Bilan

Peter Furger, celui qui hisse le tourisme au sommet

Le consultant haut-valaisan Peter Furger a restructuré ou présidé de nombreuses sociétés de remontées mécaniques de Suisse avec l’objectif d’améliorer leur attractivité.
Peter Furger s’inquiète pour l’avenir du tourisme helvétique: «Si nous n’agissons pas, la situation peut devenir dramatique.» Crédits: Sedrik Nemeth

Depuis une douzaine d’années, il est devenu une des personnalités incontournables du tourisme helvétique. Son langage se résume à quelques mots-clés comme lit, neige, rentabilité, investissement, fusion, marketing. On l’appelle le sauveur ou l’ambulancier ou encore le pompier. Peter Furger assainit ou restructure ou encore pose un diagnostic sur l’avenir des sociétés de remontées mécaniques des Alpes, dont certaines sont au bord du dépôt de bilan. Les stations de montagne de Loèche-les-Bains, Zermatt, Crans-Montana, Gstaad, Lenzerheide, Sedrun, Grächen, Morgins et des Alpes vaudoises ont appelé le Haut-Valaisan de Viège à leur chevet.

Herr Doktor, comme on l’appelle aussi, martèle toujours le même discours lorsqu’il ausculte ses patients. Les remontées mécaniques irriguent les régions de montagne. Sans téléphériques, télécabines, funiculaires, télésièges et téléskis, les activités et les emplois disparaissent. «On peut retourner le problème dans tous les sens, la réalité est que le ski et les installations mécaniques sont et resteront la colonne vertébrale du tourisme, parce qu’en moyenne on réalise entre 80 et 95% du chiffre d’affaires de nos stations en hiver», insiste le Viégeois.

Or le bilan du tourisme helvétique empire d’année en année. Et la forte appréciation du franc suisse face à l’euro ne fait qu’aggraver la situation. Pour le montrer, le consultant plonge dans les nombreux graphiques et tableaux qu’il a sous ses yeux. Le constat est implacable. Dans les remontées mécaniques, la France et l’Autriche réalisent un chiffre d’affaires deux fois plus important que la Suisse. Au cours de ces vingt dernières années, celui-ci a progressé de 38% dans notre pays. Mais l’Autriche a fait légèrement mieux que son voisin avec une hausse de 43% des revenus, alors que la France a réussi à tripler ses recettes pendant la même période.

De surcroît, le nombre de journées par skieur a fortement chuté en hiver. Selon les chiffres du consultant Laurent Vannat, il a glissé de 35 millions en 1993-1994 à 25 millions à la fin de la saison 2011-2012. La Suisse a ainsi perdu d’importantes parts de marché par rapport à ses concurrents.

Même résultat pour les nuitées dans l’hôtellerie: l’Autriche attire toujours davantage d’hôtes, y compris des dizaines de milliers d’Helvètes, en raison de prix attractifs, de la qualité de l’accueil et de la garantie de neige jusqu’au bas des stations. «Si nous n’agissons pas, la situation peut devenir dramatique. En Valais, plusieurs sociétés de remontées mécaniques de moyenne taille sont proches du précipice», relève Peter Furger.

Réunir les domaines skiables

Depuis le début du siècle, le Haut-Valaisan prône la création de grands domaines skiables organisés autour de destinations phares susceptibles d’être vendues à l’échelle internationale. Pour y parvenir, il faut passer par la dépolitisation des organes dirigeants des sociétés, un professionnalisme accru, la fusion d’installations et l’ouverture de leur capital. Seules ces mesures permettront de dégager une rentabilité suffisante pour investir. «Mon rôle, dit-il, n’est pas de plaire aux gens. Je dois mettre le doigt sur ce qui fait mal.»

