Bilan

«L’impôt libératoire intéresse l’Europe»

Boris Collardi, devenu à 35 ans le CEO de Julius Baer en mai 2009, est le plus jeune patron de l’histoire du groupe. Son autre spécificité: c’est un Suisse romand à la tête d’une banque zurichoise de renom. L’établissement de la Bahnhofstrasse, qui gère 175 milliards de francs, est aujourd’hui numéro un en Suisse dans la gestion d’avoirs privés (Pictet & Cie gère 251 milliards, mais cela inclut, pour un peu plus de la moitié, des avoirs de clients institutionnels). Rencontré à Zurich, Boris Collardi détaille la nouvelle stratégie du groupe dans le contexte de la fin du secret bancaire pour les avoirs étrangers non déclarés.

«Il est vrai, constate-t-il, que le métier de banque privée suisse est devenu nettement plus difficile depuis douze mois: l’article 26 des conventions de double imposition de l’OCDE, qui prévoit un échange d’informations fiscales à la demande ou encore l’accord entre UBS et les Etats-Unis représentent autant de défis pour le métier.»

Certes, le gouvernement suisse semblait balbutier au départ. Mais «il y a plus de clarté aujourd’hui», observe-t-il. «Je crois savoir qu’il y a de l’intérêt, dans les pays européens, pour l’idée de l’impôt libératoire.»

Cette idée, rappelons-le, avait été lancée au printemps 2009 par Alfredo Gysi, président de l’Association des banques étrangères en Suisse. Les premières à rechercher une solution préservant le secret bancaire: comme l’a expliqué le banquier genevois Ivan Pictet le 7 juin lors de l’émission TTC, les banques étrangères auraient le plus de raisons de partir si ce dernier était aboli.

Selon Boris Collardi, l’Italie voulait d’abord achever son «scudo» (amnistie) avant de se pencher sur l’idée de l’impôt libératoire. Et elle s’y intéresse. Quant àl’Allemagne, elle vient de créer un groupe de travail pour étudier la question. Le CEO de Baer plaide toutefois pour un modèle «pragmatique, simplifié». Il reconnaît que la connaissance approfondie de 27 régimes fiscaux sera difficile pour les banques suisses. «Mais n’oublions pas qu’un échange automatique vraiment efficace serait encore plus impossible, argumente-t-il. Les Etats de l’UE hériteraient alors de 80% du travail, et la masse de données serait ingérable.»

La situation s’est calmée sur le front des attaques européennes contre la place financière suisse, note le CEO, qui s’étonne d’ailleurs que l’Allemagne ait encore déclaré, le 8 juin, être en possession d’un CD contenant des noms de clients. Il observe qu’aujourd’hui les autorités allemandes sont prêtes à payer seulement 185 000 euros pour un CD de 20 000 noms, alors qu’en 2006, un certain Heinrich Kieber avait pu vendre aux Allemands un DVD de 4527 noms pour… 4,5 millions d’euros! «Les prix sont en chute libre», ironise le banquier.

Il se dit optimiste pour l’avenir: «L’Italie et l’Allemagne représentent ensemble 50% du marché suisse du private banking européen. Si la Suisse conclut un marché avec ces deux pays, 50% du problème sera résolu.» Les pays les plus importants ensuite sont la France, puis la Belgique et l’Espagne.

La situation est bien moins dramatique pour des banques comme Julius Baer, souligne le CEO: «Dans trois à cinq ans, le problème des avoirs non déclarés chez Baer n’existera plus. Nos clients sont en train de transformer ces comptes.» Boris Collardi rappelle que, à la suite du scudo italien, qui a rapatrié 80 à 90 milliards, «une grande partie de la clientèle italienne en Suisse est désormais déclarée». Quant aux clients allemands, «ceux que nous avons acquis depuis trois ans sont déclarés. Aujourd’hui, la plus grande part de la clientèle de ce pays est déclarée.»

Pour la banque zurichoise, l’Europe n’est désormais qu’un marché parmi d’autres. «La Suisse est le numéro un, beaucoup plus important que l’Allemagne, affirme Boris Collardi. Genève, Bâle, Berne, Lugano et Lausanne sont de grandes succursales, sans compter notre importante clientèle de résidents au forfait.» Ces dix dernières années, souligne le CEO, «on a assisté à une forte vague de redomiciliation de grandes fortunes européennes en Suisse».

Julius Baer vise à renforcer son positionnement sur le marché onshore suisse, en ne se limitant plus aux très grandes fortunes. «Une fortune d’un demi-million avec un bon potentiel nous intéresse, dit le CEO, et nous offrons désormais une stratégie hypothécaire pour nos clients.»

