Bilan

Inès Leonarduzzi: entrepreneure, activiste, féministe

A trente ans, Inès Leonarduzzi est sur tous les fronts: entrepreneure, militante environnementale et de «l’empouvoirement» féminin. Loin de la disperser, ses engagements se nourrissent mutuellement. Rencontre avec une dirigeante déterminée dont les premiers paris se sont déjà révélés payants.

C’était il y a un an, Inès Leonarduzzi fondait Digital For The Planet. L’objectif? Sensibiliser à l’écologie numérique, c’est-à-dire à l’impact du digital sur la planète. L’initiative, pionnière, travaille sur deux aspects: impacter les politiques publiques et promouvoir une économie digitale propre, deux aspects qui lui tiennent à cœur.

Digital for the Planet mêle donc deux activités. Travail de plaidoyer, d’abord: c’est une ONG qui établit des normes environnementales en matière de numérique, travail pour lequel elle ne réalise aucun profit. Conseil, ensuite, avec 2030 Digital, un cabinet de conseil digital pour toutes les structures qui souhaiteraient s’adapter à ces changements: accompagnement des villes et des entreprises, voyages d’études sur la thématique du développement numérique durable. Ce format hybride, qui mêle actions sociales et entrepreneuriat, est né des besoins et de l’envie d’Inès Leonarduzzi de traiter tous les aspects de la question. «L’innovation naît là où l’on a besoin d’agilité», résume-t-elle. Innovante, l’organisation développe aussi une intelligence artificielle qui a pour but de conscientiser chaque utilisateur digital sur son impact environnemental, assorti d’une version entreprise et d’une version tournée vers les villes. 

En un an, Digital For The Planet est présent dans 14 villes à travers le monde, choisies notamment en raison de leur concentration de start-ups dans la cleantech. Outre le siège de Paris, des bureaux à New York et Singapour devraient ouvrir début 2019 et l’équipe passer de six à douze personnes. Sa CEO participe, sans relâche, à une série de conférences et d’évènements. Sacré démarrage, alors que, lorsqu’elle s’est lancée, elle n’était pas encouragée par son entourage professionnel. Interview.

Comment avez-vous financé votre projet qui mêle plaidoyer et entrepreneuriat?

Inès Leonarduzzi : J’ai commencé avec mes fonds propres, j’ai mis absolument toutes mes économies dans ce projet. L’écologie est un sujet parfois mal adressé, il fallait soit y aller fort soit ne pas y aller du tout. Je suis aventurière de nature, j’ose. Je dis souvent ‘au pire on meurt’. Quand on lance un projet de grande envergure, on ne peut pas essayer de passer entre les gouttes, ça ne marche pas. Il faut se mouiller et accepter de prendre la pluie. Cela a ses limites, mais aussi des forces. Pour ma part, cet état d’esprit a fonctionné des milliers de fois… malgré un millier d’échecs! Cependant, ce sont aussi les échecs qui m’ont menée jusqu’ici. Je pense que tout dépend du regard qu’on pose sur les choses. Ce qui est sûr, c’est qu’au-delà de la cause que je défends, j’ai besoin d’être vivante. J’aime faire des choses que je n’ai encore jamais faites. L’aventure me détermine profondément.

Comment réussir dans l’écologie?

Inès Leonarduzzi : Quand bien même votre projet est essentiel, il est mieux d’avoir des relations solides. C’est un petit monde et ne rentre pas qui veut. C’est un secteur où le lobbying, les affaires publiques sont des enjeux du quotidien. Quand je rencontre des partenaires, je sais qu’il faudra montrer ‘patte blanche’ et rassurer quant à mes appuis institutionnels. Je l’ai appris honnêtement, car le carnet d’adresse est une compétence-clé dont je n’ai pas hérité.

Je me souviens d’un déjeuner avec une femme membre du comex (comité exécutif, ndlr) d’une entreprise française. Tout s’est très bien passé, mes idées et mon projet l’ont convaincue. Mais à la fin, par souci d’efficacité, elle m’a lancée «Bon, dis-moi, qui sont tes appuis politiques? C’est triste, mais ça aidera pas mal à convaincre le comité d’avancer avec toi.» J’ai bien évidemment été très surprise car cette démarche ne devrait pas être normale: les projets devraient être jugés pour ce qu’ils sont. Mais j’ai apprécié cette transparence de sa part. Au moins maintenant, je sais que c’est de cette manière qu’on travaille rapidement avec certains acteurs. Il faut avoir ses appuis et ses relais pour faire passer ses messages dans les entreprises, les institutions, les ministères. Une belle idée ne suffit pas. Il faut des relations, c’est comme ça.

Comment avez-vous construit votre propre réseau?

Inès Leonarduzzi: En dix ans, j’ai travaillé dans 11 pays différents, notamment dans le luxe, l’industrie et en cabinets de conseil… donc j’ai toujours eu la chance d’être au contact direct de décideurs.

