Bilan

Pour être éliminé, le harcèlement sexuel doit être chiffré

Mesurer le harcèlement sexuel en Suisse reste très difficile contrairement à d’autres pays. Pourtant c’est la clé indispensable pour pouvoir agir contre ce phénomène.
Ca suffit! Le vaste mouvement #MeToo, et son prolongement #TimesUp demande une chose: la fin des violences sexistes et du harcèlement sexuel, dont les femmes sont aujourd’hui encore en grande majorité victimes. Mais ces comportements ne disparaîtront pas aux seuls sons des discours et manifestations publiques –certes indispensables pour alerter sur l’ampleur du phénomène. Lutter contre le harcèlement sexuel passe par les chiffres, comme le rappelait récemment Melinda Gates qui a demandé aux leaders mondiaux réunis à Davos une action concrète: comptabiliser le coût économique du harcèlement. Et savoir de quoi on parle: entre ’25 et 85% des femmes sont concernées par le harcèlement au travail’ ou l’ont expérimenté. «Avec de tels chiffres, tout ce qu’on sait, c’est qu'il faut de meilleurs chiffres», ironise la philanthrope. Car mesurer, c’est discerner, nommer. Donc connaître. Donc pouvoir agir. C’est cette logique qui a permis à Lausanne de devenir la première ville de Suisse à adopter une stratégie contre le harcèlement de rue. Un chiffre, édifiant, a permis de mettre en place de manière unanime cette action: 72% des femmes subissent des remarques à caractère sexuel dans les lieux publics. Un phénomène encore mal compris Mais agir contre un phénomène rend indispensables des chiffres précis contre le harcèlement. Or en Suisse, peu d’informations récentes existent. La page ‘mythes et réalités’ du site destiné à lutter contre le harcèlement ne procure aucun chiffre. D’une manière générale, c’est toujours la même étude du bureau de l’Egalité et du Seco conduite  en 2006 et 2007 –soit il y a plus de dix ans !- auprès de 2020 personnes, dont 65% de femmes qui fait référence. Le harcèlement sexuel y était défini comme tout comportement sexuel ou sexiste et non souhaité ou ressenti et portant atteinte à l’intégrité personnelle, dans le cadre du travail. A noter: nombre de participants à l’enquête ne connaissaient pas la définition de cette notion, et l’enquête en a tenu compte étudiant à la fois les «comportements potentiellement importuns», définis selon une série de critères et les «sentiments subjectifs». Un peu comme quand on mesure la température ‘subie’ et la température ‘ressentie’. Au final, 28,3% des femmes et 10% des hommes se sont sentis harcelés sexuellement ou importunés par un comportement au cours de leur vie professionnelle. Ce travail –première et unique enquête exhaustive du genre- avait apporté quelques conclusions intéressantes (voire encadré). Des chiffres datés et insuffisants Mais à l’heure de #MeToo, ces chiffres nécessitent peut-être un rafraîchissement et un prolongement. Ailleurs, des enquêtes bien plus précises existent. Dans l’Hexagone, par exemple les plaintes pour viols et agressions sexuelles –y compris le harcèlement- ont augmenté respectivement de 12 et 10% en 2017.  En Grande-Bretagne, une étude de 2016 montrait que 52% des femmes avaient été harcelées sexuellement au travail. En Suisse, depuis octobre, combien de nouvelles plaintes ont été déposées? Au Pouvoir judiciaire, à Genève, on explique que les statistiques pour 2017 seront disponibles «en mars» auprès de l’Office fédéral de la Statistique, et qu’elles comporteront «peut-être» une étude particulière pour connaître l’effet #MeToo. Mais au-delà, combien de dénonciations permises par les mécanismes internes de surveillance dans les entreprises? Quels sont leurs effets sur la vie et les revenus et la carrière d’une victime? Quel est aujourd’hui le coût du harcèlement en Suisse, essentiel à connaître comme le rappelle le World Economic Forum? Quel est le lien entre harcèlement sexuel et inégalités économiques? Connaître l’ampleur du phénomène mais surtout ses effets permet de mieux le combattre. Une première étude du cabinet d’études et de conseil 4N6 Factory en partenariat avec GfK Switzerland et réalisée auprès de 1300 personnes en décembre 2017 parue cette semaine, montre qu’une personne sur dix est témoin de harcèlement sur son lieu de travail. 9% des femmes ont reconnu avoir été victimes de harcèlement au cours des 24 mois écoulés –contre 3% des hommes. Pour Lukas Fischer à la tête de 4N6 Factory qui accompagne les entreprises dans les cas de mobbing, le nombre de cas de harcèlement sexuel dénoncés a augmenté en 2017, au vu de sa pratique. Un phénomène difficile à mesurer «Selon une étude réalisée par K. Lempen et A. Voloder mandatée par le Bureau fédéral de l'égalité entre les femmes et les hommes, couvrant la jurisprudence cantonale de 2014 à 2015, sur 190 jugements analysés, 35 portaient sur des cas de harcèlement sexuel», rappelle Maribel Rodriguez responsable du bureau de l’Egalité du canton de Vaud. Le harcèlement sexuel représente donc 18% des contentieux cantonaux pour Vaud, ce qui est une première indication sur son ampleur. Reste qu’un grand nombre de cas n’aboutissent même pas à un dépôt de plainte. Selon la professeure de droit Karine Lempen, 80% des accusations ne seraient pas suivies d’effets. Pourquoi? Le souci ne réside pas dans la législation suisse, plutôt bien définie selon la juriste. Mais davantage dans le fait que la définition du harcèlement sexuel reste encore mal comprise. Que sa preuve reste très difficile à apporter, et à la charge du salarié. Que peu de tribunaux se posent la question de savoir si les entreprises ont mis en place des dispositions concrètes. Que la crainte de perdre son emploi est très forte. Selon cette experte du droit du travail, les personnes qui portent plainte pour harcèlement en Suisse aujourd’hui sont uniquement celles qui n’ont plus rien à perdre. Pour Annika Månsson, executive coach, à la tête de Happy at Work à Genève, «le problème est même plus profond que perdre son poste. Si les victimes ne parlent pas, c’est lié à la honte. Elles développent une culpabilité, ont peur de se sentir jugées. Certaines femmes cadres que j’ai suivies étaient dans le déni complet. Lutter contre ce sentiment, très émotionnel, est très compliqué. Tout commence dès l’éducation à la maison et à l’école, par des croyances qui sont là depuis des générations. Les mêmes qui expliquent que les femmes restent aujourd’hui sous-payées». Des croyances qui, à l'heure de #metoo, semblent enfin évoluer.
Camille Andres

JOURNALISTE

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