Bilan

«Le vrai risque de bulle biotech réside dans les prix des traitements»

La valorisation habituellement élevée des startups de la biotech n'inquiète pas certains investisseurs. Pour Rudi Van den Eynde, Head of thematic Global Equity chez Candriam Investors Group, la bulle n'est pas dans les valorisations mais peut-être dans les prix des traitements.
  • Les biotech voient leur valorisation s'envoler en bourse ces derniers mois.

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  • Pour Rudi Van den Eynde, le vrai risque de bulle ne réside pas dans la valorisation des startups de la biotech mais dans les prix de certains traitements.

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  • Selon Rudi Van den Eynde, le vrai risque réside dans les prix de certains traitements, notamment aux Etats-Unis.

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Hausse sans discontinu des valorisations de nombreux titres biotech au NASDAQ, qui sont pourtant encore loin des niveaux habituellement plus élevés: ces derniers mois, à l'instar de nombreux autres secteurs de l'innovation (réseaux sociaux, drones, e-commerce,...), les marchés s'enthousiasment pour les jeunes pousses issues de l'univers de la santé. A tel point que certains analystes pointent un risque de bulle au même titre que dans la high-tech.

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Une analyse que ne partage pas Rudi Van Den Heynde, Head of thematic Global Equity chez Candriam Investors Group. Pour cet observateur avisé du secteur biotech, ce n'est pas dans la valorisation des titres de startups que réside le risque d'effondrement du secteur. Pour lui, la fragilité est davantage à chercher du côté des prix des traitements, souvent très élevés et qui pourraient conduire certains élus américains à intervenir sur les tarifs, avec le risque d'effrayer l'entrepreneuriat et les investisseurs et de déboucher sur une crise de la recherche et de l'innovation en matière de santé.

Bilan: L'importante valorisation de nombreux titres de la biotech est-elle artificielle ou peut-on l'expliquer par des résultats tangibles?

Rudi Van den Eynde: Le secteur biotech est dans l'oeil du cyclone depuis quelques années déjà. En 2015, 45 médicaments ont été approuvés par la FDA (Federal Drug Administration), un niveau qui n'avait pas été vu depuis 1996. Cette réussite se retrouve au niveau des prestations boursières. Il faut se rendre compte que de nombreuses pathologies sont en passe de voir les traitements des patients être largement améliorés grâce à la recherche des startups de la biotech, aussi bien dans l'oncologie ou les maladies auto-immunes que pour ce qui est des maladies orphelines. De plus, le rythme de la recherche s'accélère sans cesse ces dernières années. Le nombre de sociétés actives est réellement énorme: les biotech avec un beau potentiel se comptent par milliers à travers le monde.

Dans ce vaste phénomène, les Etats-Unis se taillent la part du lion. Comment expliquer cette domination sans partage?

RVDE: Il est incontestable que la biotech US reste majeure. De nombreux facteurs expliquent cela. Parmi les principales explications, il y a évidemment la présence de capitaux disponible: les venture capitalists sont largement plus présents outre-Atlantique qu'en Europe. Mais cela s'explique aussi par le réseau universitaire, qui est à la fois très dense, d'un excellent niveau académique, et surtout très orienté business: il y a donc un nombre impressionnant de spin-off, largement plus que sur les campus européens. La situation s'explique aussi par l'efficacité du soutien des NIH (National Institutes of Health) qui soutiennent la recherche en amont: ils sont à la tête d'un budget total de 30 milliards de dollars et il devrait encore être augmenté prochainement. Autre point positif: un management de qualité dans les sociétés américaines, alors qu'il est laissé à des personnels issus du monde académique en Europe, donc loin des conditions optimales. Enfin, aux Etats-Unis, les succès appellent les succès: chaque startup qui perce va encourager d'autres entrepreneurs et chercheurs à se lancer. En Europe, nous avons deux très jolis succès, Genmap au Danemark et Actelion en Suisse, mais c'est bien trop peu.

Vous évoquez un fleuron suisse. Comment se situe notre pays dans ce phénomène mondial?

RVDE: Le secteur biotech est assez intéressant en Suisse. Historiquement, il a pris appui sur la pharma avec ses géants. Et Roche avec Genentech reste extrêmement innovant. Cependant, quand on voit l'importance des grands groupes pharma en Suisse, force est de constater qu'il y a assez peu de sociétés cotées. Pourtant, les investisseurs suisses ont une bonne connaissance du secteur et les capitaux sont là. Mais les startups ne sont pas assez nombreuses ni assez grandes pour devenir des acteurs majeurs par elles-mêmes.

