Bilan

Tamedia veut-il être le Google suisse?

Si le secteur des journaux décline, celui du numérique pose de nombreux défis. Mais permet à l’éditeur de défier les géants du web sur le marché suisse. Le point avec Christoph Tonini, CEO du groupe.
  • «Nous souhaitons avoir la plus forte position en Suisse derrière Google et Facebook dans les rubriques et les places de marché», affirme le patron de Tamedia.

    Crédits: Dr
  • Crédits: Dr

Beaucoup a déjà été écrit sur les regroupements des rédactions romandes et alémaniques des journaux de Tamedia (par ailleurs éditeur de Bilan). La fusion, annoncée le 22 août, des quotidiens 20 minutes et Le Matin était suivie le 23 août par celle du regroupement à Lausanne des rédactions Suisse, Monde, Economie et Sport pour 24 heures, Tribune de Genève et Le Matin Dimanche

Mais qu’en est-il du pôle digital de Tamedia? Est-il vraiment la vache à lait que l’on présente? Sa croissance est-elle durable? 

Depuis 2011, la part du digital a doublé dans le chiffre d’affaires du groupe, permettant de compenser presque intégralement la baisse d’au moins 30% du chiffre d’affaires des publications régionales et nationales liée au recul de la publicité imprimée. «Cela est dû à la contribution d’acquisitions comme JobCloud (annonces d’emploi) et Ricardo (enchères en ligne), devenus deux piliers solides de notre pôle digital», souligne Christoph Tonini, 47 ans, CEO de Tamedia depuis 2013. 

Les nouveaux fers de lance du premier éditeur de journaux en Suisse, ce sont en particulier les annonces en ligne d’immobilier et d’emploi. Homegate.ch (qui a pris le contrôle d’immoStreet.ch en 2016) et JobCloud sont les champions du groupe, avec une marge opérationnelle de 56%. C’est grâce à ces deux plateformes que l’essor du pôle digital paraît aussi visible dans les résultats. 

Mais la concurrence n’est jamais loin: «Nous devons être très attentifs au défi que représentent de nouveaux acteurs comme le site d’annonces d’emploi Indeed, ou Hire, la nouvelle application de recrutement de Google, poursuit Christoph Tonini. Il faut donc continuer à investir dans les plateformes de JobCloud et penser sans cesse à ce que pourraient être les prochains facteurs de disruption. Certes, ce défi n’est pas du même ordre que la disruption des médias imprimés, mais il faut rester alerte et prêt à se disrupter soi-même, par exemple en acquérant de nouvelles start-up innovantes.» 

Même réflexion pour Homegate, selon le CEO: «Au-delà de la concurrence avec ImmoScout, il nous faut réfléchir à ce que sera le prochain business model dans les plateformes immobilières. Nous avons notamment ajouté des services qui permettent au vendeur et à l’acheteur de se connecter.» 

Des rentabilités variables

Par ailleurs, tout dans le pôle digital n’offre pas une rentabilité aussi spectaculaire que JobCloud et Homegate. Ricardo et le site d’annonces Tutti, qui occupent certes eux aussi des positions de numéro un dans leur secteur, nécessitent d’importants investissements informatiques. Tutti est concurrencé par Anibis dans la zone francophone et doit aussi investir pour différencier sa plateforme. 

En outre, Christoph Tonini observe que les utilisateurs de places de marché comme Amazon, par exemple, ont des attentes de plus en plus élevées même lorsqu’ils achètent des objets d’occasion. Avec Tradono (marché aux puces sur smartphone) et Trendsales (site danois de vêtements d’occasion), Ricardo et Tutti ne dégagent encore qu’une faible marge à ce jour. 

Viennent enfin les plateformes de services, aux revenus et marges plus modestes: Doodle (planification de rendez-vous), Starticket (billetterie en ligne), et autres Zattoo (TV en direct et à la carte). Dans ce groupe de services en ligne, Search (moteur de recherche) et Local (annuaire téléphonique) se démarquent par leurs marges élevées. A noter que Tamedia étudiera la possibilité d’accroître sa participation (actuellement de 31%) dans Local/Search à la fin de la période de restriction, si son partenaire Swisscom l’accepte. 

