Bilan

«L’argent est le bouc émissaire idéal»

Dans «La sagesse de l’argent», l’essayiste français Pascal Bruckner explore notre relation à la richesse. Bilan lui a demandé comment ce rapport évolue pour les nouvelles générations.

Pascal Bruckner: «La philanthropie est devenue un marqueur social.»

Crédits: Elodie Gregoire/REA

De Picsou à Paul Lafargue, gendre de Marx, Pascal Bruckner explore avec érudition dans son dernier livre, La sagesse de l’argent, tout ce qui nous lie à cette maîtresse liquide. Si, sur le fond, il plaide pour le retour à une bourgeoisie frugale et la défense d’une classe moyenne menacée par la polarisation actuelle de la richesse, Bilan interviewe ici le philosophe sur l’évolution générationnelle du rapport à la richesse.

Des modèles de réussite d’entrepreneurs faisant fortune très jeunes, comme Mark Zuckerberg avec Facebook ou les fondateurs de Google, sont largement diffusés. Cela modifie-t-il le rapport à l’argent des jeunes générations?

Ces entrepreneurs à succès ont la même aura que les joueurs de foot. C’est le rêve de faire fortune à moins de 30 ans, que ce soit par ses talents physiques ou intellectuels. Ce qui nous fascine chez ces gens, à la différence de la figure du trader ou du manager, c’est l’art du court-circuit. Ils ont brûlé les étapes, et dans une société démocratique, au moins en droit, celui qui arrive avant les autres est crédité d’une sorte de génie. Face à ce type de réussite, les préventions habituelles devant la richesse s’effondrent parce que leur jeunesse suggère qu’ils ne doivent leur fortune qu’à ce génie.

A leur génie mais aussi à leur travail?

Aujourd’hui, les riches travaillent. On n’est plus à l’époque des rentiers oisifs. Ils travaillent dur et même plus dur que tout le monde. C’est d’ailleurs la limite des thèses de Thomas Piketty. On se retrouve dans une situation paradoxale où ce sont les classes laborieuses qui aspirent aux loisirs, aux 35 heures ou au revenu de base universel alors que les riches se soumettent toujours plus volontiers à un travail harassant. Par conséquent, les premiers consomment le monde que les seconds façonnent.

En plus, ces nouveaux riches donnent et rendent à la société…

Effectivement, aujourd’hui, la bonté devient une sorte de prouesse. La fondation de Bill Gates, dont le budget dépasse celui de l’Organisation mondiale de la santé, est la quintessence de ce phénomène. Du coup, les critiques habituelles sur la richesse glissent sur ces nouveaux riches qui sont entrepreneurs et pas rentiers et qui plus est philanthropes. Certes, l’étalage des richesses, les grandes maisons, les yachts, ce «Richistan» décrit en 2008 par Robert Frank, existent toujours. Mais la philanthropie est devenue un marqueur social. C’est lui qui vous place au sommet dans la hiérarchie de la richesse.

Ces entrepreneurs philanthropes ne deviennent-ils pas des modèles pour les jeunes?

Ils peuvent devenir des modèles. Il y a cette idée qu’on peut doubler la foule et faire la course en tête. C’est courant aux Etats-Unis ou en Chine, beaucoup moins en Europe et en France. Cependant, même ici, parce qu’ils constatent que le marché du travail est bloqué et que toute réforme est impossible, beaucoup de jeunes se disent qu’il ne faut plus passer par les circuits classiques.

Même dans une société aussi bloquée que la France, il reste d’autres voies. Certains choisissent l’exil, d’autres se lancent dans les interstices laissés par les lois et un monstrueux édifice bureaucratique qui étouffe l’initiative.

Cela peut-il expliquer la popularité d’un Emmanuel Macron parallèlement à un mouvement comme Nuit Debout?

