Bilan

Les maux des femmes sont sous-estimés par les médecins

Les femmes sont toujours considérées comme des affabulatrices par de nombreux praticiens spécialisés dans leur santé. En résulte une mauvaise prise en charge médicale. Témoignages

Les témoignages décrivant des paroles, attitudes, gestes et postures à mille lieux de ce que les femmes sont en droit d’attendre des praticiens spécialisés dans leur santé sont légions

Crédits: Pixabay

«On attend d’un médecin qu’il écoute, rassure, explique et s’efforce de guérir parfois. Soulager, souvent. Consoler, toujours», écrit le médecin Martin Winckler, auteur du livre Les Brutes en blanc (éd. Flammarion). La réalité est cependant autre. De la violence verbale aux jugements de valeurs, de la discrimination au refus de prescription, bon nombre de médecins brutalisent les patients, et tout particulièrement les femmes. En cause souvent, le fait que celles-ci soient suspectées d’affabuler, d’exagérer, d’être émotives, irrationnelles, ignorantes, ou hystériques. Des préjugés qui, sans surprise, nuisent à une bonne prise en charge médicale.

Martin Winckler livre à cet égard une anecdote révélatrice. «Lors d'une consultation, Madame B. entre, le visage défait, en me disant qu'elle est  enceinte. Elle a déjà quatre enfants, et ni elle ni son mari n'ont le moindre désir d'en avoir un de plus. Elle a demandé à plusieurs reprises une ligature de trompes, qu'on lui a refusée.» Elle lui assure prendre la pilule et ne l'avoir jamais oubliée. «Ma première réaction consiste à émettre des doutes: un oubli peut arriver à tout le monde. En lui disant cela, je crois la déculpabiliser.» Mais c’est l’inverse qui se produit. Madame B. est en colère. La plaquette porte les jours de la semaine. Si elle avait oublié un comprimé, elle ne pouvait pas ne pas s’en rendre compte.

Ébranlé par sa certitude, Martin Winckler décide d'en avoir le cœur net: peut-on être enceinte sans oublier le moindre comprimé? Plusieurs revues médicales anglo-saxonnes lui apportent la réponse. «Afin d'être efficace, une pilule contraceptive doit apporter une quantité d'hormone suffisante pour «endormir» l'ovulation; or, le corps humain n'est pas une machine, et toutes les personnes ont une physiologie différente; de ce fait, un certain nombre
d'utilisatrices peuvent se retrouver enceintes sans avoir oublié le moindre comprimé parce que leur pilule est trop faiblement dosée pour elles.»

Quand il revoit Madame B. après son interruption de grossesse, il lui communique le résultat de ses recherches et lui propose de changer de pilule ou d'opter pour un stérilet. Celle-ci éclate alors en sanglots: c'est la troisième fois qu'elle est enceinte sans oubli; les deux premières fois, son médecin a refusé de la croire et lui a prescrit de nouveau la même pilule.

L’histoire de Madame B. n’est pas un cas isolé. Les témoignages décrivant des paroles, attitudes, gestes et postures à mille lieux de ce que les femmes sont en droit d’attendre des praticiens spécialisés dans leur santé (gynécologues, obstétriciens, généralistes, sages-femmes) sont légions.

«C’est dans vôtre tête»

La bloggeuse genevoise Célimène Weber a ainsi souffert le martyre pendant des années quand elle avait ses règles avant que l’on détecte une endométriose. Dans son blog La tête dans les étoiles, elle confie l’impossibilité de se faire entendre par le corps médical. «Les médecins ne prenaient pas ma parole au sérieux. C’était dans ma tête, une dépression, un burn-out, le stress...».

Fait notable, cette prise en charge contraste fortement avec celle à laquelle a droit son petit-ami de l’époque. «Il souffrait de calculs rénaux. Mais sa douleur, contrairement à la mienne, était prise au sérieux, entendue. Lorsqu’il se rendait aux urgences, les médecins lui injectaient de la morphine. Il pouvait retourner au travail d’un pas léger. De mon côté, on me renvoyait chez moi avec des Dafalgans, en m’assurant que ça allait passer.» Au bord du désespoir, Célimène Weber n’a eu d’autre issue que «d’emprunter» des antidouleurs efficaces à son petit-ami. «Il en avait une armoire pleine car son médecin lui en prescrivait à la pelle...»

Le témoignage de Célimène Weber n’est pas sans rappeler celui de la neurobiologiste Catherine Vidal. «A symptôme égal, une patiente qui se plaint d’oppression dans la poitrine se verra prescrire des anxiolytiques, alors qu’un homme sera orienté vers un cardiologue».

Une étude parue dans The Journal of Law, Medecine & Ehics, intitulée The Girl Who Cried Pain: A Bias Against Women in the Treatment of Pain, affirme par ailleurs que les médecins et les infirmières ont tendance à prescrire moins d’antidouleurs aux femmes qu’aux hommes après une chirurgie, et ce, même si les femmes se plaignent davantage de douleurs sévères. Une autre étude menée par l’Université de Pennsylvanie révèle quant à elle que les femmes attendent en moyenne 16 minutes de plus que les hommes pour recevoir des analgésiques lorsqu’elles se rendent aux urgences.

Un mépris aux conséquences létales

L’incrédulité et la surdité du corps médical peuvent parfois conduire à la mort de la patiente. En 2007, Noélanie, une fillette d’origine tahitienne victime d’une tentative d’étranglement de la part de ses camarades de classe qui la traitaient de noiraude est ainsi décédée car les médecins, persuadés qu’elle «simulait», ont refusé de la soigner.

Fait étonnant, les patientes riches et célèbres subissent elles aussi le mépris du corps médical. Ainsi, la joueuse de tennis Serena Williams a eu le plus grand mal à se faire entendre lorsque, après son accouchement en septembre 2017, elle a ressenti les premiers symptômes d’une embolie pulmonaire.

Savoir s’imposer et écouter son intuition

En attendant un changement de mentalité, quels recours ont les femmes dont la douleur est ignorée? Être à l’écoute de son intuition, exprimer clairement ses doutes («je suis inquiète et j’ai le sentiment de ne pas être entendue»), mais aussi interroger le médecin sur ses méthodes et son diagnostic («aidez-moi à comprendre pourquoi vous pensez que ma douleur est d’origine psychosomatique») est essentiel. Enfin, en cas de discrimination lors d’une consultation, ne pas hésiter à changer de médecin. A cet égard, l’association Feminista! a mis en place Adopte unE gynéco, un site qui répertorie les «bons» docteurs.

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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