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On a assisté à une vague de rachats de startups biotech suisses par des majors américaines ...

RVDE: Les rachats de jeunes pousses européennes par des firmes américaines ont toujours existé. Il est vrai que le nombre d'opérations a augmenté ces derniers mois. Comment cela s'explique-t-il? Notamment avec la conjoncture. Mais aussi parce qu'on a un nombre croissant de startups. Or, certains dirigeants et chercheurs aiment travailler ou piloter de petites structures. Et dès qu'elles grandissent, ils sont tentés de réaliser un exit, notamment en vendant à un grand groupe américain à l'affut des plus belles pépites européennes. Souvent d'ailleurs, ces décideurs quittent ensuite la société et vont créer une autre startup. Et nous avons besoin de ces serial entrepreneurs.

Dans d'autres cas, les rachats ne sont pas issus d'une démarche volontaire et spontanée de la part de la startup, mais d'une contrainte face aux enjeux, aux besoins de capitaux pour se développer et croître notamment. Dans ces cas-là, la meilleure défense reste la bourse au lieu de se vendre intégralement.

Cependant, il faut avouer qu'il est difficile de lutter contre cette tendance. Surtout quand on voit la force de frappe des majors américaines et le manque de choix des dirigeants de biotech.

Quelles seraient les pistes pour voir émerger une biotech européenne capable de résister aux américaines?

RVDE: Il faut veiller à mieux structurer la bourse afin d'avoir davantage de liquidités pour favoriser l'investissement. Sur ce point, le NASDAQ est bien mieux organisé que les bourses européennes. Ce serait un premier pas efficace.

Pour en revenir au risque de bulle annoncé par certains observateurs, vous ne partagez pas cette crainte?

RVDE: A mon sens, il n'y a pas de bulle dans le secteur biotech. Les valorisations sont certes hautes. Comme dans tous les secteurs, certains titres sont chers. Trop chers même en regard des potentiels des traitements. Mais on est encore très loin du cas de figure de la bulle des dotcom en 2000. Aujourd'hui, ce que nous observons majoritairement, ce sont des valeurs qui se situent en-dessous de 20 fois leurs bénéfices. Soit largement moins que les valorisations de certains titres de la bulle de 2000 qui dépassaient les 50 fois leurs bénéfices. Il y a peut-être, selon nous, une exagération des valorisations. Mais pas une bulle. Et puis la biotech est un secteur différent des réseaux sociaux ou d'autres branches de l'innovation: ici, ce qui compte, c'est le médical avant le financier. Pour bien cerner une startup biotech, il faut analyser son business comme un médecin: si les datas du médicament sont bonnes et que le médicament tient la route, il est normal de valoriser à la hausse la société. Et avec les différentes phases d'essais cliniques ainsi que les approbations par les agences, dont la FDA, on dispose d'indicateurs fiables et intéressants.

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Pas de bulle donc?

RVDE: Pas de bulle de la valorisation. Mais, si je puis me permettre, il y a un risque de bulle qui réside davantage dans les prix des médicaments. Je m'explique: depuis de nombreuses années, aux Etats-Unis, la fixation des prix se fait sans intervention de l'Etat, juste entre les compagnies d'assurance et les firmes de biotech. Or, ces dernières, en position de force depuis quelques années, ont parfois placé la barre assez haut pour certains traitements. Or, il y a une tentation à l'aile gauche des Démocrates, de calmer les prix en intervenant dans la fixation des prix. Déjà en 2014, un membre du Congrès était intervenu en ce sens. Sans succès.

Mais si demain un Congrès avec une majorité démocrate et une tendance très à gauche, conduite par exemple par Bernie Sanders, décidait de modifier la fixation des prix et de revoir ceux-ci à la baisse, il y aurait un vrai risque de provoquer une perte de confiance des marchés dans les sociétés biotech. Ceci dit, le risque est vraiment minime. Tant que le congrès est républicain c'est impossible. Et même s'il repassait aux démocrates, il serait difficile de trouver une majorité prête à prendre le risque de mettre en péril un secteur florissant de l'économie américaine.

De notre point de vue, il serait normal de revenir sur certains excès. Sur d'autres traitements, le problème n'est pas crucial car les compagnies privées d'assurance maladie font jouer la cioncurrence pour avoir des tarifs intéressants. Mais il reste quelques médicaments sur lesquels les biotech ne sont pas revenues à la raison et sans doute pas près d'y revenir. Seul le discours change, avec l'accent mis sur l'impact positif de leur business pour la santé, et un moindre focus sur les profits.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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