Je crois qu’il faut être à l’écoute, s’intéresser à tous les domaines, se placer comme connecteur, la personne qui peut rendre service. Peu importe le niveau de réussite, on a toujours besoin d’aide, on a tous un enjeu pour lequel on cherche des réponses. Par ailleurs, il ne faut pas hésiter à être profondément soi et révéler ce qui nous rend unique. Parfois on cherche à ressembler à tout le monde pour être apprécié du plus grand nombre… C’est le meilleur moyen pour qu’on ne se souvienne pas de vous. Plus on évolue, plus on cherche à s’entourer de personnes intellectuellement honnêtes, fiables, des personnes qui réfléchissent positivement, et droits dans leurs bottes. Un réseau ça passe aussi par des relations authentiques et pour cela il faut profondément aimer les gens.

Le fait de mêler entreprise et ONG comme le fait Digital for The Planet ne pose pas de problème d’éthique? Ou au contraire c’est pour vous le futur de toute entreprise d’intégrer la dimension ‘plaidoyer’, au-delà des simples normes RSE actuelles?

Au contraire. Digital For The Planet est une initiative hybride qui réunit l’ONG d’un côté et 2030 Digital fédère l’aspect conseil.

Le sujet de la pollution numérique était déjà dans l’air, bien que très peu porté et de manière désagrégée. Je souhaitais une notion positive et ai créé le concept «d’écologie digitale» pour regrouper à la fois l’aspect environnemental et l’aspect humain de l’impact du numérique qui n’existait pas vraiment, il y avait des questions qui traitaient le sujet mais pas d’initiative globale. J’écris actuellement un livre sur ce que recouvre l’écologie digitale.

Il nous a fallu au préalable faire des recherches et sensibiliser les citoyens. Nous avons mené la première étude institutionnelle sur le sujet avec le bureau d’études Occurrence. Nous avons construit le premier écolabel européen DFP18 pour certifier les entreprises les plus exemplaires, label qui est attribué après audit par un organisme indépendant.

Nous aurions pu réunir des fonds très vite car de nombreuses entreprises ont voulu acquérir ce label. Chez Digital For The Planet, nous pensons qu’on ne devrait pas acheter un écolabel, même s’il y a un audit. La récompense est de fait biaisée et sur le long terme, le label perdra sa légitimité. Une ONG n’est pas une boîte à label; une association non plus d’ailleurs. Il est nécessaire de trouver d’autres sources de revenus. C’est en ce sens que nous avons développé une activité de conseil auprès des entreprises, des institutions et des collectivités. Par ailleurs, c’est là notre cœur d’expertise.

L’ONG, elle, continue de travailler avec les collectivités, les écoles notamment et zones reculées. Nous avons dix à vingt demandes chaque jour pour de l’accompagnement, y compris de Singapour et d’Afrique où nous travaillons sur les enjeux de smart cities.

Comment devient-on chef d’entreprise?

Si j’avais écouté tous ceux qui me disaient que je faisais les mauvais choix, je n’aurais pas fait un dixième de ce que j’ai accompli!

J’ai passé beaucoup de temps à New York, pendant mes études et pour le travail ensuite. J’y ai appris la mentalité du «go big or go home». Je n’aime pas l’eau tiède. En investissant dans ce projet, j’ai d’abord investi sur moi. Bien sûr c’est une sacrée responsabilité, mais se la fixer, c’est aussi s’astreindre à de la rigueur, à être juste. Les personnes qui m’ont rejoint ont des profils juste incroyables: ils viennent de chez Havas, de Polytechnique, de grands cabinets de conseil, notre directeur juridique est diplômé de l’ENA… Ils sont venus par conviction parce que le projet leur plaisait. Je pense savoir les écouter, les laisser me dire quoi faire. Ils contribuent énormément à ce que nous soyons à la hauteur de nos exigences. En cela, c’est une expérience formidable. L’entrepreneuriat évolue rapidement et les règles ne suivent pas. La startup nation c’est un peu la jungle. Il faut avoir un côté Indiana Jones bien assumé, quand on créé son entreprise.

Diriger, ça vous plaît?

Quand on dirige, il faut accepter d’être le dernier responsable. On est sans filet. J’ai toujours eu une mentalité de leader, dans le sens d’initier les mouvements — et j’aime bien cela. Je crois qu’on ne devrait pas avoir peur de le dire, encore moins quand on est une femme. On comprend souvent mal cette notion de leadership. Diriger ça n’est pas que donner la direction, il n’y a pas de leader sans «followers» ; les réseaux sociaux d’ailleurs nous l’inculquent bien. Être leader, c’est donner la bonne impulsion au départ mais c’est savoir emmener les autres. Ça demande de l’humilité, de l’écoute et du réglage permanent.

