Bilan

Comment la rue répare les oublis de l’histoire

La récente féminisation des rues et des places de Genève sort de l’ombre quelques figures représentatives des percées accomplies par les femmes dans l’Histoire. Elle rappelle aussi que certains hommes n’ont pas attendu que les modes changent pour agir et jouer le jeu de la parité. Zoom sur trois parcours d’exception.

La place de la Navigation a été renommée place Pearl-Grobet-Secretan en décembre 2020.

Crédits: Wikimedia Commons/Suzy1919

En décembre 2020, seize rues, places, parcs et chemins sur le territoire municipal genevois ont été rebaptisés en l’honneur de femmes aux parcours de vie remarquables. Parmi les nouvelles dénominations, citons la place des Vingt-Deux-Cantons, désormais place Lise-Girardin, du nom de la première femme élue à l’exécutif d’une commune suisse, mais aussi la place de la navigation, renommée place Pearl-Grobet-Secretan.

«Avec ce changement de dénomination, la Ville entend accomplir un acte fort, visant à reconnaître le fait que les Genevoises (…) ont contribué à notre histoire collective, et corriger une injustice qui a trop longtemps perduré, celle de l’invisibilité des femmes dans la sphère publique», a indiqué à cet égard sur le site web de la Ville de Genève Sandrine Salerno, élue socialiste genevoise et ancienne maire de la ville. Pour rappel, ce projet fait suite au projet 100Elles et à une motion du Grand Conseil exigeant que 100 rues genevoises soient renommées dans un délai de trois ans d’après des femmes qui, par leurs accomplissements, ont marqué leur époque.

En parcourant la liste, le lecteur sera peut-être surpris du fait que la plupart des noms évoquent rarement une page de l’Histoire de la région. Un tel constat n’a cependant rien d’étonnant. «Tandis que l’historiographie genevoise regorge de publications consacrées aux hommes illustres, peu de femmes – pas plus d’une douzaine en plus de l’exceptionnelle et brillante Germaine de Staël – ont eu jusqu’à présent l’honneur d’une biographie substantielle», soulignent Erica Deuber Ziegler et Natalia Tikhonov dans Les femmes dans la mémoire de Genève (éditions Suzanne Hurter), un livre qui dresse le portrait de 86 genevoises et dont l’écriture a mobilisé 56 auteurs.

Des biographies méconnues

Pourtant, certains noms méritent d’être connus du grand public autrement que sous la forme d’une place ou d’une rue. Derrière celui de Pearl Grobet-Secretan (1904-1988) par exemple, se cache une enseignante et suffragiste mobilisée autour des questions liées à la pédagogie. «Consciente des difficultés rencontrées par les femmes, et particulièrement les jeunes filles, dans les domaines de l’information sexuelle et de l’interruption de grossesse, elle se battit pour la création d’un organisme public d’information et de consultation, nous dit Erik Grobet, dans Les femmes dans la mémoire de Genève.

Grâce à son opiniâtreté, elle finit par convaincre Jean Treina, conseiller d’État socialiste, de présenter en 1965 au Grand Conseil le projet de loi créant le Centre d’information familial et de régulation des naissances (CIFERN), qui fut accepté.» Ouvert aux mineurs, ce centre a longtemps été perçu comme subversif. A celles et ceux qui polémiquaient sur la question de l’avortement, Pearl Grobet-Secretan – ou plutôt Pearl Secretan, puisque c’est uniquement sous son nom de jeune fille que cette infatigable militante a mené tous ses combats politiques – répondait inlassablement: «mieux vaut prévenir que guérir».

Pearl GROBET-SECRETAN
100Elles

L'accès au métier d'avocat

Autre parcours remarquable méconnu du grand public: celui de Nelly Schreiber-Favre. Cette fille d’horlogers, benjamine de quatre enfants, entama des études de droit en 1900. En 1903, sa licence en poche, elle sollicita son admission au barreau, sans succès. Celui-ci était en effet réservé exclusivement aux hommes.

Le professeur Alfred Martin, doyen de la Faculté de droit, intervint alors en adressant une lettre à la commission du Grand Conseil dans laquelle il s’interroge: ne conviendrait-il pas d’introduire dans la législation une disposition permettant aux femmes d’exercer la profession d’avocate? «C’est le député radical Pierre Coulin, avocat, qui défendit avec beaucoup de conviction la cause féminine lors de la séance du Grand Conseil du 20 octobre 1903, indique l’historienne Josette Wenger. "Il est logique et juste qu’une femme qui fait des études juridiques puisse exercer la profession qui en résulte".» Pierre Coulin plaida si brillamment sa cause que l’amendement fut adopté à l’unanimité. «Cet événement, considéré comme sensationnel, fut commenté par la presse locale, suisse et étrangère.»

Nelly Schreiber-Favre
100Elles

Féministe convaincue, membre de l’Association genevoise pour le suffrage féminin, Nelly Schreiber-Favre lutta par la suite sans relâche pour l’obtention des droits politiques pour les femmes. Après l’acceptation du suffrage féminin sur le plan cantonal, elle exprima sa satisfaction dans la Tribune de Genève du 10 mars 1960 en ces termes teintés d’humour: «Il y a plus de 50 ans que j’ai fait pour la première fois une conférence pour réclamer l’égalité politique des femmes. C’est dire si je suis heureuse de voir aboutir enfin les efforts de toute une génération d’amis du vrai suffrage universel et démocratique. L’indépendance d’esprit de la jeunesse actuelle a été magnifique et mérite tous les éloges. Il faut dire que l’indigence intellectuelle de l’opposition a été utile pour leur cause.»

Lancez-vous à l'eau

Le parcours et l’œuvre d’Elisabeth de Stoutz devraient, enfin, «faire l’objet d’une étude plus large et s’insérer dans l’histoire de l’émancipation des femmes par la pratique artistique», affirme l’historien de l’art Armand Brulhart. Il rappelle que cette artiste-peintre a été l’une des premières femmes admises dans les cours de Barthélémy Menn.

En examinant les croquis d’Elisabeth de Stoutz, l’ancien maître de Ferdinand Hodler aurait très rapidement décelé le talent unique de son élève mais aussi son profond manque de confiance en elle, véritable frein au processus créatif. Il lui aurait alors dit: «Lancez-vous à l’eau, quitte à vous noyer s’il le faut, mais faites-le pendant que je suis encore là pour vous repêcher.» Un conseil qu’Elisabeth de Stoutz suivra en peignant notamment «La Ronde», une huile sur toile applaudie par la critique et comparée à une œuvre de François Millet.

Castilloamanda2018 Nb
Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Auparavant, Amanda Castillo a travaillé six ans en tant que greffière-juriste au Tribunal des prud’hommes. Les nombreuses audiences auxquelles elle a assisté lui ont permis de se familiariser en détail avec les problématiques du monde du travail et de l’éthique professionnelle. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

Du même auteur:

Les hommes rêvent de jeunesse éternelle
La longue série noire de la famille royale espagnole

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."