Bilan

Quel est votre degré d’influence?

Un algorithme novateur permet de dessiner la carte du pouvoir au sein d’une entreprise et de la refaçonner si nécessaire pour augmenter la performance des équipes. Explications.
  • L’influence est un phénomène complexe qui ne dépend pas seulement de l’organigramme.

    Crédits: Robert Daly/getty images
  • Normand Lessard, psychologue, consultant et fondateur de Powermatrix.

    Crédits: Dr

Avez-vous déjà rêvé de savoir qui exerce le plus d’influence au sein de votre équipe? Qui, par son influence informelle, menace votre pouvoir formel, ou au contraire l’amplifie? Qui a un rôle de pivot dans l’équipe, capable de retourner l’opinion? Qui, par effet domino, dispose d’un levier sur la hiérarchie et qui, sans paraître très influent à première vue, bouleverserait néanmoins l’équilibre s’il partait? 

Un algorithme qui permet de mesurer les relations d’influence, nommé «Prim», a été conçu à cet effet par Powermatrix, société basée à Gland (VD) et fondée par le Canadien Normand Lessard, psychologue et consultant. Le logiciel combine les dimensions individuelles et organisationnelles des influences, pour cartographier très finement la dynamique de pouvoir au sein des groupes d’individus. «C’est un outil d’assessment qu’on peut utiliser seul ou en équipe, qui permet aux dirigeants de décrypter le pouvoir tel qu’il est pratiqué dans leur équipe, explique Normand Lessard. C’est d’autant plus essentiel que le pouvoir est une énergie et que cet outil permet de mieux la maîtriser et ainsi d’atteindre plus facilement les objectifs fixés.» 

L’influence est complexe. A la base, elle est conférée par la fonction. Même si une personne peut, paradoxalement, perdre de l’influence en étant promue d’un rang: elle avait par exemple plus de pouvoir comme membre du groupe que comme chef du groupe. Il s’agit de trouver une bonne adéquation entre le niveau d’influence qu’on a dans un groupe et le niveau d’influence qu’on a hiérarchiquement ou formellement. «Quand on fait le test, on a une vision de la mécanique du pouvoir qui est claire, souligne le Canadien. Les gens ont un choc quand ils voient le résultat, mais cela confirme souvent leur ressenti.»

A l’aide d’un algorithme puissant, l’outil exploite les réponses données par questionnaire pour classer les influences exercées par les uns et les autres au sein d’une équipe et fait apparaître ce qui n’est pas visible sur l’organigramme. Le questionnaire est préalablement rempli par le dirigeant ou des membres de l’équipe, dans lequel on fournit des appréciations quant aux niveaux d’importance de chacun, en fonction de différents critères.

«On a identifié 14 dimensions qui déterminent le pouvoir en entreprise et on cherche à savoir lesquelles affectent le plus la variable du pouvoir dans une entreprise donnée, explique Normand Lessard. La hiérarchie est-elle importante? La crédibilité du chef? La personnalité, les compétences, l’expertise, l’ancienneté, les liens avec le pouvoir central du groupe?» 

L’outil, lancé le 21 septembre 2017 et testé depuis 2013, est commercialisé en Suisse par le cabinet Vicario Consulting à Lausanne, fondé par Angelo Vicario et Ursula Gut. Journaliste de formation, Ursula Gut s’est spécialisée dans les sujets liés au monde du travail, avant de s’associer il y a dix-huit ans à Angelo Vicario, qui a lancé son cabinet de conseil. «Nous offrons, à la base, du conseil dans la résolution des conflits. Cet outil, nous le proposons à nos clients dans le cadre d’un assessment, pour comprendre ce qui va se passer au niveau de la dynamique du pouvoir si une personne part ou si elle est promue.»

L’algorithme peut en effet prédire l’impact de décisions sur l’équilibre du pouvoir dans l’équipe, qu’il s’agisse d’un recrutement ou de la promotion d’un individu, d’un réalignement stratégique ou d’une transformation organisationnelle majeure.  

