Bilan

«Je ne suis pas un capitaliste puritain»

Combien coûte un an de traitement avec le Glivec en Suisse?

Le prix dépend du dosage qui est en moyenne 400 mg par jour. Les coûts varient, selon les pays, le plus souvent entre 40000 et 60000 francs par an. Le prix du traitement en Suisse est de 3935,75 par mois, soit 47229 francs par année.

Comment ce prix est-il déterminé?

Quand nous avons lancé le médicament, nous avons recensé le nombre de patients qui souffraient de cette maladie dans le monde. Il y en avait 40000, ce qui est très peu. En sachant que la phase de recherche et d'essais cliniques d'un médicament est de dix à quinze ans et que nous devons avoir un retour sur investissement, nous savions que ce médicament serait pour peu de patients, donc cher.

Comment faire pour que le malade puisse avoir accès au Glivec?

Sur ma proposition, le conseil d'administration de Novartis a accepté que les patients non assurés ou peu fortunés puissent l'obtenir gratuitement ou à prix très réduit. Aujourd'hui, nous dénombrons 24000 patients traités gratuitement, surtout en Inde et en Chine.

Plus de la moitié des gens qui sont touchés par cette maladie?

Quand vous lancez un nouveau médicament pour une maladie jusqu'ici difficile à traiter, les médecins la diagnostiquent beaucoup plus. Et les patients vivent plus longtemps. Donc, la population des personnes touchées par cette maladie croît. De plus, l'expérience a montré que le Glivec était efficace contre d'autres cancers rares. Tout à coup, ce petit médicament est devenu économiquement important.

Peut-on en tirer une généralité?

Non, mais cela veut dire que quand un médicament est très innovateur, ce ne sont pas les gens du marketing qui peuvent prédire son avenir. Un tel produit montre qu'une compagnie comme la nôtre bénéficie d'une approche très scientifique orientée sur le bien être du malade plutôt que sur les perspectives économiques d'un médicament.

Faut-il faire de la charité ou adapter les prix?

Moins cher, c'est toujours trop cher quand vous n'avez rien. Le fait qu'une fondation, indépendante de Novartis, puisse voir chaque patient et regarder avec lui s'il a les moyens, c'est bien. Basé sur cette évaluation, nous donnons le Glivec à la fondation pour une distribution gratuite. Du moment où les systèmes économiques ne parviennent pas à procéder à un équilibrage, il faut le faire nous-mêmes dans les limites imposées. Je trouve cela généreux et innovateur. Le plus myope que l'on puisse faire dans ce domaine, c'est de nous imposer de radicalement baisser les prix partout. Le système doit inciter à l'innovation. Si on commence à critiquer cela en Suisse, il faut vraiment être stupide, je ne peux pas le dire autrement.

Pardon'

L'industrie pharmaceutique est essentielle pour la Suisse, c'est elle, et aucune autre, qui permet au pays un excédent commercial. Chaque franc exporté en plus de ce qu'on importe représente un confort supplémentaire pour les Suisses. L'industrie financière a été de loin la plus importante pour la Suisse, devant l'industrie pharmaceutique. Maintenant que les banques décroissent, nous ne devons pas être autodestructeurs dans notre propre pays. Nous devons éviter des histoires comme les importations parallèles. Nous ne quitterons pas la Suisse, mais va-t-on continuer à investir? C'est une autre question.

Vous procédez à des arbitrages?

Oui et non. Nous faisons des investissements énormes en Suisse, ça se compte en milliards: 2,8 rien qu'en R&D, ce qui est un multiple du fonds national, et notre programme pour notre campus est de 2 milliards. Sans compter tous les salaires et les achats que nous effectuons en Suisse, qui dépassent les 2 milliards de francs par année. Donc, nous ne pensons pas quitter la Suisse. Mais le but principal des deux à trois prochaines années sera de mettre le maximum en oeuvre pour maintenir les places de travail, car la crise financière aura des conséquences difficiles sur l'économie réelle.

Etes-vous opposé aux importations parallèles?

Oui car le principe est faux. Dire qu'il est libéral d'ouvrir les frontières alors que les prix sont fixés par les gouvernements étrangers, c'est une demi-vérité. Aujourd'hui, tout le monde veut tout, tout de suite et pour moins cher. Mais il faut 1,5 à 2 milliards d'investissement en R&D jusqu'au lancement d'un médicament, et si vous ne permettez pas de retour sur l'investissement, les flux de capitaux vont se détourner de cette industrie. Novartis exporte pour 26 milliards de francs par an. Les médicaments ne représentent que 10% du coût total de la santé en Suisse. Et si on regarde l'indice à la consommation sur vingt ans, le prix du médicament a baissé.

