Bilan

«Les femmes doivent continuer à se battre»

Présidente de la Confédération, Doris Leuthard relève«le formidable potentiel» apporté par «des femmes formées et motivées». Et donne à Bilan des clés pour accéder à plus de responsabilités.
Elue conseillère fédérale en 2006, Doris Leuthard achève cette année son deuxième mandat de présidente de la Confédération. L’Argovienne répond à Bilan au sujet des réalisations du gouvernement helvétique en faveur de l’égalité. Quelle appréciation livrez-vous actuellement au sujet de l’accès des femmes à des postes à responsabilité ainsi qu’au sein des conseils d’administration en Suisse, pays que l’on sait très en retard notamment par rapport à la Scandinavie?  De nombreuses entreprises ont pris des mesures pour accroître la proportion des femmes aux postes d’encadrement. La Suisse a besoin de spécialistes compétents - et nous connaissons le formidable potentiel que représentent les femmes bien formées et motivées. C’est pourquoi je me réjouis de voir que les femmes occupent de plus en plus de postes à responsabilités: les deux entreprises énergétiques suisses Alpiq et BKW sont dirigées par des femmes, la présidence des CFF et la direction de La Poste Suisse sont en mains féminines et le projet de construction du deuxième tube au Saint-Gothard est dirigé par une femme ingénieur en génie civil. Cela prouve à quel point les femmes sont prêtes à assumer des responsabilités. De quelle manière voudriez-vous encourager l’accession des femmes à davantage de responsabilités?  En 2014, le Conseil fédéral a fixé un quota de 30% pour les organes de direction des entreprises liées à la Confédération. Il prévoit désormais de fixer des seuils pour la représentation des sexes dans les conseils d’administration et les directions des grandes sociétés cotées en bourse. Nous misons donc sur une combinaison de mesures incitatives des pouvoirs publics et de mesures volontaires de l’économie. Il appartient aux chefs de faire en sorte que les buts soient atteints. A l’avenir, seuls les employeurs modernes et attrayants seront en mesure de recruter les collaborateurs les mieux qualifiés et les plus motivés. Force est de constater que des conditions de travail flexibles et une culture d’entreprise qui bannit la discrimination sont autant d’éléments auxquels les employés accordent une importance accrue. Comment le gouvernement peut-il faire baisser l’écart qui reste de l’ordre de 20% de différence salariale entre hommes et femmes, pour la même fonction? L’écart inexpliqué entre les salaires des hommes et des femmes s’élève actuellement à 7,4% et représente une discrimination en raison du sexe. Les mesures volontaires qui ont été prises, comme le «Dialogue sur l’égalité des salaires», n’ont pas eu le résultat souhaité. C’est pourquoi le Conseil fédéral a approuvé cet été un message sur la modification de la loi sur l’égalité. La loi révisée prévoit que les employeurs qui occupent au moins 50 collaborateurs effectuent une analyse tous les quatre ans, la font vérifier par un organe indépendant et informent leur personnel du résultat. Le Conseil fédéral entend inciter les entreprises à adapter leur système salarial de manière à respecter le droit constitutionnel qui instaure un salaire égal pour un travail de valeur égale. De quelles manières le gouvernement helvétique a-t-il contribué à davantage d’égalité entre hommes et femmes durant ces quinze dernières années? La proportion de femmes occupant des postes d’encadrement est plus élevée dans le secteur public que dans le secteur privé. Pour moi, la promotion des femmes a toujours été l’affaire des supérieurs hiérarchiques: les directeurs d’office savent qu’ils doivent en tenir compte lorsqu’ils cherchent à pourvoir des postes de cadre. Nous sommes d’ailleurs parvenus à augmenter la proportion de femmes cadres tant au sein du Département fédéral de l’économie que je dirigeais il y a quelques années, qu’au sein du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication dont j’ai la responsabilité aujourd’hui. Le principe du salaire égal pour un travail de valeur égale est respecté dans mon département. En revanche, je ne m’explique guère les disparités qui existent encore dans le secteur privé. Il est important que les entreprises utilisent le potentiel de la diversité, trouvent un meilleur équilibre entre le travail et la vie familiale, via les offres d’appui par exemple. Dans quels domaines le gouvernement peut-il encore prendre des mesures?  Les femmes jouent un rôle très important dans la société, l’économie, la science, la culture et la politique en Suisse. Ainsi, en comparaison internationale, la proportion des femmes sur le marché du travail est l’une des plus élevées. En outre, les femmes s’investissent beaucoup - mais sans être rémunérées - dans le travail bénévole et les soins, deux activités extrêmement importantes pour l’économie suisse. L’initiative lancée par le Conseil fédéral visant à combattre la pénurie de personnel qualifié permet d’exploiter encore mieux ce potentiel et d’attirer davantage de femmes formées sur le marché du travail. Nous devons également ne pas perdre de vue la formation. De nombreuses professions exigent des talents en mathématiques et en sciences. Il vaut donc la peine d’y intéresser les filles dès leur plus jeune âge. Face à des mentalités très conservatrices en Suisse, quelle attitude conseillez-vous aux femmes?  Effectivement, les Suissesses ont longtemps dû lutter pour défendre leurs droits politiques. Ensuite, des améliorations sont rapidement apparues, que ce soit dans l’égalité entre les femmes et les hommes au sein de la famille, dans la vie professionnelle, en matière de formation ou dans le domaine de la lutte contre la violence domestique. Politiquement, l’objectif a été atteint lorsque le Conseil fédéral a compté une majorité de femmes. Cette situation n’aura toutefois pas duré. En outre, la représentation des femmes dans les instances politiques nationales stagne ces dernières années. Elle est actuellement d’environ 30%. Il existe également des gouvernements cantonaux sans femmes. Les partis peuvent contribuer à améliorer la situation en soutenant les politiciennes. Il incombe à la Suisse et aux pays voisins de garantir l’égalité salariale, un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie privée et une meilleure représentation des femmes dans l’encadrement. Quant aux femmes, il leur appartient de se faire entendre, d’être sûres d’elles et de leurs compétences. Par la réussite de votre parcours et votre position de présidente de la Confédération, vous jouez un rôle de modèle pour les nouvelles générations. Quel message aimeriez-vous faire passer aux jeunes filles d’aujourd’hui? J’ai souvent fait le constat: quand on est une femme, on est en quelque sorte «surveillée», observée. Il faut donc travailler, être au point en ce qui concerne ses dossiers. Ainsi se fait-on respecter. Et il faut continuer de se battre. Se battre pour améliorer la situation, pour la mise en place d’un vrai partenariat. Et garder à l’esprit cette notion de partenariat, de partage des tâches, de non-discrimination, d’égalité de traitement. Pour moi, c’est formidable d’être une femme.
Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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