Bilan

«La BNS n’est pas un fonds souverain»

Placements à l’étranger, taux négatifs,intervention sur le marché des changes... La Banque nationale suisse prend-elle trop de risques? Les réponses de son vice-président, Fritz Zurbrügg.
  • Fritz Zurbrügg: «Notre objectif est d’agir dans l’intérêt général du pays et non dans celui de secteurs particuliers.»

    Crédits: Béatrice Devènes/Lunax
  • «Le franc est toujours nettement surévalué», selon Fritz Zurbrügg.

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Les entreprises helvétiques se sont avérées plus résilientes que prévu après l’abandon de l’ancrage du franc face à l’euro. Toutefois, l’instauration de taux d’intérêt négatifs pénalise les épargnants, les caisses de pension, les banques, etc. Vice-président de la Banque nationale suisse (BNS), Fritz Zurbrügg défend la politique monétaire destinée à affaiblir le franc suisse. Entretien.

L’évolution du taux de change du franc correspond-elle à vos attentes?

Le franc est toujours nettement surévalué. Son cours réel, par exemple, est 15% plus fort par rapport au cours moyen à long terme du panier de devises des principaux partenaires économiques de la Suisse. Notre politique monétaire avec le taux d’intérêt négatif et notre disposition à intervenir sur le marché des changes est orientée par rapport à cette situation. Elle vise à réduire les pressions à la hausse sur le franc.

Une inflation plus forte à l’étranger qu’en Suisse peut-elle aider à affaiblir le franc?

Nous partons de l’idée que l’inflation, qui a toujours été plus élevée chez nos voisins, peut aussi contribuer à affaiblir le cours réel du franc.

L’économie suisse a-t-elle surmonté l’abandon de l’ancrage du franc à l’euro?

Si l’évolution de la croissance en 2015 et au premier semestre 2016 est très encourageante, elle demeure néanmoins inférieure à 2014. Les entreprises ont réussi à relever le défi de l’appréciation du franc, quoique avec des différences selon les branches. Mais la pression reste toutefois forte, comme le montrent leurs marges bénéficiaires toujours comprimées. 

Etes-vous surpris par cette résilience?

Je suis impressionné par la capacité des entrepreneurs qui ont su faire face à cette situation. Il faut relever que ce n’est pas seulement le franc fort qui est un défi pour les entreprises helvétiques. C’est aussi la faible conjoncture mondiale. 

Quels sont les événements qui pourraient entraîner une nouvelle appréciation du franc?

Je constate que l’économie doit faire face à de nombreuses incertitudes parmi lesquelles figurent la croissance mondiale qui - comme mentionné - s’annonce plus faible que prévu, l’évolution des taux d’intérêt, le prix du pétrole et le Brexit. De fortes perturbations sur les marchés financiers et des risques politiques accrus pourraient pousser le franc à la hausse.

Malgré la surévaluation du franc qui perdure, avec un franc qui n’est pas retombé à 1,20, estimez-vous que votre politique est un succès?

Oui. C’est une politique adaptée à la situation actuelle de l’économie suisse. Je suis convaincu que les taux d’intérêt négatifs et notre disposition à intervenir si nécessaire sur le marché des changes ont permis d’atténuer la hausse du franc. Et n’oubliez pas: nous ne nous focalisons pas seulement sur l’euro mais nous regardons plutôt toutes les monnaies importantes.

Vos actions ne sont-elles pas limitées par l’imposante taille du bilan de la BNS?

Nous n’avons pas de limite fixée à l’augmentation du bilan; c’est le corollaire de nos interventions sur le marché des devises – ce que nous faisons pour remplir notre mandat de garantir la stabilité des prix en Suisse. 

Quel serait le taux de change franc-euro si la BNS n’avait pas instauré des taux négatifs?

C’est impossible de le dire. Je suis cependant sûr que le franc s’échangerait à un niveau significativement plus élevé. 

Cette politique de taux n’est-elle pas un poison pour l’économie?

Je ne peux que répéter: le taux d’intérêt réduit la pression à la hausse sur le franc, ce qui est très important pour l’économie suisse. Concernant les difficultés dont il est question pour les épargnants, les caisses de pension, ou les banques, ce n’est pas l’instauration des taux négatifs qui les a entraînées mais plutôt le fait que, depuis plusieurs années, et pour différentes raisons, les taux ne cessent de baisser dans le monde.

Notre objectif est d’agir dans l’intérêt général du pays et non dans celui de secteurs particuliers. Un franc encore plus fort serait un problème plus grand. En outre, les désavantages actuels devraient être plusieurs fois repayés si nous retrouvions la normalité dans le futur, avec une inflation positive et une croissance forte, qui profite à tous. Enfin, les entreprises, les ménages et les collectivités publiques qui recourent à l’emprunt bénéficient en réalité des taux négatifs.

La Confédération et les cantons devraient donc emprunter pour relancer l’économie via des investissements…

La BNS ne s’immisce pas dans leurs affaires. 

A quel moment comptez-vous abandonner les taux négatifs?

L’évolution de la croissance économique et des prix sera déterminante pour normaliser la situation.

Votre décision dépend aussi de l’attitude de la Banque centrale européenne...

Comme la Suisse est un pays très ouvert avec un système de change flexible, beaucoup de choses dépendent de nos partenaires étrangers. Mais la BNS est souveraine dans la politique qu’elle mène.

Les placements financiers de la BNS suscitent un certain nombre de critiques. Son portefeuille n’est-il pas surpondéré en actions américaines?