Par pression!

Certes, mais alors, qu'est-ce qui a augmenté? Les hôpitaux et les médecins: 90% des coûts sont les services, la bureaucratie, les médecins, les infirmières, les soins à long terme. Même si vous baissez le prix du médicament à zéro, vous ne résoudriez rien.

La solution, selon vous?

Les patients doivent avoir accès à des produits et à des services de qualité. Il faut donc de la transparence dans tous les domaines. Aujourd'hui, il est impossible de savoir de manière officielle qui est le meilleur médecin spécialiste, le meilleur hôpital ou le meilleur service pour telle ou telle spécialité en Suisse. La transparence nous permettrait de payer en fonction des résultats obtenus. Pour cela, il faut informatiser les dossiers médicaux selon un standard fédéral ou, mieux encore, international afin de pouvoir suivre le patient et les résultats obtenus. Accès, qualité et durabilité financière sont les aspects clés d'un bon système de santé.

Parlons des bonus, vous dîtes qu'il y a du populisme à ce sujet

? Oui, je trouve que certains politiciens et fanatiques comme Thomas Minder utilisent ce thème pour mobiliser les personnes qui ont un savoir limité de l'économie. Ce sont des agitateurs et des opportunistes qui connaissent l'importance vitale de pouvoir attirer les meilleurs talents à tous les niveaux et les complexités des réalités économiques et industrielles. Malgré leur savoir, ils se focalisent sur les salaires par intérêt personnel ou dans le but d'être élu. Contrairement au conseil d'administration, les actionnaires n'ont pas de responsabilité légale par rapport à l'existence et la durabilité de la firme. Certains d'entre eux n'ont qu'un objectif, celui de forcer la direction à maximiser les profits à court terme pour que le cours des actions monte, ce qui leur permet de vendre leurs actions avec profit. Peu importe le sort de la compagnie. Le conseil d'administration doit lui définir les objectifs de la direction et sa rémunération en fonction des résultats obtenus.

Les actionnaires n'ont rien à dire?

Il faut de la transparence et l'actionnaire a le droit de dire si le conseil mérite ou pas sa confiance. L'actionnaire qui élit le conseil d'administration lui délègue certaines décisions, par exemple la stratégie et la définition des objectifs, la sélection des cadres et le contrôle. Le conseil doit rendre compte aux actionnaires, mais pas seulement aux actionnaires.

Mais cette responsabilité est bien théorique...

La loi est très claire en ce qui concerne les droits et les responsabilités d'un conseil d'administration. Mais parlons plutôt des réalités économiques que de moralité et de psychologie. La catastrophe qui se déroule actuellement dans le secteur financier est surtout liée aux risques que les banques ont pris, à la surévaluation, par exemple dans le secteur immobilier et le surendettement. On a voulu maximiser les profits à court terme, poussé par certains actionnaires et leurs agents, comme par exemple quelques caisses de pension. Et les profits ont été énormes, mais on en voulait toujours davantage et les banquiers ont inventé un système d'instruments financiers, que peu de personnes comprennent, qui était insuffisamment contrôlé par les autorités et avaient atteint une somme astronomique estimée entre 75 et 100 trillards de dollars. Et évidemment, les banquiers en ont profité, tout comme d'ailleurs les actionnaires et leurs agents. Il y a donc eu une complicité tacite pendant que l'argent coulait, suivie aujourd'hui d'une division marquée par des reproches unilatéraux. Je n'ai aucune compassion pour ces banquiers, ni pour les actionnaires qui investissent à court terme; la vraie tragédie est qu'aujourd'hui, le contribuable a été forcé de passer à la caisse.

Vous avez une limite maximum à votre salaire?

Mon salaire de base n'a pas été augmenté depuis plusieurs années. Mais 80% de ma rémunération est variable et dépend des résultats obtenus à court et long terme. Si tous les objectifs communs et individuels sont atteints - au niveau quantitatif mais aussi qualitatif - les employés touchent un bonus qui peut atteindre, selon les responsabilités, au maximum 200% d'un bonus préalablement défini et qui est lié au salaire de base. Nous voulons un système où les associés qui apportent des résultats supérieurs gagnent un salaire supérieur.

