Bilan

Les racines suisses de la famille Guggenheim

De New York à Bilbao, leur nom brille au firmament de l’art. La saga de cette famille juive a commencé en Argovie.
  • Le Musée Guggenheim de Bilbao a vu le jour en 1997, 38 ans après celui de New York.

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  • Lengnau, village argovien où est né Meyer Guggenheim, père de Solomon, en 1830.

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  • En 1847, comme les autorités suisses lui ont interdit de se remarier, le père de Meyer Guggenheim migre avec sa famille vers New York.

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  • La broderie de Saint-Gall à la fin du XIXe fera la fortune de la famille.

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  • Meyer Guggenheim dans son bureau new-yorkais en 1889, entouré de ses sept fils (de g. à dr.) Benjamin, Murry, Isaac, Daniel, Solomon, Simon et William.

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Peu de gens savent que Meyer, père de Solomon Guggenheim, fondateur du Musée de New York, a vu le jour en 1830 dans un village de Suisse, à Lengnau (Argovie). Jusqu’au milieu du XIXe siècle, ce village était quasiment l’unique lieu en Suisse où les juifs pouvaient librement s’installer, avec le village voisin d’Endingen.

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L’étonnante trajectoire de ce père et de son fils, nés en Suisse dans la pauvreté, a passionné Gilberte Favre, férue d’art et auteure de nombreux livres édités aux Editions de l’Aire. «En 1847, Simon et Meyer ont quitté Lengnau pour tourner le dos à la misère et conjurer le destin. De la Suisse à l’Amérique, leur courage et leur esprit de solidarité, conjugués à leur ingéniosité, les ont conduits sur les chemins de la fortune, de la créativité et de la philanthropie», résume l’auteur d’une biographie* publiée l’an dernier en trois langues (français, anglais et allemand), avec le soutien du canton d’Argovie, de la Fondation Oertli, de la Fondation Göhner et de la Fédération des communautés israélites de Suisse.

Pauvre et orphelin

Le récit commence en 1836 à Lengnau. Meyer Guggenheim, âgé alors de 6 ans, voit sa mère être transférée dans un hôpital spécialisé. La commune juive de Lengnau paie les vêtements, chaussures et frais médicaux de ses six enfants, ce que le jeune Meyer considère comme une humiliation. Sa santé ne s’améliorant pas, les autorités décident de placer le père sous tutelle et de disperser les enfants (cinq filles et un garçon) au sein de familles plus ou moins apparentées de Lengnau. La mère décède peu après. 

Afin d’alléger la tâche de son père, le jeune Meyer exerce, parallèlement à l’école, le métier de colporteur. Une caissette sur le dos, il  frappe aux portes des ménages pour y vendre du fil, des boutons, etc. A 16 ans, il commence son apprentissage de tailleur à Endingen. L’adolescent sait qu’il n’a pas le choix. «Au nom de lois absurdes, il est interdit aux juifs, sur tout le territoire helvétique, d’acquérir de la terre et de la cultiver, d’accomplir des études et de devenir avocat ou médecin, par exemple.» 

Alors qu’il finit son apprentissage, son père tombe amoureux d’une femme un peu plus jeune que lui, Rachel Weil Myers. Elle est veuve, elle aussi, et mère de sept enfants. Ils décident de s’unir, sauf que les autorités de Lengnau leur interdisent ce mariage sous le prétexte qu’ils sont trop pauvres. Le couple décide alors de quitter le pays. Ils vendent leurs biens et partent en bateau pour les Etats-Unis en 1847.

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Ils débarquent à Philadelphie. A 56 ans, Simon peut enfin épouser Rachel Myers, 42 ans. Meyer, le fils, propose à son père d’exercer le métier de colporteur, faute de moyens pour ouvrir un atelier de tailleur. En 1852, Meyer épouse Barbara, l’une des filles de sa belle-mère. Les affaires marchent suffisamment bien pour permettre au jeune couple d’emménager dans un logement plus confortable et d’ouvrir une petite épicerie. «En plus de succédané de café et des épices traditionnelles, ils y vendent une crème de nettoyage.

La substance est quasiment miraculeuse puisqu’elle est censée ne pas laisser de traces sur les mains des ménagères confrontées chaque jour à un combustible nommé anthracite. C’est alors qu’une idée effleure l’esprit de Meyer. Pourquoi son père et lui ne fabriqueraient-ils pas ce produit?» Il contacte le chimiste à l’origine de cette crème qui accepte de lui vendre sa formule. Ce sera un succès.  

Retour en Suisse

Peu après, Meyer tente de créer de l’essence de café, une denrée alors réservée aux riches. Il réussit à fabriquer un succédané instantané à la portée de toutes les bourses. Meyer Guggenheim finit par ouvrir un nouveau magasin avec l’aide de deux amis. La situation de la famille s’est considérablement améliorée. Ils emménagent dans un quartier plus cossu. Meyer va intensifier l’import-export d’épices et réussir à acheter des stocks à bas prix. 

Ses bonnes affaires le poussent à se lancer dans d’autres investissements: la broderie de Saint-Gall, alors très à la mode en Europe. En 1871, Meyer envoie son fils aîné, Isaac, âgé de 17 ans, à Bâle pour se former au commerce. En 1873, il sera suivi par trois de ses frères. Les aînés Guggenheim vont demeurer une dizaine d’années en Suisse. En 1874, ils y étaient encore lorsque la Constitution fédérale reconnut les juifs comme des citoyens à part entière, libres de choisir leur métier et leur lieu de résidence.

Meyer Guggenheim ouvre alors une société à Saint-Gall qui lancera une fabrique de broderie dans ce canton, puis une seconde en Allemagne voisine. Ces broderies seront à l’origine de la fortune des Guggenheim qui en fabriquèrent et en importèrent durant trente ans. En 1880, trente-trois ans après avoir traversé l’Atlantique, les Guggenheim sont devenus la cinquième fortune d’Amérique.

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*«Guggenheim Saga, de la Suisse à l’Amérique», par Gilberte Favre, Editions Z, 2016.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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