Bilan

6 façons d’investir dans les cryptomonnaies

Faut-il préférer les cryptobourses, les trackers, une app, les tokens, les fonds ou les dérivés? Conseils pour mieux comprendre l’univers lié au bitcoin et aux altcoins.

Crédits: George Peters/Getty images

Les placements basés sur les cryptomonnaies se développent en Suisse. Un essor favorisé par la quête d’autres solutions aux actions et obligations. Sur 2019, le bitcoin a gagné 89%, surperformant le Nasdaq (+31%), l’or (+19%) et l’indice S&P 500 (+29%). L’ether, deuxième cryptodevise du marché, perd toutefois 6% sur l’année; les spécialistes attendent une reprise de son cours d’ici à 2022. Entre-temps, le marché se concentre sur le bitcoin.

Pour les cryptomonnaies, le changement de génération est prometteur: sur le plan mondial, quelque 68 000 milliards de dollars seront hérités par les nouvelles générations ces vingt-cinq prochaines années. «Davantage de dollars investis vont se frayer un chemin vers des actifs décorrélés tels que le bitcoin», prévoit le gérant d’actifs digitaux Grayscale.

Certes, les cryptomonnaies restent marginales comparées aux 6600 milliards de dollars de devises classiques échangées chaque jour. Mais l’arrivée du bitcoin en 2009 a entraîné un changement de paradigme dans l’infrastructure financière mondiale. Des dizaines de cryptobourses ont émergé, et les bourses d’Asie, d’Amérique et d’Europe ont introduit des compartiments destinés aux cryptoactifs. Le nombre de porte-monnaie (wallets) d’investisseurs en cryptomonnaies a été multiplié par six depuis 2016 (avec un tassement l’an dernier), et la technologie permettant d’acheter, transférer, et conserver les cryptoactifs s’améliore de jour en jour. Plusieurs façons existent d’investir en cryptomonnaies. Tour d’horizon pratique.

1. Acheter et vendre des bitcoins ou des altcoins

La manière la plus basique de s’exposer à la blockchain est d’acheter des cryptomonnaies sur le marché spot via des cryptobourses comme Binance, Coinbase, Bitfinex ou Bitstamp. La principale cryptomonnaie investie est le bitcoin, dont la capitalisation atteint 131 milliards de dollars fin 2019 (soit 68% du marché total des cryptomonnaies). Viennent ensuite les «altcoins»: l’ether (15 milliards de capitalisation), le ripple (8 milliards), et quelque 2000 autres cryptomonnaies plus ou moins anecdotiques.

Pour éviter de devoir ouvrir de multiples comptes sur différentes bourses, on peut ouvrir un compte auprès d’un unique courtier comme Bitcoin Suisse ou BitPanda (Autriche), explique un rapport de l’asset manager liechtensteinois Incrementum.

Une fois le compte ouvert, on transfère sur un wallet le montant souhaité en monnaie fiduciaire pour acquérir les cryptomonnaies, et le courtier se charge de trouver les meilleurs prix, souvent à l’aide d’un routeur intelligent des ordres. Mais en réalité, prévient Incrementum, il reste difficile et coûteux d’obtenir les meilleurs prix, d’éviter les spreads désavantageux (écart entre le prix offert et le prix demandé) et les glissements de prix (ou slippage: variation du prix entre le moment où l’ordre est passé et où il est exécuté, par manque de liquidité et d’efficience). A moins d’être un client institutionnel, auquel se consacrent des courtiers institutionnels comme B2c2 et BGC au Royaume-Uni, ou FalconX aux Etats-Unis, qui misent sur l’effet de réseau pour connecter entre eux de multiples cryptobourses et desks OTC (hors bourse) très disparates.

Chez l’entreprise lausannoise Swiss-Borg, le projet est de résoudre ce problème, en offrant les meilleurs prix aux clients, y compris les clients retail, en quelques millièmes de seconde, cela à partir d’une application mobile et sans trop de frais. La «wealth app», qui se veut pionnière en son genre, sera lancée ce premier trimestre 2020. Elle repose sur un «moteur intelligent» qui explore l’ensemble des marchés des cryptos en quelques fractions de seconde pour exécuter les ordres au prix le plus avantageux.

«L’industrie des cryptomonnaies est très fragmentée, inefficiente, avec de multiples plateformes d’échange, et il est très fastidieux pour un particulier d’obtenir les meilleurs prix et de compiler tous ses différents frais», explique Cyrus Fazel, fondateur et CEO de SwissBorg. «Avec notre moteur intelligent, il sera possible d’acheter n’importe quelle cryptomonnaie contre n’importe quelle devise, à partir d’un unique point d’entrée – l’application mobile SwissBorg – et en éliminant les contraintes typiquement liées aux paires de devises, pour tracer des routes synthétiques directes vers toutes les cryptomonnaies sans limitations», poursuit Anthony Lesoismier-Geniaux, CSO et cofondateur de SwissBorg.

