Bilan

Sofia de Meyer, entrepreneure intranquille

La fondatrice des jus de fruits Opaline cumule les réussites: une incroyable reconversion, la création d’une entreprise, la quête de sens dans son travail. Une success-story qui masque parfois les difficultés qu’elle a pu traverser, ou affronte au quotidien. Et sur lesquelles elle a accepté de revenir pour FemmesLeaders.
Son parcours est aujourd’hui bien connu. Sofia de Meyer, fribourgeoise d’origine, a grandi à Villars-sur-Ollon et a suivi en 1996 une licence de droit à Londres, sur les conseils de son père. C’est là qu’elle intègre une grande firme juridique et travaille durant une dizaine d’années sur des opérations de fusion-acquisition, du droit financier donc. Elle abandonne cette vie pour lancer le projet Whitepod en Suisse, en 2004, revendu par la suite. Puis elle lance dès 2009 les jus Opaline, avec le succès que l’on connaît: 2000 points de vente en Suisse, 1 million de bouteilles écoulées en 2017. Le tout, avec un modèle d’entreprise qui fait envie: le capital est détenu à 75% par les collaborateurs, les horaires sont flexibles, tout le monde dispose du même salaire. Les produits répondent à de hautes exigences environnementales et sont les plus locaux possibles. Un modèle récompensé par l’ONG B Lab en 2017 pour cette entreprise BCorp, l’une des certifications les plus exigeantes du monde sur le plan social et environnemental et en plein développement en Suisse. 2018 marque la naissance de la Fondation Opaline, développant notamment des vergers collaboratifs. Le premier, situé à Bex, est doté de 450 arbres. D’autres suivront à Genève, Vaud ou Fribourg notamment. Si la politique ne la tente pas forcément, elle rêve aujourd’hui à un think tank d’intelligence collective pour faire le lien entre monde politique et économique. Bref, un enchaînement de projets, qu’on est tenté de prendre comme un ‘sans fautes’. Comment se construit un tel parcours? A quoi ressemble le quotidien d’une entrepreneuse dynamique, sociale, en quête de sens? A quoi tient la réussite? Sans surprise, derrière le mythe ou les étiquettes que Sofia de Meyer déteste, se cache une réalité plus complexe.

1/Non, Sofia de Meyer n’a pas tout plaqué du jour au lendemain

Si Sofia de Meyer intègre à 22 ans un grand cabinet d’avocat c’est avant tout «par curiosité» et avec une certaine «naïveté». Mais lorsqu’elle a étudié le droit, c’est déjà les aspects philosophiques qui intéressaient cette professionnelle en quête permanente de sens. «A vingt ans, je me passionnais pour le droit de l’environnement ou des questions comme ‘peut-on monétiser le talents’, c’est l’enjeux du droit de la propriété intellectuelle», se souvient-elle. Elle ne rejette pas du tout cette expérience dans le monde «fou» des fusions-acquisitions, où les transactions en jeu se montaient à des milliards et les négociations se menaient au pas de charge, avec une pression énorme. «Il y avait des lits au bureau et des équipes de nuit (…) Quand on entame une négociation avec de tels enjeux à quatre heures du matin sans avoir dormi…il faut y aller». Dans ce monde entièrement tourné vers «la performance», parfois «déshumanisé», elle acquiert des compétences utiles pour la vie. «Mon fil rouge, finalement, c’est la gestion de projets», de projets complexes est-on tenté de préciser. Elle rencontre aussi des amis, qu’elle revoit régulièrement. «Il y a une solidarité, une entraide et des liens humains très forts qui se nouent lorsqu’on travaille dans ces conditions.» Et apprend aussi à refuser les jugements faciles. «Les grands CEO ne sont pas de mauvaises personnes à l'origine. Par contre, le système économique actuel basé sur la performance financière nous déconnecte de notre intelligence émotionnelle. Plus on doit être performant, plus on est déconnecté de soi et des autres. Que l’on soit tout en haut ou tout en bas de l’échelle.» Si Sofia de Meyer choisit de ne pas poursuivre dans cet univers, ce n’est pas par rejet frontal, mais avant tout pour des raisons personnelles: le refus de sacrifier sa vie personnelle pour le travail et les difficultés liées à la confidentialité du métier. Professionnellement, c’est le manque de liens et de suivi avec les entreprises étudiées qui lui fait défaut. Elle veut changer, c’est certain mais emporte avec elle beaucoup de ce qui l’a construite.

