Etats-Unis, on se rend compte que ce sont souvent les filiales américaines de banques européennes qui échouent aux tests CCAR. Aujourd'hui, les banques européennes sont moins solides que les banques américaines.

Cette situation préoccupante des banques européennes fait-elle courir un risque aux épargnants?

D.P.: Il n'y a pas de risque pour les épargnants de perdre les capitaux qu'ils ont en banque tant que les gouvernements ne font pas défaut. Les sommes déposées en banque sont garanties par les états. Par contre, les actionnaires et créditeurs, eux, ne bénéficient pas des mêmes filets de sécurité. Mais en cas de crise majeure pour le secteur bancaire avec des établissements en difficultés, les gouvernements devraient intervenir et là, ce sont les contribuables qui seraient sollicités. L'impact potentiel est également lié au risque systémique: une banque qui disparaît ou le secteur entier en difficulté, c'est l'économie réelle qui est affectée.

Un dernier mot sur les banques suisses...?

D.P.: Les banques suisses, et je pense surtout aux deux principaux établissements, ne prennent pas part à ces stress tests européens. Il y a des stress tests menés par les autorités de tutelle en Suisse, mais les résultats ne sont pas rendus publics de la même manière que pour les banques européennes. C'est regrettable car on ne peut pas les évaluer sur la même base que les banques européennes et j'avoue que ça m'inquiète un peu. Or, les stress tests européens ne sont pas réservés aux banques de la zone euro car il y a des établissements britanniques, ni même aux banques de l'Union européenne car il y a des banques norvégiennes. Pourquoi les banques suisses ne prennent-elles pas part à ce mouvement continental? C'est dommage.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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