Le ministre français de l’Economie séduit parce qu’il ose faire ce que le premier ministre Manuel Valls n’a pas osé. Il reprend la vieille formule: «Enrichissez-vous» du protestant François Guizot qui est enseigné dans les écoles comme la quintessence de l’esprit bourgeois. Guizot disait pourtant simplement que l’enrichissement par le travail est le moyen d’accéder à une vie décente, base de la vie citoyenne. Macron reprend cette tradition libérale et la sort comme un dessert incongru à la fin d’un gouvernement socialiste qui a bâti son programme sur la haine de l’argent.

Le problème de la France, c’est que l’extrême gauche est le surmoi de la classe politique. Nuit Debout, c’est un Mai 68 dépressif manipulé par quelques vieilles gloires de l’extrême gauche. Et la plupart des gens vomissent Nuit Debout. Pour moi, c’est mort-né. Cela tient de la halte-garderie pour adultes. Mais la France étant le pays du festif, on peut s’attendre à ce qu’un mouvement comme Nuit Debout finisse comme une marque. Ce serait une nouvelle illustration de l’hypocrisie des Français vis-à-vis de l’argent qu’on peut comparer à celle des Américains vis-à-vis du sexe. 

Votre livre passe longuement en revue les différences de rapport à l’argent entre les Etats-Unis et l’Europe. Ne sont-elles pas en train de s’effacer?

En Amérique, l’économie est une branche de la théologie. Le dollar, avec son slogan «In god we trust», le rappelle invariablement depuis deux siècles alors que l’euro, avec ses arches vides et ses ponts déserts, projette la salle des pas perdus qu’est l’Europe politique. En plus, les Américains ajoutent une dimension citoyenne, voire patriotique, à leur rapport à l’argent. Ainsi, les Etats-Unis restent un projet alors que l’Europe apparaît comme un regret.

C’est ce qui fait que, sauf peut-être en France au moins dans les discours, la majorité du monde est en train d’adopter le rapport à l’argent des Américains. C’est malheureux pour l’Europe parce qu’à vociférer contre l’argent, à suspecter dans le succès industriel un vol ou un pillage, on décourage les jeunes générations qui brûlent d’inventer et de créer. Notre système consiste à dépouiller les riches pour empêcher les pauvres de s’enrichir. C’est tragique dans nos banlieues où le désir de s’enrichir est légitime mais où notre interdit de l’argent hérité du catholicisme, de l’aristocratie et de la République génère une inertie énorme. 

En même temps, certaines critiques vis-à-vis de l’argent et en particulier de la finance ne sont-elles pas fondées?

Cette idée que la finance domine le monde est assez consolante. La finance ajoute à l’argent une dimension occulte. Elle explique l’omniprésence de l’argent. En réalité, comme nous le redécouvrons actuellement, le monde est mu par d’autres forces que l’argent, comme la religion, les nations, etc. L’argent n’est qu’une force parmi d’autres. D’ailleurs, si j’ai appris une chose en écrivant ce livre, c’est à quel point l’argent est en réalité impuissant.

Comment cela?

On commet deux erreurs à son égard. Les riches comme les pauvres le surestiment. Même la très grande richesse ne nous extrait pas de notre condition, du deuil, des chagrins d’amour… Les pauvres le jalousent et le méprisent en en faisant un instrument d’oppression alors que c’est un outil de libération.

Même si la libération des nécessités matérielles n’est qu’une des conditions de la liberté. Le secret d’une bonne vie, c’est de ne jamais être à court d’émerveillement. Et ainsi l’argent n’achète que ce qui peut l’être. Trop d’argent peut tuer le désir et pas assez orienter sur une chasse obsessionnelle qui fait passer au second rang tout ce qui rend heureux dans la vie. 

Donc l’argent n’est pas coupable?

L’argent est une invention géniale. Il est à la fois la mesure de toute valeur et le bouc émissaire idéal. On l’accuse des passions qui sont les nôtres, le narcissisme, l’avidité… Il concentre nos infamies et notre grandeur. La sagesse de l’argent, c’est de comprendre qu’il est à la fois l’instrument de notre liberté mais qu’il recèle aussi des pièges. L’argent n’est pas à blâmer, sa répartition actuelle si. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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