2/Changer d’univers n’a pas été simple

Opaline n’est pas né du jour au lendemain. Lorsqu’elle est partie, âgée d’une trentaine d’années, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle ferait. Ce qui l’a guidée? Sa confiance en elle. «J’avais assez d’ancrage pour me dire qu’avec tout ce que j’avais appris, ce que j’allais pouvoir faire serait génial.» Un obstacle imprévu vient des résistances de ses proches lorsqu’elle annonce son désir de changement. «Je ne les avais pas prévues et je crois qu’eux non plus (…) Tout le monde me parlait de ‘saut dans le vide’» Surprise, au travail aussi on tente de la retenir, alors que dans ce milieu, chacun est plutôt avare de compliments. «Mon mentor m’a dit que j’avais perdu la tête, qu’il me garderait mon poste durant un an car selon lui je reviendrais forcément. J’ai été très touchée.» Ici, c’est son optimisme farouche et sa détermination qui ont été clés pour avancer. «Avec le recul, je crois que l’énergie pour réussir cette transition me vient de ma confiance en la vie et en l’humain. Je m’y sens connectée. Si on est dans le positif et qu’on voit ce qu’on peut amener et non ce qu’on peut perdre, les choses se passent. J’ai toujours avancé ainsi. Lorsqu’on sème cette bienveillance, les projets et la créativité suivent d’eux-mêmes.»

3/Une entreprise sans hiérarchie demande un leader très structuré

Le modèle de management et de fonctionnement d’Opaline peut sembler à l’opposé du monde corporate qu’a fréquenté Sofia de Meyer: recrutements ‘instinctif’, entreprise horizontale où la dirigeante peut aussi bien animer une dégustation qu’encartonner des produits, employés qui ‘créent leur poste au fil du temps’, en plein équilibre avec leur vie privée, aucun congé maladie, pas de salle centrale de réunion, une grande place laissée à l’humain et au sens… Pourtant, il obéit lui aussi à des principes, une organisation. Car si elle parle d’entreprise ‘instinctive’, assure que ses valeurs ‘viennent du cœur’, ou établit des parallèles avec la nature, lorsqu’elle évoque le management («on est dans le mouvement, le flux, pour rester dans la conscience et l’attention de ce qu’il se passe»), Sofia de Meyer n’est pas pour autant soumise aux émotions. Au contraire, elle est extrêmement structurée. Son management repose sur son expérience passée, mais aussi sur des lectures permanentes –elle cite Homo Sapiens de Yuval Noah Harari … ou L’entraide, l’autre loi de la jungle, de Pablo Servigne. Et est extrêmement consciente d’elle-même et à l’écoute de ses émotions, notamment à travers la méditation, qu’elle pratique intérieurement, dès qu’elle peut. «Je tente d’être connectée à mon énergie, d’être dans la conscience et l’attention de tout ce qui se passe». Cependant, si l’émotion est centrale dans son action, elle est encadrée et n’a pas voix au chapitre tout le temps. «J’ai une énergie masculine et féminine, les deux sont très fortes et j’en ai besoin, dans un juste équilibre. Le féminin c’est la bienveillance, le cœur. Le masculin, c’est le rationnel. Il y des jours où je suis guerrière, quand un interlocuteur entame des négociations de marges avant même de chercher à comprendre pourquoi un produit existe et comment il est né», affirme-t-elle avec force. Et de souligner son admiration pour les hommes à l’écoute de leur part féminine dans un monde économique «construit sur le modèle inverse.» Le rationnel, elle s’en sert comme «garde-fou» pour assurer la viabilité de l’entreprise, dialoguer et «tenir tête aux écosystèmes parallèles», comprendre les interlocuteurs qui restent dans la loi du plus fort. Autrement dit, si l’intelligence émotionnelle est l’aiguillon de Sofia de Meyer, elle demande une grande finesse, un surcroît de conscience de soi pour être utilisée à bon escient et laisser place au rationnel lorsque cela est nécessaire: «j’ai constaté par exemple qu’on avait une floraison d’idées…et qu’il fallait savoir la limiter». Un savoir-faire qui se construit avec le temps, «on ne mène pas nos réunions aujourd’hui comme en 2012», et n’est jamais une garantie de perfection: «on ne travaille pas parfaitement, mais on travaille bien».

