Bilan

Tinder, Badoo, Grindr: l’heure de la monétisation

Le temps des rencontres gratuites est révolu. Les applications les plus populaires se rémunèrent à travers des services plus élaborés. Tour d’horizon en cinq points.
  • En 2014, un couple sur trois qui s’était formé en Suisse s’est rencontré grâce à Internet.

  • Avec 10 millions d’utilisateurs actifs, l’application Tinder a mis en place un système d’abonnement payant.

    Crédits: Dr
  • Sur un marché saturé, les sites de dating cherchent des niches. Ci-contre, Meetic s’adresse aussi aux lesbiennes.

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Les applications de dating, Julie* les a presque toutes essayées. «Sur Tinder, l’inconvénient à Genève, c’est qu’il y a tellement de passage que lorsque vous entrez en contact avec quelqu’un, la personne a souvent déjà quitté la ville. Sur Badoo, les échanges sont vite lourds. J’ai vécu de belles histoires grâce à ces applications mais rien de durable. Maintenant, j’ai investi dans un abonnement au site Parship. J’espère rencontrer cette fois-ci quelqu’un qui veut une relation sérieuse.» 

Cette ravissante trentenaire illustre par son témoignage une tendance de fond. Le dating en ligne gratuit, c’est fini. Pour deux raisons. Après l’euphorie liée à la facilité d’utilisation de Tinder, les usagers ont testé les limites de l’exercice et sont prêts à payer pour des services plus élaborés. Parallèlement, les start-up ont finalisé leur stratégie de monétisation, sur un marché encombré. Chez AppleStore, le magasin d’applications d’Apple, plus de 500 marques atteignent la masse critique d’utilisateurs dans le dating en ligne. Cette activité se révèle la plus rentable après les jeux. Alors que la croissance du nombre d’inscrits se tasse, le marché continue néanmoins à grandir, alimenté par les sommes toujours plus importantes que dépensent les consommateurs. 

1. La révolution Tinder

Fort de 10 millions d’utilisateurs actifs, Tinder a révolutionné le secteur des rencontres en ligne en permettant de sélectionner des partenaires potentiels d’un simple glissement de pouce. Conçu à partir de l’écosystème Facebook, l’algorithme décèle les affinités communes entre les profils. La génération Y a massivement adhéré à cette technologie qui permet de faire des rencontres sur le lieu où l’on se trouve grâce à la géolocalisation. 

Or, depuis fin 2015, Tinder a commencé à faire passer la clientèle à la caisse avec la fonction Tinder plus. Pour ne pas voir se restreindre les possibilités de sélectionner des profils, il faut maintenant souscrire un abonnement. Son prix démarre à 8 francs par mois et dépend de l’âge. Plus on dépasse la barre des 30  ans, plus c’est cher. Des changements qui ont fait bondir de 60% les résultats de Tinder du troisième trimestre 2016 par rapport à la même période de l’année précédente.

2. Plus d’un million de Suisses concernés

En 2017, quasi toute la population à la recherche de partenaires est sur le web et sur plusieurs applications en parallèle. Selon une étude de l’Oxford Internet Institute, la proportion de personnes en couple à la suite d’une rencontre sur internet est passée de 9,2% en 2005 à 36% en 2014. Soit près d’une relation sur trois. Les Suisses se profilent comme les Européens qui dépensent le plus sur ce marché, devant la Grande-Bretagne et le Danemark.

D’après le site guide-sites-rencontres.ch, le marché helvétique pèse 40,8 millions de francs (2016), soit une hausse de 3,8% par rapport à 2015. Plus d’un million de Suisses sont actifs dans ce domaine: 675  000 se rendent chaque mois sur un site de rencontres et 490  000 autres se concentrent sur les annonces purement sexuelles. Il n’y a guère que les plus de 75  ans qui ne draguent pas sur internet. Très médiatisée, l’application Tinder ne touche cependant que 15% des utilisateurs helvétiques.

La grande majorité de la clientèle a recours à des approches plus traditionnelles. Occupant plus de 48% du marché, les agences matrimoniales se taillent la part du lion avec en tête l’allemande eDarling, suivie de ses compatriotes ElitePartner et Parship qui ont récemment fusionné. Chez les plus jeunes, les applications règnent. Parmi les plus populaires: Badoo, Lovoo et, bien sûr, Tinder.

