Bilan

Les entrepreneures de la slow fashion

C’est un secteur encore balbutiant, mais très certainement la nouvelle frontière en matière de responsabilité sociale et environnementale. Comment se lancer dans la slow fashion ? Trois entrepreneures racontent leur expérience.

Le concept de slow fashion, aujourd’hui devenu un mouvement, a été développé en 2007 par Kate Flechter, auteure et activiste, par comparaison avec la slow food, pour essayer de définir ce qui pourrait être une mode plus responsable. Comme pour les aliments, il privilégie des vêtements de bonne qualité, non nocifs pour ceux qui les portent, l’environnement ou ceux qui les fabriquent, et justes dans leurs prix, pour pouvoir reverser des salaires équitables à ceux qui les produisent.

Le concept a gagné le monde de la haute-couture, qui y est de plus en plus sensible. Stella Mc Cartney fait figure de pionnière du domaine: en raison de ses convictions contre la souffrance animale, elle s’est peu à peu dirigée vers une mode extrêmement éco-responsable, y compris lors de ses collaborations avec de grands groupes comme H&M. Le groupe suédois a d’ailleurs lancé le recyclage des vêtements dans ses boutiques depuis 2013. Pourtant, l’industrie reste encore très peu régulée et très éprouvante pour l’environnement : 80 milliards de vêtements sont produits chaque année, il faut 2700 litre d’eau en moyenne pour la production d’un T-shirt, 22 centimes en moyenne reviennent à la personne qui produit un T-shirt, et environ 1/3 de nos vêtements n’est jamais ou très peu porté. (Source : FAIR’ACT).

Si la consommation 100% bio ou éthique n’est pas pour demain, de nouveaux services et modes de consommation apparaissent peu à peu dans un secteur en plein renouvellement. Conseils pour y lancer son activité. 

Se positionner comme un acteur global

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Fanny Dumas -DR Mathieu Voisard[/caption]

La slow fashion reste encore un concept méconnu. Les consommateurs qui s’y intéressent sont rares, mais ils ont des questions très concrètes, sont extrêmement exigeants, et recherchent justement des solutions encore peu connues. La solution ? Mettre tous ces acteurs en réseau. C’est la vocation de FAIR’ACT, association co-présidée par Fanny Dumas

Le concept ? Réunir les acteurs autour de trois idées : acquérir, choyer, et transformer. Autrement dit, des actions qui couvrent tout le cycle de vie d’un vêtement: se fournir avec des produits de qualité, savoir comment les entretenir puis les transformer pour leur donner une seconde vie. FAIR’ACT veut aussi rendre plus accessible les conseils d’ONG spécialisées (WWF, Pain pour le prochain, Helvetas…), qui traitent certains aspects de la problématique. «Nous voulons être des facilitateurs». Leur page Facebook recense tous les événements en lien avec la mode éthique dont ils sont informés en Suisse romande : vides-dressings, ateliers spécialisés… Leur réseau compte environ 3000 personnes en suisse romande. L’association procure aussi des conseils spécialisés aux consommateurs déjà conscients et responsabilisés, sans pour autant faire du consulting. «Nous sommes trois dans le comité, sept membres au sens large, nous pouvons aider ponctuellement mais nous tâchons surtout de fournir toutes nos recherches sur notre site web», résume Fanny Dumas.

Le challenge ? Il y en a principalement deux. Le secteur de la mode éco-responsable est extrêmement morcelé. S’unir, créer des liens, mettre en place des partenariats n’est pas toujours évident. Autre défi : les personnes qui s’intéressent à ces questions ont parfois deux démarches très différentes. Certaines sont motivées avant tout par la sobriété, sans aucun intérêt pour le style. D’autres au contraire sont très sensibles à l’élégance, mais aimeraient qu’elle soit, elle aussi, responsable. « Il y a un équilibre à trouver. Les gens qui nous suivent ont parfois des styles de vie très différents. On veut continuer à parler à tout le monde.» Un challenge qui est peut-être aussi source d’opportunité : il faut peut-être davantage d’acteurs pour que tout le monde s’y retrouve !

Le conseil ? L’expérience associative est un tremplin solide pour une reconversion professionnelle. Fanny Dumas recommande aussi le réseautage, en intégrant des réseaux comme celui dédié aux professionnelles de l’environnement.

Suivre le trend de l’upcycling

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Amanda Mahieux[/caption]

L’upcycling est le fait de recycler et revaloriser des matières pour les transformer en de nouveaux produits de qualité. C’est la démarche qu’a choisi Amanda Mahieux, à Bussigny, en fabricant des sacs issus de voiles et de bâches de navire. Son projet est issu d’une réflexion de plusieurs années, initiée durant ses études parisiennes, dans une école spécialisée dans la mode. Après plusieurs années en tant que chef de produit dans le prêt à porter et accessoires de mode haut de gamme, elle décide de lancer son entreprise. «J’ai envie d’exercer mon métier de la façon la plus simple et logique possible. En respectant l’humain et la nature.»

