Bilan

«Le FMI a laissé le leadership à l'Europe pour raisons politiques»

D'habitude en première ligne dans les négociations avec les Etats en difficultés financières, le FMI reste en retrait dans le dossier grec. Philippe Bacchetta, professeur d'économie à HEC Lausanne, en explique les raisons.
  • Christine Lagarde et le FMI ont laissé l'Europe (et notamment l'Eurogroupe) en première ligne dans les négociations avec la Grèce.

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  • Face à Alexis Tsipras, le FMI est resté en retrait et a même soutenu une solution passant par une restructuration de la dette grecque.

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  • Face à la ligne dure prônée par l'Allemagne d'Angela Merkel, Christine Lagarde et le FMI poussent à un accord avec restructuration de la dette.

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  • En se plaçant en retrait, le FMI a laissé le rôle ingrat à l'Allemagne, ciblée par de nombreux manifestants en Grèce.

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Habituel «grand méchant loup» des négociations avec les Etats en difficultés financières, le FMI (Fonds monétaire international) fait figure de «gentil prêteur» dans les derniers épisodes de la crise grecque. Et, contrairement à Angela Merkel et aux alliés nordiques de l'Allemagne, Christine Lagarde ferait presque figure d'alliée d'Athènes et d'Alexis Tsipras en poussant pour une restructuration de la dette grecque.

Comment l'institution internationale a-t-elle réussi à transformer ainsi son image et à sembler moins «faucon» que d'habitude? Pour Philippe Bacchetta, professeur d'économie à HEC Lausanne, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène, dont des options politiques mais aussi et surtout le fait qu'il s'agit ici d'un dialogue à trois avec l'Europe, le FMI et la Grèce et non à deux entre FMI et pays emprunteur.

Bilan: Ces derniers jours, le gouvernement d'extrême-gauche d'Alexis Tsipras a bataillé avec ses partenaires européens pour obtenir une restructuration de la dette. Et il a pu compter sur un allié de choix avec le FMI, souvent décrié comme l'institution qui met la pression sur les pays en difficulté. Comment expliquer cela?

Philippe Bacchetta: Le rôle du FMI est assez complexe. Dans le cas habituel des pays ayant besoin d'une aide financière, le FMI est l'agent (prêteur) principal. Ainsi, lors de la crise de la dette argentine, c'est le FMI qui a prêté. De ce fait, il tient souvent le rôle de «grand méchant loup» en posant des conditionnalités en échange du prêt, afin d'avoir des garanties pour être remboursé ensuite.

Dans le cas de la Grèce, la situation est différente: Athènes est membre de l'Union monétaire, et on a donc un FMI qui a des fonds pour prêter de l'argent au pays, mais qui s'associe aux institutions européennes. Et c'est ce même FMI qui a demandé aux partenaires européens de la Grèce de surveiller la mise en oeuvre des contreparties du prêt, avec notamment les réformes attendues.

Cependant, tout en restant en retrait, le FMI n'oublie pas ses impératifs. Dans tous les cas de prêts à des pays en difficultés, le FMI est toujours le premier prêteur remboursé. Les cas de non remboursement sont extrêmement rares, par exemple avec Cuba qui a fait défaut sur certaines créances. Le FMI met donc la pression sur la Grèce et sur les institutions européennes pour qu'un accord soit trouvé. Et ces derniers temps, il pousse pour qu'il y ait une restructuration de la dette grecque. Ce cas n'est pas extraordinaire: dans le cas argentin, le FMI avait aussi été favorable à une restructuration de la dette et ce sont les prêteurs privés qui avaient supporté les pertes. Ici, ce sont surtout les institutions et partenaires européens qui auraient à supporter le coût d'une restructuration.

Pourquoi soutenir maintenant le principe d'une restructuration de la dette alors que certaines voix se sont élevées depuis plusieurs années en faveur de cette option?

P.B.: Dès 2010, mes amis économistes du FMI s'étaient rendus compte que le poids de la dette grecque était insoutenable. Cela aurait dû pousser le FMI à se positionner en faveur d'une restructuration. Cela n'a pas été fait. Pourquoi? C'est difficile à expliquer, mais il y a sans doute une part de raisons politiques. N'oublions pas que le FMI, ce sont les Etats qui contribuent. Or, la France était opposée à une restructuration de la dette grecque à cette époque. Et on sait que le poids de l'Europe, et de la France en particulier, n'est pas négligeable au sein du FMI. A fortiori dans un dossier européen.

Le FMI a donc choisi de laisser aux partenaires européens le rôle de leader dans les négociations avec Athènes. Un rôle endossé et assumé par de nombreux pays européens qui n'avaient pas intérêt à voir le FMI dicter ses conditions à l'un des pays membres de l'Union européenne et de la zone euro.