Aucuns frais ne sont prélevés sur les transactions bitcoins/devises et devises/CHSB (jetons d’utilité SwissBorg) aux membres de la communauté qui avaient acquis 10 000 CHSB lors de la levée de fonds de la startup début 2018, ou pour les clients «premium» qui achèteraient aujourd’hui 100 000 CHSB (soit 1000 francs suisses). Les coûts de transaction s’élèvent à 1,99% pour les non-membres de la communauté.

Lothar Cerjak, chef produits et services institutionnels chez Bitcoin Suisse. (Crédits: Dr)

2. Certificats sur cryptomonnaies

Les certificats, ou «trackers» cotés en bourse, ont pris rapidement leur essor en Suisse, en raison de leur simplicité: se contentant de répliquer le bitcoin ou d’autres cryptomonnaies, ils ne comportent pas d’interaction directe avec la blockchain et dispensent l’investisseur
de devoir gérer des clés de sécurité, un crypto wallet, ou de craindre le piratage. Les frais de gestion sont en général de 1,5% par an.

En octobre 2017, la banque zurichoise Vontobel a lancé un tracker sur bitcoin, puis sur bitcoin cash, ether, litecoin et ripple. Leur principal avantage est de pouvoir participer à la performance de ces cryptomonnaies à l’aide d’un titre très liquide. Le tracker de Vontobel sur bitcoin (symbole: ZXBTAV) a rapporté 17% depuis son lancement et 83% en 2019, mais les quatre autres sont en territoire largement négatif, car lancés lors des phases baissières de 2018 et 2019.

En novembre 2017, Swissquote et Leonteq Securities ont créé le premier certificat à gestion active sur bitcoin. Sur 2019, le tracker (symbole: SQXBTQ) affiche 84% de hausse, et 34% depuis ses débuts. Son atout: un algorithme qui, lorsque le bitcoin est trop volatil, peut réduire sa part jusqu’à 60% et investir le reste en dollar.

3. Cryptofonds collatéralisés

Les trackers n’offrent pas de garantie sur les cryptomonnaies: l’investisseur doit faire confiance à sa banque et prend donc les risques de contrepartie et d’émetteur. En septembre, deux sociétés suisses ont voulu remédier à cela. L’émetteur Amun et le courtier Bitcoin Suisse ont lancé le premier tracker indiciel garanti et collatéralisé sur bitcoin (90% de l’allocation) et ether (10%). «Le tracker est adossé à des stocks de cryptomonnaies, ce qui veut dire que pour chaque bitcoin et ether acquis, un montant de cryptomonnaies correspondant est également stocké dans le coffre-fort digital de Bitcoin Suisse, sur des serveurs non connectés à internet, dans des comptes ségrégués pour les investisseurs», explique Lothar Cerjak, chef produits et services institutionnels chez Bitcoin Suisse. En cas de faillite, l’investisseur est remboursé en espèces au prix de marché des sous-jacents. Le tracker (symbole: ABBA) affiche 15% de recul depuis son lancement à la Bourse suisse le 11 octobre dernier, reflet de l’évolution des sous-jacents.

Sur un horizon à plus long terme, un panier de bitcoins et d’ethers collatéralisés «représente une excellente diversification dans le cadre d’un portefeuille classique», souligne Ophelia Snyder, cofondatrice et présidente d’Amun. «La valorisation des cryptomonnaies ne reflète pas encore la valeur intrinsèque du réseau blockchain sous-jacent», estime Hany Rashwan, cofondateur et CEO du groupe Amun, qui prévoit un rapprochement stratégique des infrastructures de trading utilisées par le groupe avec celles des cryptobourses afin de favoriser les investissements en cryptoactifs par des institutionnels.

4. De l’or digital sécurisé

Des jetons numériques («tokens») permettent aux investisseurs de détenir de l’or physique via la blockchain. Le dernier jeton en date, DGLD, est actuellement le plus gros du marché. Il est né lorsque le spécialiste genevois de métaux précieux, MKS, cherchait un format moderne pour détenir de l’or physique. Il s’est alors associé au gérant de cryptoactifs CoinShares pour émettre le DGLD en octobre.