Le concept ?  Proposer des sacs confectionnés à partir de voiles et bâches de bâteau recyclées. Le but d’Amanda Mahieux est avant tout de créer des objets qui plaisent, des accessoires de mode. «Je ne fais pas du ‘recyclé’ pour le principe d’en faire, pour moi cela devrait être une évidence étant donné les contraintes qui pèsent aujourd’hui sur notre environnement.» Dans ce sens, le deuxième objectif est de travailler un maximum avec des acteurs locaux, fournisseurs et fabricants. «Pour le moment je me fournis auprès de trois voileries dans la région. Je travaille aussi avec quatre ateliers de confection en Suisse et deux en France. » En 2018, après un an et demi dans cette aventure, épaulée par deux bénévoles, elle espère écouler 1000 sacs, d’une part auprès d’acheteurs, d’autre part via des ventes directes et des marchés.

Le challenge ? «Répondre au mieux aux besoins des clients. Travailler les voiles et bâches de bateau recyclées implique des petites séries. Leur intérêt ? Pouvoir faire évoluer son produit au fur et à mesure des productions, de l’améliorer en continue sans devoir commander énormément de matières. Autre défi: développer son réseau. «Cela prend du temps, mais cet investissement en vaut la peine ! Au départ, le réseau et les partenariats sont longs à mettre en place, ce sont des rencontres, des échanges, du contact humain. On peut faire beaucoup de choses cohérentes avec peu de moyens, si on investit ce temps.»

Le conseil ? Etre transparente dans sa communication est essentiel dans le secteur éthique où les valeurs sont un pilier, quelles que soient les personnes rencontrées. «J’ai le même discours partout, je respecte chaque interlocuteur que je rencontre.» Comme pour tout business, il importe aussi de bien connaître son marché, «il faut comprendre son environnement, connaître ses acteurs», conseille l’entrepreneure. Et trouver des mentors inspirants. «J’aime beaucoup la philosophie de Pierre Rabhi, de Claude et Lydia Bourguignon, ingénieurs agronomes. Je m’intéresse beaucoup à l’économie bleue et l’économie symbiotique» Enfin, lorsqu’on est ainsi convaincue que tout est en lien, savoir bien s’entourer pour garder le cap sur ses objectifs principaux et ne pas s’éparpiller. «Il faut bien définir ses valeurs de base, s’y tenir, et s’entourer de gens qui nous apportent soutiens lorsqu’on rencontre des difficultés. Les aléas peuvent être surmontés, ils font partie du développement.»

Choisir un secteur de niche

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Christie Mutuel[/caption]

 

La mode, ce sont des dizaines de métiers et de spécialités, et pour la mode éthique la logique est identique. Tous ces domaines sont en développement. Parmi eux, les vêtements pour enfants, que Christie Mutuel a choisi de développer dès 2010 avec sa marque L’Asticot. Cette entrepreneure valaisanne fait fabriquer ses modèles au Portugal, et dispose de trois canaux de distribution: un e-shop, une boutique physique à Genève et une quarantaine de points de vente multimarques (Suisse, Belgique, Japon).

Le concept ? A l’origine, Christie Mutuel ne trouvait pas de vêtements qui lui convenait pour son fils de deux ans. «Pour les filles, le choix était large, pour les garçons je trouvais que les propositions manquaient.» Elle décide de créer une marque «à mi-chemin entre l’extravagance de certains vêtements scandinaves et le classicisme français», deux styles qu’elle aime mélanger. D’emblée, elle décide de le faire de manière la plus éthique possible, et s’associe avec un producteur portugais, rencontré «un peu par hasard sur un salon spécialisé», et qui croit d’emblée en son projet. Elle finance elle-même son projet au départ, avant d’obtenir un soutien de la Fondétec. Aujourd’hui son activité est rentable et emploie trois personnes.

Le challenge ? Il y en a eu beaucoup. Avant tout, trouver les techniques permettant de créer les motifs voulus. Ensuite, trouver le producteur qui dispose d’une série de labels reconnus (GOTS, Oeko-Tex et l’éco label européen). Réussir à faire produire avec des matières biologiques sans d’emblée devoir réaliser d’immenses quantités. Accepter, aussi, de devoir faire des compromis. «Si l’on choisit de faire des vêtements en couleur, on ne peut prétendre à un label biologique, parce que la couleur suppose des fixateurs qui n’existent pas de manière naturelle», précise Christie Mutuel.

Le conseil ? Comme dans toute une activité de production et de vente, attention aux liquidités. «Plus on vend, plus on achète de matière première, plus il faut de liquidités. C’est un équilibre à trouver». Dans le domaine éthique, la communication sur ces aspects-là n’est pas forcément utile. «Il y a huit ans, j’ai commencé à communiquer sur notre éthique avant d’arrêter totalement. Le bio avait une mauvaise image, ce n’était pas possible d’être branchée et éthique. Nous avons changé notre communication pour la tourner vers la qualité, l’objet en lui-même, avant d’expliquer la philosophie de la marque. C’est finalement la qualité des produits qui nous a apporté des client réguliers», explique Christie Mutuel. Enfin, dernier conseil : se lancer. «Le bio, l’éthique sont des secteurs extrêmement porteurs aujourd’hui. Il y a des possibilités, lancez-vous !»

 

 

 

 

 

Camille Andres

JOURNALISTE

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