Bilan

Patrick Delarive, entrepreneur, promoteur et (peut-être) vedette de télé

Animateur-producteur, un modèle économique particulièrement rentable que les chaînes de télévision françaises ont adopté dans les années 1990. Les Thierry Ardisson, Arthur ou Emmanuel Chainn'ont-ils pas fait leur richesse en livrant des émissions clé en main aux grands diffuseurs qui, eux, entretiennent la concurrence via un «mercato» pendant lequel la presse people trouve aussi son bonheur?

En Suisse, ce modèle arrive par la nouvelle chaîne valdo-fribourgeoise, La Télé, et un promoteur immobilier inattendu dans l'audiovisuel: Patrick Delarive. A 48 ans, ce boulimique a déjà été gérant de fortunes, négociant, distributeur, capital-risqueur, hôtelier. Et ne vient-il pas d'investir 150 millions de francs dans le plus gros projet immobilier de Suisse romande, les Moulins de la Veveyse? Cette expérience, il l'apporte à la société de production qu'il a dernièrement fondée. Il peaufine une émission économique qui commencera d'être diffusée d'ici à l'automne prochain. Une émission qu'il compte bien animer.«Ce ne sera pas tout de suite le modèle des producteurs-animateurs à la française puisque la chaîne va participer à la production de l'émission, précise Christophe Rasch, directeur de La Télé. Mais c'est clairement vers ce principe que l'on tend avec le développement de la compétition audiovisuelle sur le marché romand.» Cette évolution, l'entrepreneur Delarive l'a flairée. Pour lui, la concurrence créée par La Télé autorise un nouveau modèle économique. «Il est temps de s'y prendre autrement pour produire des émissions en Suisse.» A côté de son émission économique, il prépare un programme pour suivre la marcheuse de l'extrême Sarah Marquis, lors de son prochain périple de la Sibérie à l'Australie. Et, il rêve d'un talk-show ciblé sur le public féminin.Rien, pourtant, a priori ne le prédestinait à ce tournant vers la télévision. Rien sauf peut-être une volonté de toujours prendre des risques et de se lancer des défis afin de créer quelque chose de vraiment neuf. C'est le fil rouge de sa vie d'entrepreneur curieux de tout.Dans son vaste bureau en attique dans l'immeuble abritant le Groupe Delarive à Pully, il répète qu'il fait «des affaires qui l'ennuient parfois pour se donner les moyens d'entreprendre celles qui le font vibrer». Si la création le passionne et la gestion beaucoup moins, cela ne signifie pas qu'il travaille avec légèreté. Au contraire, il fait les choses à fond pendant quatre ou cinq ans. Mais quand le projet a démarré, il passe la main pour se consacrer à d'autres idées. Maintenant qu'il débute dans l'audiovisuel, il a transmis les commandes opérationnelles de la Régie de la Couronne, son pôle immobilier, à un jeune directeur, Jean-Christophe Delacrétaz. Toute la carrière de Patrick Delarive est ainsi marquée par ses brusques revirements. Le plus souvent avec succès. Mais pas sans difficultés.D'Ouchy à New YorkLe promoteur ne cache pas que sa vie a commencé comme celle d'un cancre. «Au Collège Champittet, j'ai redoublé trois fois en six ans.» Il ne dit pas cela avec le snobisme de ceux qui ont réussi en dépit de piètres études. En témoigne sa fierté d'avoir un fils qui va entrer à la Haute Ecole de Saint-Gall et une fille qui brille dans ses études. Mais on sent cependant que ses réussites sont un peu vécues comme des revanches sur le destin.Arrivé en 1968 de Suède, d'où est native sa mère, il a en effet dû batailler contre son père, Parisien d'origine, pour suivre la voie d'un apprentissage de commerce à la Banque Populaire Suisse quand ses frères prenaient celles de la médecine et du management. Suisse et fier de l'être, comme le soulignent le chariot et la casquette de commandant de bord de Swissair qui décore son bureau, Patrick Delarive a commencé tout en bas de l'échelle. Vendeur à la crêperie d'Ouchy, rechappeur de pneus dans un garage à Vevey lorsqu'il était adolescent, il a toujours aimé les besognes concrètes