A Zermatt et à Crans-Montana, il pousse les acteurs locaux à dépasser leur rivalité d’un autre âge. Au pied du Cervin, la bourgeoisie, qui contrôle les infrastructures touristiques de la célèbre station, est surendettée lorsqu’elle appelle Peter Furger à la rescousse en été 2000. Pressés par les banques, ses dirigeants acceptent de placer ce dernier à la tête de leur société phare: Matterhorn Group Holding. De consultant, le Haut-Valaisan passe à l’action. Il obtient de l’assemblée bourgeoisiale, laquelle détient le pouvoir suprême, de pouvoir séparer les activités de droit public de celles de l’économie privée, fusionner des installations et restructurer les filiales du groupe.

A la même époque, les remontées mécaniques de Crans-Montana - Aminona jouent leur survie. Issue de quatre sociétés de remontées mécaniques qui se concurrençaient pour amener une même clientèle sur les pistes de ski, CMA est au bord de la faillite lorsque les communes actionnaires exigent l’intervention d’un pompier. Ce sera Peter Furger.

En quelques semaines, il parvient à convaincre les banques de renoncer à des créances pour un montant de 10 millions de francs. Les six communes sur lesquelles s’étend la station acceptent de perdre la majorité du capital de CMA et d’avancer un prêt de 10 millions de francs pour permettre à cette dernière de se lancer dans l’avenir. Zermatt et Crans-Montana disposent désormais des moyens pour investir et commencer une nouvelle aventure.

Peter Furger ne réussit cependant pas toujours à obtenir ce qu’il veut. Dans la première moitié de la dernière décennie, il reçoit un mandat du Conseil d’Etat du canton de Vaud pour qu’il se penche sur l’avenir des Alpes vaudoises. Ses conclusions sont toujours les mêmes. Là aussi, il préconise la fusion d’installations autour de deux structures principales: d’une part, Les Diablerets - Villars-sur-Ollon, Gryon avec l’intégration de Glacier 3000; d’autre part, Rougemont avec Gstaad.

De leur côté, Les Mosses et Leysin se réuniraient au sein d’une troisième société. A Château-d’Œx, la colère gronde. Car Peter Furger soutient la fermeture du téléphérique de la Braye. Le législatif refuse le plan et continue toujours à financer cette installation. Dans les autres stations, on acquiesce sans trop se réjouir.

Quelques années plus tard, le Haut-Valaisan est à nouveau mandaté pour réfléchir au positionnement des Alpes vaudoises à la suite d’un postulat du député au Grand Conseil Olivier Feller. Le rapport qu’il dépose est tout aussi explosif que le précédent. Il prévoit les regroupements des entreprises et des offices du tourisme, l’abandon de la Braye et la création d’une grande boucle, autrement dit d’un grand domaine skiable
qui permettrait de relier Villars-sur-Ollon au Glacier 3000 par Les Diablerets et la même station à Leysin via un téléphérique.

Là aussi, les conclusions auxquelles est arrivé Peter Furger ne seront pas entièrement reprises par le projet déposé par les acteurs des Alpes vaudoises au Conseil d’Etat. Celui-ci doit valider le dossier d’ici à la fin de cette année avant de proposer les investissements à consentir dans les prochaines années. Les communes de la région ont préféré renoncer à une des propositions clés du rapport Furger: la liaison entre Villars-sur-Ollon et Leysin.

Le Viégeois ne se défile pas lorsque les sociétés auditées lui demandent d’appliquer lui-même la stratégie qu’il a concoctée. Il a ainsi accepté de prendre des responsabilités au sein de plusieurs entreprises de remontées mécaniques en devenant, par exemple, président du conseil d’administration de Matterhorn Group Holding à Zermatt et administrateur-délégué de Crans-Montana - Aminona et de Bergbahnen Gstaad Saanenland. Peter Furger vient de renoncer au 31 août dernier au poste de directeur ad interim de Valais/Wallis Promotion, une nouvelle structure chargée, comme son nom l’indique, de promouvoir l’économie cantonale dans son ensemble et dont il a défini les missions.