Investir dans le digital s’avère donc une discipline de tous les instants: les cycles technologiques sont plus courts, les disruptions fréquentes, la concurrence vive et les acquisitions portent toujours une part de risque. Des participations sont parfois revendues peu après ou diluées, à l’instar du spécialiste du courtage hypothécaire Moneypark et du site de mode en ligne Swiss Online Shopping (revendus par Tamedia) ou du quotidien danois pour pendulaires MetroXpress (transféré dans une coentreprise suisso-danoise). 

Le digital appelé à grandir encore

Reste que la transformation numérique de Tamedia est en marche et que la phase de monétisation des sites d’annonces et de services ne fait que commencer pour Christoph Tonini. La stratégie est claire et le CEO œuvre avec le président du conseil d’administration Pietro Supino à inscrire le groupe en pole position du boom numérique en Suisse. Désormais, rappelle Christoph Tonini, «le secteur digital de Tamedia, en additionnant les médias digitaux et les sites d’annonces, de services et les autres participations, représente la moitié (49,7%) du bénéfice opérationnel». 

Ce qui laisse aux journaux imprimés une contribution de 50%, respectable mais appelée à décroître au cours des années qui viennent, estime cet imprimeur offset de formation. «Le passage du digital de 0 à 50% du bénéfice en à peine quatre ans a quant à lui été fulgurant», relève-t-il. L’an prochain, il estime que le pôle digital pourrait atteindre 60% du bénéfice avant impôts. 

Le déclin du marché publicitaire des journaux imprimés s’accentue en effet cette année encore, observe-t-il. Entré chez Tamedia en 2003, le Suisso-Italien assiste aux premières loges à cette décélération. De -4% en 2014, le recul annuel du marché publicitaire a atteint -12% au premier semestre 2017. Dès lors, la marge bénéficiaire (EBIT) des journaux payants est passée de 8,5% en juin 2016 à 7,5% cet été. En face, le gratuit 20 minutes et ses titres-soeurs au Luxembourg, au Danemark et en Autriche, c’est 24% de marge à mi-année malgré un repli de 10% des revenus publicitaires depuis janvier. Et les sites d’annonces, pris ensemble, dégagent 27% de marge,
soit mieux qu’en 2016.

D’un côté, le boom numérique, de l’autre, le déclin du papier. Christoph Tonini, qui connaît de l’intérieur le secteur des médias depuis vingt ans, doit gérer les stratégies de croissance d’un côté, et limiter la décroissance de l’autre.  

Scinder le pôle média?

Tamedia veut-il donc devenir le Google suisse? «Nous souhaitons avoir la plus forte position en Suisse derrière Google et Facebook dans les rubriques et les places de marché», répond le patron du groupe zurichois. Avec l’accélération de la transformation de Tamedia, fondé en 1893 autour du quotidien Tages-Anzeiger, en géant du numérique, le pôle média deviendra toujours moins stratégique. 

Lorsqu’on lui demande si Tamedia peut se décider un jour à scinder son pôle média, qui pourrait alors se constituer en entité subventionnée par une redevance, Christoph Tonini répond «non, les journaux, magazines et plateformes digitales de News sont et restent notre cœur de métier. Ce qui est nécessaire, en revanche, c’est un soutien politique aux éditeurs, qui permette de favoriser la circulation des journaux en contrôlant les prix de livraison, mais aussi d’éviter les distorsions de concurrence que peuvent causer des regroupements comme Admeira». 

Selon lui, «Swisscom, SSR et Ringier mènent avec Admeira une lutte d’éviction sur le marché publicitaire suisse, au détriment des médias indépendants. Il n’est pas admissible, conclut-il, qu’une entreprise financée par l’argent public développe une alliance commerciale avec un acteur privé, et perturbe ainsi fortement le fonctionnement concurrentiel du marché».

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."