Bilan

«La folie spéculative autour de la blockchain devient très risquée»

Stephan Tual, ancien CCO de la blockchain Ethereum et cofondateur de l’application de partage d’objets slock.it, met en garde contre la prolifération d’arnaques sur un marché largement non régulé. Première incriminées, les ICO, levées de fonds en crowdfunding autour de la technologie.

Stephan Tual a été l'un des pionniers de l'Ethereum et jette aujourd'hui un regard circonspect sur la folie spéculative qui s'est emparée des crypto-monnaies et de la Blockchain.

Crédits: Slock.it

Bilan: Vous étiez présent dès les origines d’Ethereum aux côtés du fondateur Vitalik Buterin. Aujourd’hui la blockchain pèse près de 30 milliards. Que pensez-vous de l’emballement des investisseurs sur les cryptomonnaies et des ICO? 

Stephan Tual: Aujourd’hui, tout le monde croit qu’il va pouvoir devenir millionnaire grâce à la blockchain et certains profitent de cette crédulité. On compare souvent les ICO aux IPO, introductions en bourse, pourtant c’est très différent. Une IPO, c’est un exit, la fin d’une aventure. Une ICO, c’est une vente de parts en crowdfunding avant lancement. A quoi rime de prévendre 100% des parts d’une société qui n’a pas encore d’existence concrète? Beaucoup de ces levées de fonds sont des SCAM, des arnaques. En clair, des coquilles vides. Ca me rappelle les pink sheets, ces feuillets roses qui permettaient de spéculer sur des sociétés soit disant à fort potentiel et non régulées dans les années 70 et 80. Dans la plupart des cas c’était du vent. Ici c’est pareil, voire pire: des opportunistes écrivent des white papers de quelques pages (NDLR: document de présentation générale d’un projet) en série, puis cherchent des développeurs en Inde et lancent une ICO à partir de quasiment rien. Ils lèvent parfois plusieurs dizaines de millions en quelques minutes alors que pas même une ligne de code n’est encore écrite! On m’a moi-même contacté pour faire du développement et apporter ma caution à des projets plus que douteux. J’ai bien sûr refusé. Le plus souvent, tout cela n’aboutira à rien de concret et se soldera à terme par une perte sèche, pour les investisseurs. Pour les organisateurs en revanche, certains partiront avec le pactole de la levée de fond.

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En toute impunité?

Pour l’instant. Mais le régulateur commence à se pencher sur la question. Notamment le SEC, l’autorité américaine. EOS a levé plus de 253 millions de dollar pour lancer sa blockchain en faisant de la publicité sur Time Square a New York, alors que la SEC considère les jetons achetés dans le cadre des ICO comme des titres. C’est prendre un gros risque. Je pense que beaucoup d’acteurs risquent de se faire extrader, juger aux Etats-Unis et finiront même peut-être en prison.

Pourtant, on parle moins des arnaques que du potentiel de développement de la blockchain…

C’est normal. La plupart des bloggeurs qui écrivent sur la question ont participé à des ICO ou disposent de portefeuilles parfois conséquents en crypto-monnaie. Le site spécialisé Coindesk, même Forbes -qui relaie massivement des bloggeurs- ne sont en aucun cas des sources fiables, beaucoup de leurs contributeurs sont en conflit d’intérêts. D’une manière générale, les intérêts sont tels que critiquer la folie spéculative autour de la blockchain devient très risqué. Vlad Zamfir, numéro deux d’Ethereum, s’est fait incendier après avoir dit en janvier qu’Ethereum n’était pas prêt pour la production et n’en était encore qu’une expérimentation immature  C’est pourtant vrai: au stade actuel, la mise à l’échelle pour une utilisation concrète n’est pas à l’ordre du jour, alors même que la capitalisation d’Ethereum flirte avec les 30 milliards de dollars… J’ai moi-même publié un tweet expliquant que la folie autour des ICO allait aboutir à un «bain de sang», j’ai reçu des menaces. Ma femme également et mon fils s’est fait piraté son ordinateur et transmettre des messages insultants à mon égard! Ca va assez loin.

Que regarder avant d’investir dans une ICO?

Le SEC a publié il y un mois une liste de recommandations avant d’investir dans une ICO pour tenter de ramener le public à un minimum de raison. Et ce sont des règles très basiques, comme s’informer de qui sont les développeurs de l’application, demander à voir une version test, un bout de code. Des preuves de la crédibilité du produit et du projet. Bref, un minimum de bon sens, un retour sur terre.

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Que peut-on attendre de concret à court terme de la blockchain?

Tout une génération travaille à développer des applications sur Ethereum et mettre à l’échelle la blockchain. Chez Slock.it, nous nous tenons totalement éloignés de la folie spéculative des ICO. Parmi nos partenaires, Samsung, Siemens, des géants de l’énergie comme Innogy Innovation Labs nous font confiance et nous dégageons déjà du cash flow. A très long terme, nous ferons certainement une IPO, tout ce qu’il y de plus classique, sur le Nasdaq. Nous avons levé deux millions en seeds auprès d’un venture capitalist, nous construisons une application réelle pour slock.it, disponible en alpha auprès du public en novembre 2017. L’idée est celle d’une serrure électronique qui permette de mettre tous ses objets domestiques en partage, accès et paiements étant gérés automatiquement par la blockchain. Déjà actuellement, nous permettons la mise en partage de plus de 1000 stations privées de recharges de véhicules via notre projet Share&Charge, première application concrète reliée à la blockchain Ethereum. 

Vous étiez à l’origine d’Ethereum, vous-même, êtes-vous millionnaire aujourd’hui ?

Non, pas du tout. Comme beaucoup, j’ai vendu assez tôt, trop tôt, mes éthers. Je n’avais pas d’argent, je n’en avais jamais eu, et ça m’a permis de rembourser mes dettes. Au final, les plus riches ce sont ceux qui n’avaient pas le niveau technique pour passer les ordres de vente au début…alors ils ont gardé. Moi, je vise l’investissement dans la blockchain sur le long terme. Les potentialités de la technologie restent énormes, et j’y crois assez pour y consacrer ma carrière présente et probablement jusqu’à ma retraite. J’essaie simplement d’adopter une approche plus concrète et plus éthique.

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Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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