Promouvoir la diversité

Pour Ursula Gut, ce type d’outil permet aussi de faire de la prévention, d’anticiper les problèmes liés à l’encadrement. «Il peut aider à promouvoir un environnement plus sain, mais aussi plus mixte, en contribuant aux politiques de diversité.»

Elle explique que l’outil permet de connaître les valeurs d’une entreprise. «La valeur que les collaborateurs accordent aux différentes dimensions va être très différente d’une entreprise à l’autre. Le modèle nous renseigne sur les environnements de pouvoir.» Il devient alors possible d’agir sur ces valeurs, expliquent les experts, pour adapter la culture de cette dernière afin d’améliorer, par exemple, les possibilités d’avancement des femmes. 

L’algorithme combine trois niveaux: ce qui est valorisé dans l’entreprise; ce que l’individu valorise comme étant un levier d’influence; ce que l’individu possède comme leviers d’influence. «On arrive à une cartographie du niveau d’influence de chacun, du plus élevé au plus faible.» Une fois le questionnaire rempli, l’outil va pondérer les réponses en fonction des valeurs de l’organisation. Si dans une startup, les individus accordent une note de zéro à la hiérarchie, l’outil va par exemple ajuster la note à 2, pour tenir compte du fait qu’il y a quand même des chefs dans la startup.

L’outil va, enfin, assister le management dans les décisions à prendre. Il proposera les actions les plus efficaces à mener (promotions, mutations, recrutements) pour corriger les déséquilibres mis en évidence au sein de l’équipe, en vue d’augmenter sa performance globale. Il peut par exemple être utilisé pour augmenter le pouvoir d’un individu spécifique. Cette fonction peut être utile pour débloquer des situations figées ou briser le fameux «plafond de verre» pour les femmes. A cet égard, «Prim» a le potentiel d’intéresser les femmes cadres en les sensibilisant aux dynamiques de pouvoir qui les entourent et en les aidant à voir quels leviers leur manquent pour augmenter leur influence.

Dans le monde de l’entreprise, il est difficile d’aborder le sujet du pouvoir tant il s’agit d’une notion difficile à mesurer, subjective et mouvante. «Un outil qui peut objectiver la répartition du pouvoir s’avère être, à cet égard, une avancée positive pour les managers», estime Normand Lessard. Jusqu’ici, les traditionnels tests psychométriques donnaient une image dissociée de la situation. «Prim» mesure comment les influences inter-agissent entre elles, suivant le principe que les composants d’un moteur peuvent être parfaits seuls, mais ne pas fonctionner ensemble.

Comment peut-on mesurer objectivement l’influence? Normand Lessard convient qu’elle se base sur les appréciations des individus qui remplissent le questionnaire. Mais plus il y a de membres de l’équipe qui remplissent le questionnaire, plus l’image globale gagne en objectivité. L’influence est comme un courant électrique qui circule, soulignent les concepteurs de l’outil: elle agit si on accorde à l’individu de l’influence dans les échelons supérieurs; ou si un individu est réceptif à une influence.

Il existe en outre des cascades d’influences, des influences indirectes: on a donc affaire à tout un réseau mathématique des influences. En raison de ces cascades, a priori invisibles, le fait de changer la fonction de telle ou telle personne peut entraîner des conséquences imprévisibles. Tel manager qui aurait fait un mapping de ce type pour son équipe aurait pu anticiper des bouleversements qu’il n’avait pas prévus à la suite d’un départ, en simulant au préalable les mouvements ou licenciements qu’il prévoyait de faire. 

Mais l’influence, postule cet outil de Powermatrix, est quantifiable, et dans une certaine mesure prévisible. La formule mathématique de «Prim», qui est son secret de fabrication, n’est cependant pas divulguée, ni la pondération des informations récoltées par le questionnaire: seules sont connues les dimensions précitées du pouvoir que l’outil prend en compte. 

Testé avec succès dans plus de 50 organisations tant privées que publiques, y compris dans le monde politique, l’outil existe en français, en italien et en anglais.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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