3. IAC, le géant américain du dating

Il y a de fortes chances que votre vie privée se trouve entre les mains d’un géant américain. En une quinzaine d’années, le groupe internet IAC (InterActiveCorp) s’est arrogé une place de leader mondial par l’intermédiaire de sa filiale Match Group qui contrôle 22% du marché avec des poids lourds comme OkCupid, match.com et Meetic. Le groupe est dopé par les performances de Tinder, acquise en 2015 et aujourd’hui valorisée à 1,2 milliard de dollars. Analyste chez IBISWorld, Britanny Carter soulignait à Bloomberg que la compagnie couvre l’ensemble des segments démographiques: «Pour réussir sur un marché déjà saturé, les sites de dating doivent s’installer dans des niches et répondre aux besoins spécifiques d’une catégorie de personnes.»

IAC offre ainsi des canaux pour les Afro-Américains (BlackPeopleMeet), les mormons (LDSPlanet) ou encore les Italiens, les Républicains, les divorcés et les seniors. Le groupe est entré dans l’industrie du dating en 2003 avec l’acquisition de match.com, rejoint en 2009 par People Media qui amène 255  000 utilisateurs payants et par la société européenne Meetic. Coté en bourse depuis 2015, IAC affiche une valorisation de 4 milliards de dollars, soit une hausse de 35% en deux ans.

4. Les gays précurseurs

Souvent pionniers, les sites destinés à un public gay constituent une niche dynamique. Lancé en 2012, Tinder n’est rien d’autre que la récupération pour une clientèle hétérosexuelle de l’appli gay Grindr, créée en 2009. En 2016, le fondateur américano-israélien Joel Simkhai a vendu 60% de l’application au géant chinois de jeux en ligne Beijing Kunlun.

«Grindr a maintenant étendu ses services vers des annonces d’événements et des guides dédiés à la communauté gay. L’application a développé toute une gamme d’émoticônes gays», rapporte Frédéric*. D’après guide-sites-rencontres.ch, il y a 40  000 utilisateurs de services gays en Suisse sur des sites spécialisés comme Hornet, PlanetRomeo, de même que des sections gays chez Tinder ou Badoo. Le marché est moins dense pour les lesbiennes, chez qui l’application la plus répandue est 4lesbiennes. Frédéric reprend: «On voit actuellement beaucoup de nouveautés destinées à des micropopulations. Scruff réunit par exemple les «bears» (les ours), soit des gays plus âgés, barbus et poilus.» 

5. L’arnaque des rencontres coquines

Le faible nombre d’inscriptions de femmes constitue le plus gros problème des sites qui proposent des aventures purement érotiques, comme CasualDating, C-Date, xflirt, ou edenflirt. Afin d’attirer cette clientèle, les prestataires leur offrent l’utilisation gratuite tandis que les hommes paient. Mais cette astuce ne suffit pas à rétablir les injustices inhérentes à la condition humaine. Lorsqu’une sublime étudiante en philosophie blonde de 25  ans rêve d’expériences torrides avec un quinquagénaire bedonnant et chauve, c’est qu’il y a anguille sous roche. Quelqu’un essaie manifestement de se faire de l’argent sur le dos de l’utilisateur.

Démonstration avec TheCasualLounge. Lancé en 2014 par la société allemande iMedia888, le site revendique 350  000 membres en Suisse. Spots télévisés à l’appui, la marque promet des rencontres sensuelles dans des publireportages titrés par exemple: «Les femmes au foyer en quête d’aventures extraconjugales» (20  Minutes). Les non-initiés ne s’arrêtent pas forcément sur la mention «Sponsored Content» qui indique qu’il s’agit d’un texte publicitaire. Dans la réalité, l’usager qui a déboursé 720  francs pour un abonnement annuel converse la majeure partie du temps avec des «modérateurs» chargés de dynamiser le trafic. A l’ère du Minitel, ce travail était effectué par des étudiantes. De nos jours, la tâche est de plus en plus souvent assumée par des robots. 

D’après une enquête du magazine alémanique K-Tipp, la plupart des sites de rencontres coquines ont recours à ce stratagème dont le client n’est prévenu que s’il lit attentivement les conditions générales. Juriste à la Fédération romande des consommateurs, Valérie Muster relève: «La plupart des plaintes que nous recevons concernent le renouvellement automatique des abonnements et les entraves à la résiliation des contrats. Beaucoup d’hommes se plaignent aussi que les conversations initiées sur le site ne débouchent pas sur des rencontres réelles.»

Des doléances qui renvoient aux révélations sur le fonctionnement du site américain Ashley Madison. En 2015, le piratage du numéro un des rencontres extraconjugales faisait apparaître que 70  000 profils d’utilisatrices étaient en fait des robots. Ceux-ci envoyaient des millions de messages afin de créer l’illusion d’un vaste terrain de jeu rempli de femmes disponibles. D’après le site d’information Gizmodo, 11 millions d’hommes ont ainsi conversé des heures avec des «chatbots» qui les poussaient à acquérir des crédits afin de poursuivre les échanges.  

* Prénom d’emprunt

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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