Le token, que l’on peut acheter sur la cryptobourse Blockchain Exchange, représente de l’or physique alloué au client, stocké dans des coffres-forts suisses, et sécurisé via la blockchain bitcoin. Qualifié de jeton de paiement, DGLD est un titre de propriété: cet actif numérique ne fait qu’un avec l’or sous-jacent; il se distingue d’un ETF («Exchange Traded Funds»), qui représente quant à lui une créance de l’investisseur sur le sous-jacent. Mais comme un ETF, DGLD offre une liquidité instantanée.

Il jouit aussi d’attraits fiscaux: «Un jeton de paiement n’est pas assujetti au droit de timbre», précise Chloé Desmonet, responsable des projets DLT chez MKS. En revanche, le token intègre dans son code l’identification du détenteur, en conformité avec les lois antiblanchiment, explique la spécialiste. «L’identification est la condition pour acquérir et transférer un DGLD d’un wallet vers un autre.»

Le jeton, qui sera listé sur plusieurs autres cryptobourses cette année, vaut environ un dixième d’once d’or, ou 150 dollars, et réplique le cours du métal jaune. On peut aussi acheter des fractions de DGLD. Récupérer l’or physique est possible, sous forme de barres de 400 onces, ou alors sous forme de plus petits lingots si l’on ouvre un compte chez Gold Avenue, partenaire de MKS. «DGLD représente le meilleur des deux mondes entre la solidité de l’or et la sécurité et l’absence d’intermédiaire qu’offre la blockchain», résume Omar Liess, responsable marketing de MKS.

5. Fonds de placement à risque géré

L’asset manager Incrementum, qui a lancé un fonds de placement en cryptomonnaies, a reçu une bourse d’Innosuisse pour développer un outil de gestion du risque avec l’Université du Liechtenstein. Objectif: maîtriser le risque du bitcoin. Le fonds, géré activement, investit simultanément dans du bitcoin et de l’or physique, en optimisant la combinaison des deux, principalement selon le critère de volatilité. «En menant des simulations avancées, nous avons trouvé que l’idéal était d’avoir entre 20 et 40% de bitcoins, et 60 à 80% d’or physique, pour avoir la combinaison optimale de volatilité et de rendement», explique Stefan Kremeth, CEO d’Incrementum. Le fonds rééquilibre en permanence la composition pour maintenir ce ratio idéal (30/70%).

Le gérant se réserve la possibilité, en cas de hausse de la volatilité du bitcoin, d’user de dérivés, soit en vendant des options d’achat couvertes (covered calls), soit en vendant des options short put (ce qui revient à acheter indirectement la position), afin d’ajouter de la performance sur le bitcoin. Le fonds sera lancé officiellement en février 2020. Il est déjà ouvert aux souscriptions, pour des privés qualifiés et des institutionnels. La part s’élève à 1000 francs. Les premiers investisseurs bénéficient de rabais, avec une commission de gestion ramenée à 0,40%.

6. Dérivés sur bitcoin: gare aux secousses

Il est possible de couvrir son exposition au bitcoin – ou de spéculer sur ce dernier – à l’aide de futures et d’options, cotés sur les bourses de dérivés américaines, principalement le CME (Chicago) et Bakkt (Atlanta). «A l’aide des dérivés, plus d’investisseurs vont entrer dans l’espace des cryptomonnaies», espère Henri Arslanian, partner et global crypto leader chez PwC, basé à Hongkong. Car les dérivés sont un outil familier pour les institutionnels, qui peuvent parier sur le prix futur du bitcoin sans le détenir, y compris avec du levier. Le CME avait lancé les futures sur bitcoin le 17 décembre 2017, et Bakkt l’avait suivi en octobre 2019. Depuis décembre, Bakkt a lancé les options sur bitcoin, et le CME lui a emboîté le pas ce 13 janvier, en réponse à un «intérêt grandissant pour les cryptomonnaies et pour des outils permettant de gérer l’exposition au bitcoin».

Alors que les futures obligent l’investisseur à exercer l’achat ou la vente à terme, les options confèrent un droit, mais non une obligation, d’exercer le contrat à l’échéance. A ce titre, les options devraient s’avérer moins déstabilisantes pour les cours du bitcoin que les futures. Mais à mesure que se développera le marché des dérivés, il risquera d’amplifier la volatilité et la manipulation des cours du bitcoin, ce qui se répercutera sur les investisseurs retail en bitcoin. On sait que, dans les semaines précédant le lancement des futures sur bitcoin sur le CME fin 2017, de gros institutionnels ont accumulé des paris massifs sur les cryptomonnaies, faisant d’abord enfler leurs cours, pour ensuite compenser leur exposition en shortant des futures, avant de vendre le sous-jacent et de clore l’opération sur des gains. Cela a joué un rôle clé dans la correction massive des cryptos en 2018.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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