de l'économie tangible. Cela le conduit dès 20 ans à se voir proposer le marketing et la publicité de la BPS puis à construire à coups de stages en Allemagne et au Royaume-Uni un CV suffisamment convaincant pour débuter bientôt dans la gestion de fortunes chez Fides, filiale duCredit Suisse.En ce début des années 1980, la finance commence un boom «qui s'est peut-être achevé l'an dernier». Chez Fides, il grimpe quatre à quatre les échelons pour prendre la responsabilité de l'administration des titres avant de se former plus directement à la gestion de fortune. C'est l'époque du décollage de l'euromarché. Les milliards pleuvent. Recruté par Citibankpour un salaire de 6000 francs par mois, mirobolant à l'époque pour un jeune homme de 22 ans, il est rattrapé in extremis par Fides. «Nous avons une formation pour les cadres prometteurs à l'International Banking School de New York», lui explique-t-on. Patrick Delarive, qui vient de signer avec Citibank, met des conditions à son retour. La filiale du CS les accepte.Il se retrouve deux semaines plus tard à Manhattan dans un cours où les Olivier Steimer(aujourd'hui président de la BCV), Rolf Doerig(président de SwissLife) ou Alex Widmer(CEO décédé de Julius Baer) qui l'entourent ont au minimum un diplôme HEC. Entre les calculs de moyennes mobiles et de beta, l'ancien cancre de Champittet doit s'accrocher. Il obtient son diplôme et rentre en Suisse avec le rang de fondé de pouvoir. Il a 24 ans et dirige une cellule de clients VIP incluant hommes d'affaires internationaux, stars et membres des familles royales du Moyen-Orient. Ses perspectives de carrière semblent toutes tracées. Mais ce schéma ne convient pas précisément au jeune banquier. «Je me suis toujours vu plus comme un chasseur qu'un éleveur.» En juin 1989, alors que sa femme est enceinte de huit mois, il donne sa démission.L'effondrement du bloc soviétique lui donne l'occasion de rebondir dans un tout autre secteur d'activité. A l'invitation de clients actifs en Europe de l'Est, il se lance dans le négoce. A l'époque, le commerce avec l'Est s'apparente encore à du troc. Patrick Delarive mesure vite que, en échangeant de l'engrais contre de l'huile végétale, on n'obtient que des marges ridicules. Il propose alors à ses partenaires de remonter la chaîne de valeur et de profiter de la soif de produits de consommation des populations libérées du joug soviétique. Il contacte les fournisseurs et commande 20 tonnes de plaques de chocolat chez Lindt & Sprünglipour la Yougoslavie. Dix-huit mois plus tard, il en achète entre 120 et 150 tonnes par semaine. Ses affaires boument mais elles sont loin d'être de tout repos. En décembre 1991, il est forcé de se rendre à Sarajevo s'il veut encaisser une facture de 300 000 deutsche mark. Avec la guerre qui fait rage entre la Serbie et la Croatie, avec le conflit qui se prépare en Bosnie, il n'y a plus de vol régulier vers la ville olympique. Qu'importe, il loue un avion chez Aeroleasing. Il aura juste le temps de récupérer son argent et de redécoller avant que l'aéroport bosniaque ne commence à être bombardé.L'aventure ne le refroidit pas. Fidèle à son idée que les meilleures marges se trouvent au plus près des consommateurs, il propose à ses partenaires d'ouvrir des supermarchés. Il commence par Sofia en Bulgarie, Gdansk en Pologne, puis Moscou. Son affaire contrôle désormais deux plates-formes logistiques à Bâle et à Rotterdam. «Dans la capitale russe, mon supermarché est devenu le quatrième plus important.» Mais vivre trois semaines par mois en voyage pendant que ses enfants grandissent et être forcé de se déplacer avec un garde du corps l'épuise.