D’aucuns disent de Peter Furger que l’exécution des mesures qu’il a préconisées lui convient parfaitement. On salue aussi son courage pour dépasser les idées reçues et oser affronter les rivalités locales très pesantes. Car il pose toujours un regard sans concession sur les sociétés auscultées. «On lui demande d’être visionnaire. Ses propositions nous interpellent et nous remuent», souligne Nicolas Rey-Bellet, président de Télémorgins. Et de constater: «Son modèle théorique doit être adapté au terrain. Pour y parvenir, la route est parfois sinueuse. Car les mentalités constituent un frein.»

De même, le caractère bouillonnant de Peter Furger peut lui jouer de mauvais tours dans ses relations avec autrui. «Si je partage entièrement ses opinions, je reconnais que sa personnalité est parfois rude. Il lui manque un peu de diplomatie», remarque Jean-Noël Rey, l’ancien directeur de La Poste qui l’a côtoyé lorsqu’il présidait aux destinées de Crans-Montana - Aminona. «Peter Furger a lancé de très bonnes idées, mais la rondeur nécessaire pour tenter de les faire aboutir lui a parfois fait défaut», constate François Seppey, l’ex-chef du Service du développement économique du canton du Valais qui dirige maintenant la HES-SO Valais.

«J’ai l’habitude d’avoir un langage direct et de parler clairement. On m’a souvent dit de mieux calculer l’impact de mes prises de position. J’ai toujours préféré suivre mes convictions. Cela ne plaît pas à tout le monde», rétorque Peter Furger. D’autant que «le canton du Valais entretient encore l’illusion du chacun pour soi», regrette Jean-Noël Rey.

Peter Furger aurait pu faire une brillante carrière dans la banque ou dans l’assurance à Zurich ou à Bâle. Son destin se joue à l’âge de 25   ans. Peter Furger postule alors à ce qui s’appelait l’Union de Banques Suisses. Le Haut-Valaisan se souvient de son entretien d’embauche dans le bâtiment de la Paradeplatz.

«Lors de la discussion, j’ai manifesté mon souhait de pouvoir retourner en Valais dès que j’aurais acquis une certaine expérience afin que mon canton puisse profiter de mes connaissances. UBS m’a répondu sèchement qu’une région périphérique n’a pas besoin d’universitaires. J’ai alors renoncé à entrer dans la banque.»

Consultant réputé

La carrière du consultant Peter Furger démarre vraiment en 1999 lorsque la commune de Loèche-les-Bains, mise sous tutelle par le canton en raison de sa mauvaise gestion, le nomme à la présidence du groupe Leukerbad en pleine déconfiture. Mais il ne peut éviter la faillite que de deux sociétés (les remontées mécaniques et les transports publics de la commune) sur les sept que compte la holding.

Pour ce docteur en économie de l’Université de Berne qui possède depuis 1974 un bureau de conseil spécialisé dans la planification régionale et les investissements touristiques, c’est un tournant.
A 51   ans, il abandonne définitivement la politique après le choc qu’il subit au printemps 1997 en échouant au premier tour de l’élection au Conseil d’Etat valaisan dans les rangs du Parti démocrate-chrétien. Peter Furger peut désormais entièrement se consacrer à ses activités professionnelles.

Depuis lors, ce fils de postier, dont l’épouse donnera naissance à huit enfants, est devenu un des consultants les plus connus dans le domaine de la restructuration des remontées mécaniques. Sa vie dans le Haut-Valais, loin des principales agglomérations du Plateau, et ses études l’ont préparé à cette carrière. Obtenue en 1974, sa thèse examine déjà la question du développement des régions de montagne, en particulier celui de la vallée de Conches. «Je voulais montrer que les aides à l’investissement étaient absolument nécessaires pour conserver une activité dans les vallées reculées de ce pays», explique Peter Furger.

A 67  ans, Peter Furger n’a rien perdu de sa fougue. Il continue à se battre pour le tourisme suisse, en particulier valaisan, même s’il a démissionné de toutes ses fonctions dirigeantes à la fin de l’an dernier.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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