4/Même le job de ses rêves implique des difficultés

Certes, Sofia de Meyer a quitté un monde professionnel très dur, pour se lancer dans un secteur qui l’inspirait et s’installer dans une région magnifique, en l’occurrence en Valais. Pour autant, son quotidien professionnel n’est pas plus simple, bien au contraire. «Avoir des valeurs c’est être à contre-courant tout le temps. Notre produit est plus cher qu’un produit industriel. Nous avons des coûts de ressources humaines élevés.» Un jour, un grand groupe l’a appelée à 9h pour lui dire qu’elle avait 3h pour accepter de vendre ses produits à moitié prix sinon Opaline ne figurerait plus dans ses rayons. «Dans ces cas-là il ne faut pas avoir de jugement, mais communiquer et essayer de trouver des solutions, avoir un échange riche et constructif. Dans ce cas nous avons trouvé une solution en 30 minutes d’échange. Mais parfois on ne trouve pas l’énergie pour ce dialogue. Je me dis parfois que certains ne sont pas dignes d’avoir ces jus de fruits. Je ne suis pas dupe, il y a aussi des parasites.» Autrement dit: construire l’entreprise de ses rêves ne protège pas des conflits et difficultés inhérentes à la vie professionnelle.

5/Plus une entreprise a de valeurs, plus elle s’expose à des questionnements complexes

Les valeurs d’Opaline sont une force en termes de communication, mais peuvent se révéler une fragilité en cas de crise. Décision épineuse du jour, lorsqu’on rencontre Sofia de Meyer: le gel en Valais a rendu les fruits beaucoup plus rares, donc chers. Or Opaline s’est engagée à ne s’approvisionner qu’avec des produits locaux. Tenir cet engagement c’est risquer de ruiner l’entreprise. Que faire, lorsqu’une décision doit être prise en peu de temps? «Il n’y aura pas de solution idéale», prévient la dirigeante, qui pense s’orienter vers un compromis, avec des fruits suisses à des prix bien plus élevés mais moins de production pour limiter l’impact financier au risque de tomber en rupture de stock. Et se prépare à devoir expliquer la décision à son marché par souci de transparence. Au final, en plaçant la barre tellement haut sur le plan de l’éthique et de l’humain, Sofia de Meyer se retrouve confrontés à de profonds dilemmes au quotidien. «Rien n'arrive à personne que la nature ne l'ait fait capable de le supporter», dirait le philosophe Marc Aurèle.

6/Une entreprise libérée suppose des remises en question régulières

Parmi les discussions du moment chez Opaline: les salaires égaux pour tous. «On se rend compte que ce n’est pas soutenable car pas éthique. En effet cela ne prend pas en compte l’ancienneté, la valeur de certains talents. J’ai entendu cela de mon équipe, je continue d’apprendre beaucoup de choses. Nous réfléchissons donc à structurer les plans de rémunérations avec par exemple des pourcentages de différenciation entre les nouveaux venus et les plus anciens pour éviter de grands paliers. Je sais qu’on va arriver à quelque chose qui fera sens.» De même, l’absence de lieu central pour se réunir est parfois une difficulté. Et la flexibilité dans les horaires permet la confiance mais le risque est parfois…que les collaborateurs travaillent trop. Une grande cohésion doit aussi exister dans le groupe et un certain contrôle mis en place. Etre libre et manager autrement suppose en réalité beaucoup de discussions et une grande capacité à se remettre en question sans voir ses fondements ébranlés. Un challenge pour toute organisation, et tout individu. Construire du sens est un challenge au moins aussi éprouvant que de travailler dans un monde qui en est dépourvu.
Camille Andres

JOURNALISTE

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