«Un jour, deux grands-mères ont reçu une rafale devant mon supermarché à Moscou, se souvient-il. Quelques minutes plus tôt, c'est moi qui aurais été victime de cette violence aveugle.» Face à ces risques physiques croissants, Patrick Delarive décide de liquider son affaire en 1994. «Une fois tout payé, il ne restait pratiquement rien.» Il lui faut repartir de zéro. Dans la finance, les portes s'ouvrent. «C'était comme si je n'avais pas quitté l'industrie.» Mais décidément, le carriérisme ne lui convient pas. Début 1996, il s'installe à son compte comme gérant indépendant avec une poignée d'anciens clients qui lui confient 10 millions de francs. Un peu plus tard, la fortune qu'il a en gestion se multiplie par dix. Il tisse alors des liens avec la banque américaine Raymond James.«Ma chance a été d'arriver frais sur des marchés bien orientés après une période difficile», commente-t-il. En quelques mois, il se hisse dans le top 10 des 2500 courtiers mondiaux de Raymond James. Cette dernière lui propose d'ouvrir une franchise à Lausanne. En 1997, il gagne son premier million.De la finance à l'immobilierParadoxalement, le gérant de fortunes se refuse à investir cet argent dans la finance. Au contraire, dans le cadre de la recherche d'un appartement pour un client, il fait sa première affaire immobilière. Il s'associe à cette occasion avec un ancien courtier de chez Bernard Nicod, Claude Chappuis, qui a créé la Régie de la Couronneque Patrick Delarive rachètera intégralement en 2004. Même si les fonds sous gestion de son pôle finance vont bientôt atteindre 400 millions de francs, intellectuellement, il est passé à autre chose.Dans l'immobilier d'abord, il rachèteCofideco en 2005 à Vevey pour compléter le pôle de services de la Régie de la Couronne avec une importante activité de gérance. Il a 15 agences et 150 employés auxquels vont s'ajouter indirectement les centaines d'ouvriers de son plus gros chantier. Informé à la dernière minute de la mise en vente des terrains des Ateliers de constructions mécaniques de Vevey par la BCV, il a monté une offre risquée qui parie que le site industriel n'aura pas à être dépollué dans les proportions que d'autres croient. Bingo. Au nez et à la barbe des principaux acteurs locaux et internationaux, il souffle pour quelques dizaines de millions de francs les plus grands terrains à construire dans une ville de Suisse romande. Au total, il investit 150 millions pour un projet modèle: 400 appartements construits avec les normes environnementales les plus strictes (Minergie Plus, 80% d'économie d'énergie) et commercialisés avec un schéma qui favorise la mixité sociale et la vie de quartier (garderie, commerces...)En parallèle, Patrick Delarive explore d'autres secteurs économiques. Il a investi 3,5 millions dans le concept d'écotourisme Whitepod au-dessus de Monthey. Consulté en 2002 sur le potentiel de valorisation des start-up issues du Centre suisse d'électronique et de microtechnique (CSEM), il a aussi créé la société de capital-risque Jade Investavec Thomas Amstutz, ex-membre de la direction générale du Credit Suisse.Et la finance dans tout cela? Patrick Delarive considère «qu'elle tourne désormais sur elle-même plutôt que d'être au service de l'économie». Plus spécifiquement dans la gestion de fortune indépendante, il estime que c'est une activité «mourante» faute de valeur ajoutée dans la gestion, de facteurs démographiques et de l'érosion du secret bancaire. «Je dis à mes clients étrangers: reprenez votre argent et payez les pénalités de votre fisc pour être tranquilles ou alors investissez dans du concret.» S'il lance les débats de sa future émission avec de telles remarques, Patrick Delarive pourrait bien se révéler bien plus provoc' que ne le laisse penser son passé d'entrepreneur à succès.

En dates1962: Naissance à Göteborg (S).1968: Arrive en Suisse.1984: Obtient un diplôme de l'International Banking School of New York, fondé de pouvoir chez Fides.1989: Se lance dans le négoce avec l'Europe de l'Est.1994: Crée le Groupe Delarive à Pully.2002: Cofonde Jade Invest à Neuchâtel.2004: Rachète la Régie de la Couronne.2008: Inaugure le chantier des Moulins de la Veveyse.2009: Reprend Whitepod.2010: Constitue une société de production audiovisuelle.

 

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