Que reprochez-vous à Thomas Minder?

Le magazine Beobachter a révélé qu'il avait engagé une employée pour un salaire de 17,75 francs de l'heure au lieu des 25 francs dont il avait été question lors de l'engagement. Ce devrait être un exemple pour moi? Non, jamais. Il a déclaré qu'il ne se payait qu'un petit salaire pour payer moins d'impôts étant donné que le gain sur le capital, qui lui revient comme propriétaire, n'est pas imposé. C'est de l'ultracapitalisme avec tous les droits du côté des actionnaires. Ce ne sont pas nos principes.

Mais la société accepte de moins en moins les super rémunérations...

Dans ce débat, je suis le bouc émissaire mais je m'en fous. Je suis fier de pouvoir m'exprimer librement et c'est vrai qu'étant Suisse et Grison, je suis fier de mon indépendance. Et heureusement, au-delà de la Suisse, mon salaire n'est pas un thème. La réputation de Novartis est excellente, numéro un et deux ces dernières années selon Fortune et d'autres publications. Si mon salaire était réduit à zéro, qui en profiterait? Quelle en serait la raison' Pour que l'actionnaire dispose de plus? Nous sommes au coeur d'un des problèmes concernant les salaires, la division des profits entre les employés et l'actionnaire. Et c'est vrai, je ne suis pas un capitaliste puritain.

Vous êtes toutefois dans notre classement des 300 plus riches...

C'est intéressant. Il y a quelques années, on ne pouvait être riche que par héritage ou en devenant entrepreneur et capitaliste; aujourd'hui, le classement contient aussi des salariés.

Votre rémunération est-elle tenable?

La société est en évolution permanente. La transparence par Internet et les médias y sont pour beaucoup et la crise actuelle aura une influence profonde sur les valeurs sociétales et le climat politique. En Suisse, nous avons toujours eu de très grandes fortunes et qu'il y a beaucoup de milliardaires. Cela dérange très peu de monde, même s'il y a une injustice dans la distribution de la richesse. Est-ce plus juste d'hériter de beaucoup? On l'accepte mieux car ce système fonctionne depuis des centaines d'années, alors que ces hauts salaires, on ne les connaît pas depuis longtemps. La Suisse est une société égalitaire et c'est une force car cela donne de la cohérence au pays. Mais nous chérissons aussi la liberté. Et une firme doit être libre de payer ce qu'elle pense être nécessaire. Ne sacrifions pas cette liberté qui a servi la Suisse et a transformé notre pays en un pays riche pour plaire à certaines personnes qui veulent juste se faire élire.

Vous ferez quoi ensuite? Le couronnement, pour vous, ce serait diriger une pharma américaine?

Non, j'aimerais plutôt apprendre quelque chose de nouveau, comme par exemple la médecine tropicale. Mon indépendance financière me le permettrait. Cela soulève la question de savoir comment on dépense l'argent et combien vous donnez à ceux qui n'en ont pas. Dans ce contexte, rappelons-nous l'importance des hauts salaires pour le revenu fiscal de notre pays. En Suisse, 9% des personnes privées qui gagnent beaucoup d'argent paient 70% des impôts fédéraux. L'AVS est aussi et surtout financée par les firmes et les revenus élevés. Les hauts salaires supportent donc la redistribution et les institutions sociales. Et c'est juste. Mais si vous redonnez tout cela aux actionnaires, en tout cas s'ils sont à l'étranger, cet argent disparaîtra.

Vous avez donc un grand rôle social, même en payant vos impôts à Zoug?

Les hauts salaires jouent, qu'on le veuille ou pas, un grand rôle social. Leurs impôts servent à financer l'appareil politique, administratif et social de la Suisse. Novartis et son chef Daniel Vasella dirige depuis 1996 Novartis. Cet ancien médecin a transformé la compagnie pharmaceutique qui emploie plus de 98000 personnes en un leader dans de nombreux domaines. Sur les neuf premiers mois de l'année 2008, le chiffre d'affaires s'inscrit en hausse de 12%, à 35 milliards de francs et le bénéfice net explose de 19% à plus de 8 milliards de francs.

Photo: Daniel Vasella/ © Charly Rappo/arkive.ch

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