En tant que femme, il arrive parfois que le syndrome de l’imposteur guette. Il m’arrive aussi de le ressentir, notamment quand tout marche bien, de me demander pourquoi ça marche et penser que je ne mérite pas de faire ce que je fais en craignant d’échouer à un moment donné car l’enjeu n’est pas d’arriver en position de réussite, mais d’y rester durablement.

Cela est parfois dû à ce que certaines personnes peuvent renvoyer. Il m’arrive de m’asseoir en face d’hommes et même de femmes dans le cadre de négociations de contrats, de partenariats ou de levées financières et qu’on me demande ‘mais qui est le fondateur, qui est le patron de Digital For The Planet ?’. Le regard de l’autre qui te dit ‘ce n’est pas toi qui devrait être à cette place’ m’interpelle parfois. L’important c’est d’avoir conscience que ces pensées ne sont pas forcément justifiées. Il ne faut pas chercher à les éviter, juste apprendre à les contrôler et à les transformer en force. J’apprends deux fois plus qu’escompté sur des sujets qui me passionnent. Ce qui est aussi agréable, c’est de sentir le regard évoluer, après que vous ayez pris la parole par exemple. Soudain, on vous considère autrement, on écoute ce que vous dites et on demande votre avis. D’où l’importance pour les femmes de prendre la parole même quand elles pensent ne pas être les bienvenues. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai fondé Women Inspiring Talks.

Peut-on changer ces règles en tant que jeune femme et entrepreneure?

Il y a des codes d’usage en entreprises à renouveler: on trouve encore des femmes qui ont dû se construire comme des hommes, qui jouent le jeu de la hiérarchie, sans émotion ni état d’âme, sans flexibilité non plus… C’est dommage. Nous ne sommes pas là pour copier les hommes, ça n’a aucune valeur ajoutée. L’objectif est de changer le jeu quand on est une femme en entreprise. Mais pour cela, les femmes doivent surmonter un enjeu, celui de leur propre légitimité. Je ne m’excuserai jamais d’être une femme, de porter des robes et des talons, de rire fort dans les couloirs et de répondre à mes enfants en pleine réunion. Mes priorités ne sont peut-être pas dans le même ordre que d’autres, mais ça n’altère en rien mon efficacité et ma rigueur d’exécution.

Beaucoup de choses sont encore à changer en entreprise en ce qui concerne les femmes et la mixité.

A quel niveau?

Par exemple, le féminisme ambiant est encore souvent celui de femmes blanches, la quarantaine passée, sorties de grandes écoles. Il y a encore trop peu de femmes noires, musulmanes ou issues des banlieues dans les instances décisionnelles des grandes entreprises. La mixité c’est cela aussi. Des femmes oui, mais des femmes de tous types. Les entreprises veulent être un reflet social mais cela n’est pas réalisable si elles ne représentent pas la diversité aux postes de direction.

Pour ma part, je suis une d’abord femme, ensuite jeune, de couleur et d’origine musulmane. C’est Coluche qui disait «il y a les Noirs, les Musulmans, les pauvres. Et il y a ceux qui les cumulent tous!» Aujourd’hui, face à cela, j’ai compris que ma légitimité, personne n’allait me la donner: je n’ai plus l’énergie mentale de m’excuser d’exister. Mon grand-père, très spirituel, aime à dire «Tu sais ma fille, même Dieu ne fait pas l’unanimité!» (rires).

Vous avez aussi créé un réseau de femmes…

Women Inspiring Talks est né du constat, qu’en effet, tant que les femmes ne s’expriment pas et ne prennent pas la parole, elles ne sont guère prises au sérieux. J’ai réalisé qu’il est très rare qu’on vous demande en réunion «Brigitte, vous avez une idée à partager?» mais davantage «Brigitte, vous prenez les notes?» Durant ma carrière, j’ai rencontré et travaillé avec des femmes puissantes, intelligentes et inspirantes  qui s’autocensuraient parfois dans leur propre entreprise et ce au plus haut niveau. Elles n’osaient pas intervenir dans les instances de décision. Elles restaient  ‘à leur place’ pensant que ce qu’elles avaient à dire n’étaient ‘pas très important’. L’idée de Women Inspiring Talks est d’organiser des événements ponctuels qui traitent de sujets variés où les femmes sont invitées à prendre la parole. Il faut que les femmes soient plus à l’aise avec leur discours. Le fait de mettre en mots ses idées permet de pousser la réflexion et de gagner en confiance en soi. C’est un endroit où les femmes viennent se parler de leurs projets, se donner de la force. C’est très bienveillant. Aujourd’hui, nous sommes présentes à Paris, New York et Barcelone. Roxane Shultz, une consultante digitale très inspirée, nous a rejoint et j’en suis ravie. De nouveaux projets sont à venir pour la rentrée 2018.

 

 

Camille Andres

JOURNALISTE

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