Certains reprochent au FMI d'avoir largement surestimé la croissance grecque sur la période 2009-2014 et d'avoir fermé les yeux sur la réalité...

P.B.: Attention aux jugements a posteriori. N'oublions pas que l'erreur initiale n'est pas imputable au FMI: lors de la période 2008-2009, on a découvert que la Grèce n'avait pas donné à ses partenaires européens et au FMI toutes les données réelles sur l'état de ses finances. On a alors découvert que la situation était bien pire que ce qui était envisagé.

De plus, jusqu'en 2006, le monde vivait une période de forte croissance et de faible volatilité. Puis la crise est arrivée et elle n'a été prévue par (quasiment) personne. Après la crise de 2008, il est devenu difficile de savoir si les prévisions étaient trop optimistes. Au FMI, il y a de nombreux économistes. Plusieurs scenarii sont donc envisagés en interne et c'est ensuite un choix politique qui est fait de retenir l'une ou l'autre des hypothèses. Difficile avec tout cela de reprocher au FMI d'avoir commis des erreurs de prévisions.

Du côté grec, certains affirment que les mesures imposées par le FMI ont freiné la croissance, tandis que les économistes du FMI répondent que c'est au contraire l'absence de mise en oeuvre de certaines mesures recommandées qui a pesé négativement...

P.B.: Déjà, il convient de rappeler que le FMI n'est pas le seul à avoir conduit à ces mesures, d'autres comme les partenaires européens l'ont aussi fait. Sur le débat de l'efficacité des réformes, les deux ont partiellement raison. Certaines mesures recommandées et non appliquées comme une flexibilité accrue du marché du travail auraient pu être positives si elles avaient été prises. Mais les dirigeants grecs ne les ont pas votées ou appliquées. Mais d'un autre côté, il est vrai que les coupes dans les dépenses ont réduit la demande agrégée et ont nui aux capacités d'investissements de la Grèce et donc réduit l'impact de certaines politiques.

Désormais qu'un accord a été trouvé, quel va être le rôle du FMI?

P.B.: Il faut déjà que cet accord soit validé par les deux parties, aussi bien le parlement grec que les organes législatifs des partenaires européens. Mais si tout se passe bien, il va falloir prioritairement que les échéances du FMI qui devaient être remboursées fin juin le soient au plus vite, via sans doute les premières aides européennes qui seront versées. Puis la Grèce va devoir négocier un nouveau prêt avec le FMI.

De son côté le FMI va continuer d'essayer d'influer sur les Européens pour trouver une solution de long terme qui passera par une restructuration de la dette. Car, même si tout se passe bien et que l'accord est validé, l'argent frais qui va arriver en Grèce ne sera pas suffisant: il faudra réduire la dette grecque.

Quel impact en interne alors que Christine Lagarde semble être candidate à un nouveau mandat à la tête du FMI?

P.B.: Si on arrive à sortir par le haut de ce dossier grec et que la dette est restructurée via un accord avec les partenaires européens, notamment poussés en ce sens par le FMI, Christine Lagarde y gagnera l'image de celle qui a facilité la solution. Cela peut l'aider dans la perspective d'être réélue pour un nouveau mandat.

Si jamais ce n'était pas le cas et que la crise venait à traîner en longueur ou qu'un défaut de paiement d'Athènes avec sortie de la zone euro se produisait, on aurait sans doute une demande d'avoir un directeur non européen à la tête du FMI. Les pays émergents ont formulé cette demande depuis plusieurs années. Mais dans le jeu d'équilibre des influences au sein des organisations internationales (OMC, Banque mondiale, FMI,...), les Européens, et particulièrement les Français, ont la main au FMI. Un échec en Grèce relancerait le dossier et serait une nouvelle occasion pour les pays émergents de demander un poste.

Avec une Allemagne sur la ligne dure et un FMI qui pousse à la restructuration de la dette, peut-on assister à un duel Lagarde-Merkel?

P.B.: Les deux veulent trouver une solution durable. Mais les voies divergent pour y arriver. Le FMI est plus pressé que l'Allemagne à trouver une solution, avec notamment la restructuration de la dette grecque. Pour les Allemands, cela reviendrait à envoyer un signal négatif aux partenaires de la zone euro avec un encouragement au laxisme budgétaire. N'oublions pas que l'Allemagne est le pays qui a le plus participé aux aides apportées à Athènes, et serait donc le pays qui perdrait le plus en cas de restructuration. Angela Merkel, soutenue par son opinion, veut donc se montrer inflexible sur les réformes à mener en Grèce. Tandis que le FMI souhaite trouver une solution au plus vite afin d'aboutir à une issue positive. Les prochaines semaines pourraient donc déboucher sur quelques tensions entre Angela Merkel et Christine Lagarde.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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