L’Europe reste le deuxième marché de Julius Baer. De nouvelles stratégies voient le jour: la banque offre un service 100% conforme au plan fiscal depuis la Suisse pour la clientèle allemande, avec un conseil en produits d’optimisation fiscale. Baer envoie des «relevés fiscaux» à ses clients allemands depuis quelques années. En parallèle, la stratégie onshore se développe. Baer a cinq succursales en Allemagne, et son siège européen est basé à Francfort. «Ainsi, nous bénéficions du passeport européen: Julius Baer Europe peut lancer toutes les activités réglementées dans l’UE.» Depuis la Suisse, les gestionnaires peuvent aller visiter sans problème la clientèle outre-Rhin, grâce à une «licence de libre prestation de services» obtenue des autorités. Julius Baer y a droit car elle dispose d’une succursale réglementée par la BaFin.

En revanche, il reste interdit à un gestionnaire suisse de démarcher de nouveaux clients sur sol allemand. Mais un gestionnaire de Francfort peut très bien référer son client à un collègue suisse… En Italie, même stratégie: Julius Baer serait intéressée d’obtenir une licence de «libere prestazioni di servizi», qui offre des possibilités identiques à l’Allemagne. Aujourd’hui, seul Credit Suisse possède une telle licence en Italie. La France et l’Espagne n’accordent pas de licences de libre prestation.

Quant aux marchés émergents, c’est le véritable axe de croissance de Julius Baer. La banque examine une implantation au Brésil. «C’est un pays où il est interdit de voyager pour voir des clients. Il faut donc être présent sur place. Nous étudions le type de licence que nous voulons.»

L’Asie, que connaît bien Boris Collardi pour avoir travaillé cinq ans à Singapour, est le marché favori de Baer. La banque emploie plus de 250 collaborateurs à Singapour, sa plus grande succursale étrangère, et 100 à Hongkong. Elle prévoit d’ouvrir un bureau à Shanghai.

Singapour est-elle devenue, comme on l’entend dire, une place de choix pour les clients européens? Boris Collardi concède que la vague de redomiciliation de comptes n’est pas un mythe: entre 2001 et 2006, la ville-Etat était bien une destination favorite des comptes européens. Mais il rappelle que Singapour a également signé l’article 26 OCDE, «et si cette juridiction reçoit des demandes, elle livrera les informations». Il reste que Singapour est un domicile de trusts attrayant, et que ces derniers ne tombent pas encore, en pratique, sous le coup de l’échange d’informations. Boris Collardi se montre davantage intéressé par les clients asiatiques: «Nous nous focalisons sur la création de richesse dans cette région. Nous ne sommes pas en Asie pour y ouvrir des comptes de clients européens. En revanche, nous offrons à ces derniers notre expertise d’investissement sur les marchés de croissance asiatiques.» Cette année, Julius Baer a été reconnue comme la meilleure marque de banque privée au plan mondial par une étude de Credit Suisse intitulée «Great brands of tomorrow».

UN ASSET MANAGER DEVENU PURE BANQUE PRIVEE

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PARCOURS

Un prodige suisse romand

Originaire sur papier du Jura, né à Genève et ayant grandi sur Vaud, Boris Collardi est un authentique Romand, qui se sent plus Vaudois que Genevois. «J’aime l’âme vaudoise, simple et bonne vivante», résume-t-il. Moitié Italien par son père, il s’exprime couramment dans cette langue.

C’est en 2006 que Boris Collardi rejoint Julius Baer avec une mission: fusionner les banques privées de SBC Wealth Management que la banque zurichoise venait de racheter à UBS. «Un mandat très intéressant», qu’il cumule avec un poste de chief operating officer (COO) qu’il occupera près de quatre ans. «Il s’agissait d’intégrer les fonctions de la communication, du marketing, de l’informatique, du juridique, du risque et de la compliance, et surtout de centraliser les ressources humaines, dont il existait une demi-douzaine d’équipes différentes.» L’intégration ne se fera pas sans licenciements, en raison des nombreux doublons existants. Boris Collardi s’occupe ensuite de la séparation de Julius Baer des activités d’asset management et de GAM, désormais indépendantes de la banque. «Tout ce travail m’a permis de connaître Julius Baer comme personne d’autre.»

Alex Widmer, l’ancien CEO décédé fin 2008, l’avait débauché de Credit Suisse. Boris Collardi y avait travaillé douze ans, en Suisse et en Asie. Sans l’avoir réellement planifié. «Je voulais m’inscrire à HEC Lausanne, car j’aime les chiffres et la comptabilité.» Finalement, il intègre Credit Suisse, et l’opportunité qu’il a d’effectuer un stage «allround» lui fait alors découvrir une passion pour la banque.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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