Bilan

«La Chine va prendre le pouvoir financier»

Alors que les Chinois veulent dédollariser l’Asie, l’effet d’une baisse du dollar ferait plus de mal à l’Europe qu’aux Etats-Unis, estime le financier français Charles Gave.
  • Hongkong. «Les Chinois essaient par l’achat en yuan ou en or, de dédollariser le marché du pétrole.»

    Crédits: Chensiyuan
  • Charles Gave préside le think tank libéral  Institut des libertés, qu’il a fondé en 2012.

    Crédits: Dr

L’économiste et financier français Charles Gave, fondateur de l’entreprise de recherche et de conseil financier GaveKal et du groupe de réflexion Institut des libertés, était de passage à Genève. Interview. 

Quelle est votre analyse des marchés financiers?

Dans nos métiers, il y a des moments où il faut gagner de l’argent et des moments où il ne faut pas en perdre. Il semblerait, selon nos études, que nous soyons en période de transition de la première à la seconde étape.

Sur quels indicateurs vous basez-vous?

Dans un pays, si l’inflation baisse et que la croissance monte, vous avez toujours un «boom market». Si l’inflation commence à monter et que la croissance commence à stagner, ça devient toujours plus difficile. Dans un certain nombre de pays, on constate actuellement un regain d’inflation et une croissance qui ralentit. C’est le cas de l’Allemagne. C’est un signe annonciateur de problèmes. Ensuite, il est très difficile de gagner de l’argent quand le prix du pétrole double en moins d’un an. Le pétrole qui monte, ce n’est rien d’autre qu’une augmentation des impôts. Cela enlève du pouvoir d’achat aux consommateurs et le transfère à des gens au Moyen-Orient qui ne le gèrent pas très bien. 

Que pensez-vous de la politique monétaire de la Fed et son impact sur les marchés financiers?

Il y a une blague sur les marchés financiers qui dit: «Il faut savoir si dans ce métier, il y a plus d’argent que d’idiots ou plus d’idiots que d’argent.» Aujourd’hui, la Banque centrale américaine est en train de réduire la quantité d’argent disponible dans l’économie et le nombre d’idiots reste probablement le même. (Rires.) Cela va finir par avoir un effet sur les prix.

Il est donc temps de vendre ses actions américaines?

Pas forcément. Vous ne pouvez pas vendre un actif sous prétexte qu’il est cher. J’entends que le marché américain est surévalué depuis trois ans, mais il a doublé depuis. Bon, aujourd’hui, je peux vous dire qu’il me semble cher. Mais cela n’a aucune importance. Il va peut-être doubler avant sa prochaine baisse. Toute mon expérience m’a enseigné que lorsqu’un marché financier commence à baisser, vous ne savez jamais pourquoi il baisse. Au début, beaucoup de raisons sont évoquées. Mais quand vous pouvez l’expliquer, c’est généralement trop tard. 

Quels sont les autres facteurs qui impacteront les marchés financiers?

Ce que l’on constate au niveau international, c’est une volonté de la part des Chinois de dédollariser l’Asie. Ils essaient également par l’achat en yuan ou en or, de dédollariser le marché du pétrole. D’après mes calculs faits à la louche, il existe dans le monde près de 1500 milliards de dollars dans les bilans des sociétés pétrolières ou de commerce international qui sont uniquement là pour servir aux achats et aux ventes de pétrole.

Ces 1500 milliards, inutiles à terme, vont «refluer» vers les Etats-Unis, entraînant sans doute une baisse profonde du billet vert. Imaginez qu’ils y arrivent… Si d’un seul coup, vous n’avez plus besoin de dollars pour acheter du pétrole, vous allez vous retrouver avec des réserves de dollars inutiles partout, aussi bien dans le domaine privé que public. Si tous ces gens vendent, et bien le dollar risque de s’affaiblir! 

Quelles en seraient les conséquences? 

Pour les Etats-Unis, ça ne changerait rien puisqu’un dollar est un dollar. Et le pétrole, maintenant, ils l’ont chez eux. Les Etats-Unis n’exportent pas plus que ça. Ils auront une baisse de niveau de vie à cause des produits importés. En même temps, ils souhaitent réindustrialiser leur économie. C’est toute la politique de Donald Trump: se réindustrialiser et baisser la valeur du dollar. 

Un effondrement du dollar?

Je ne crois pas à un écroulement du dollar. Si vous êtes un riche en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, et que le dollar commence à baisser, cela va entraîner une baisse des prix des actifs aux Etats-Unis. Les maisons en Floride vont baisser. Cela fera rentrer des capitaux. La sécurité juridique des Etats-Unis et son attractivité empêcheront le dollar de trop baisser. Concernant les taux des obligations américaines, ce n’est pas certain qu’ils remonteront. 

Et concernant le reste du monde?

La baisse du billet vert aura un impact sur l’Europe. Tous les calculs de parité de pouvoir d’achat montrent que les Allemands peuvent tout à fait survivre (rester compétitifs) avec un dollar à 1,50 pour 1  euro. Mais les Italiens, au-dessus de 1,20, sont très mal en point. Le fait que la Chine soit en train d’essayer de dédollariser l’Asie entraînera une baisse du dollar et affectera l’euro. Vous aurez une récession épouvantable en Italie. Toutes les banques seront en difficulté. Les prêts non performants des banques italiennes représentent 16% du PIB italien. 

Que pensez-vous des mesures protectionnistes de Donald Trump?

Ce qui se déroule entre la Chine et les Etats-Unis, ce n’est pas une guerre commerciale, c’est une guerre financière. La guerre commerciale, Trump l’a reconnu, les Américains l’ont perdue il y a une dizaine d’années. La Chine va faire au système financier mondial ce qu’elle a fait aux marchés industriels mondiaux. Dans quinze ans, la première place financière mondiale, ce sera Hongkong. Aujourd’hui, une obligation chinoise rapporte plus qu’une obligation américaine. Avec une volatilité plus faible. On a eu le transfert du pouvoir économique de l’ouest vers l’est. C’est fait. Le prochain transfert, c’est le pouvoir financier. 

Pour la zone euro, ne pensez-vous pas qu’une harmonisation fiscale permettrait d’améliorer la compétitivité?

Oui, mais cela nécessite de très importants transferts sociaux. Cela revient à ce que l’Allemagne paie pour l’Italie. Or, on constate que le transfert au sein de l’Italie, du nord vers le sud, a ruiné… le sud de l’Italie. Vous ne résolvez jamais un problème de compétitivité par des subventions étatiques.  

Quel risque cela représente-t-il pour l’Europe?

Les gens définissent le risque par la volatilité d’un actif. Moi je définis le risque comme la probabilité de perdre l’intégralité de mon investissement. Aujourd’hui, quel est l’actif au monde qui peut disparaître et où vous ne reverrez jamais la couleur de votre argent ? C’est le marché obligataire européen. Je pense aux obligations italiennes, françaises, puisque tout cela, ça ne vaut rien… Ces pays ont des démographies effroyables, ils ne rembourseront jamais leurs dettes. Le danger dans le monde, c’est l’Europe.  

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