Nos placements reposent sur plusieurs critères combinant la liquidité, la sécurité et le rendement. Ils reflètent la composition des grands indices mondiaux. Environ 80% sont investis en obligations. Mais comme nous cherchons aussi à obtenir un certain rendement, nous avons augmenté la part en actions pour passer de 5 à 20% au cours des dernières années. Nous investissons exclusivement dans le cadre d’une gestion indicielle et ne procédons pas à une sélection de titres.

Pourquoi la BNS ne publie-t-elle pas le détail de ses placements, alors qu’on parvient à le retrouver aux Etats-Unis?

Dans quelques pays comme aux Etats-Unis les grands investisseurs sont obligés d’informer les autorités de ces pays sur leurs investissements. Pour cette raison, nos investissements en actions américaines sont publics. Nous sommes probablement la banque centrale la plus transparente. Nous publions la composition de nos réserves selon la monnaie, la catégorie de placement et leurs structures. Mais nous n’indiquons pas le nom des sociétés détenues, ni les indices que nous prenons. En outre, comme publié dans nos directives, nous renonçons à acquérir des titres de banques ou d’entreprises qui produisent des armes prohibées par la communauté internationale, ou qui violent massivement des droits humains fondamentaux ou qui causent de graves dommages à l’environnement. Et nous n’achetons pas de l’immobilier en direct.

On sait pourtant que vous avez acquis des actions de sociétés actives dans le gaz de schiste, y compris des microcapitalisations. Des placements qui ont entraîné de lourdes pertes…

Nous ne donnons aucune indication sur le détail de nos positions individuelles.

Le fort recul des fonds propres de la BNS suscite des interrogations. Cette sous-capitalisation peut-elle avoir une influence négative sur le franc?

Cette baisse résulte de la forte augmentation de notre bilan. Disposer de fonds propres importants est un atout pour la crédibilité d’une banque centrale et de la monnaie. Notre objectif est de les augmenter, et c’est notre priorité lorsque nous générons des bénéfices. Mais la situation actuelle ne nous permet pas de retrouver rapidement les niveaux d’autrefois.

Des fonds propres négatifs peuvent-ils entraîner la faillite de la BNS?

Non. Une telle situation ne menacerait pas son existence. Une banque centrale peut toujours se financer puisque c’est elle qui produit la monnaie.

Pourquoi la BNS détient-elle très peu d’or en pour-cent du bilan et le considère-t-elle comme un actif parmi d’autres, au lieu d’une valeur refuge?

Pour nous, il est clair que l’or doit rester une partie de nos réserves. D’ailleurs, cela nous est prescrit par la Constitution. Avec 1040 tonnes, les réserves d’or sont peut-être faibles en pour-cent du bilan, qui a vu sa taille augmenter, mais elles sont de loin les plus importantes au monde si on les calcule par tête d’habitant. Il faut aussi être conscient que le métal jaune est un placement au cours volatil, qui ne procure pas de rendement. Nous sommes donc contents avec nos 1040 tonnes, soit 43 milliards de francs, et ne souhaitons pas en détenir plus, ou moins. 

La BNS utilise les comptes de virement que détiennent les banques commerciales pour intervenir sur les marchés. Autrement dit, leurs fonds servent de planche à billets. Est-ce exact?

Non, c’est une manière étrange de décrire les choses. En achetant des devises, la BNS crée de la liquidité en francs suisses. Cette liquidité est détenue par les banques commerciales, comme contreparties créancières de la BNS, sur leurs comptes de virement. On ne peut pas dire que les banques commerciales jouent le rôle de planche à billets: car c’est la BNS, et non les banques, qui décide d’augmenter ou de réduire les liquidités dans le système. 

Comment comptez-vous sortir de la politique destinée à affaiblir le franc?

Pour réduire nos liquidités, nous pouvons par exemple vendre des actifs ou émettre des bons de la BNS (SNB Bills) pour les échanger contre les liquidités détenues par les banques. Mais il est encore trop tôt pour agir dans ce sens, car pour le moment aucun risque d’inflation n’existe.

Les politiques des banques centrales ont-elles atteint leurs limites?

Les institutions monétaires font tout ce qu’elles peuvent afin de remplir leur mandat. Mais elles ne peuvent pas résoudre tous les problèmes.

C’est donc aux autorités politiques de prendre des mesures pour relancer l’économie?

Chaque acteur doit prendre ses responsabilités. Et je tiens à le souligner car j’ai l’impression qu’on met trop de poids sur les banques centrales. 

Pourquoi êtes-vous opposé à l’idée de créer un fonds souverain alimenté par les réserves de la BNS?

Pour trois raisons au moins. D’abord, nos actifs sont des réserves monétaires, qui doivent être à notre disposition pour agir. Ensuite, nous n’investissons pas en Suisse car la fonction des réserves est de faire baisser le franc. Si nous le faisions, le franc s’apprécierait. Autrement dit, nous devons justement acquérir des actifs à l’étranger pour réduire la pression sur notre monnaie. Enfin, nous sommes libres d’investir selon nos directives de placement.

Mais la Norvège ou Singapour ont des fonds souverains…

La provenance des fonds n’est pas la même qu’en Suisse. En Norvège et à Singapour, l’argent provient respectivement des revenus du pétrole et d’excédents budgétaires. En Suisse, la BNS crée de la monnaie pour intervenir sur les marchés. C’est différent. De surcroît, les liquidités que la BNS génère seront réduites lorsque le franc se dépréciera.

La BNS est une des rares banques centrales à être cotée en bourse. Un atout ou un handicap?

Le choix de la bourse, dont l’origine remonte à sa fondation au début du XXe siècle, représente un avantage en termes de transparence et nous permet de mieux expliquer notre politique à la population. Il permet aussi à des voix critiques de s’exprimer lors de chaque assemblée générale des actionnaires.  

sean layland

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