Bilan

Le quotidien Le Temps condamné à faire plus avec moins

Trente-six collaborateurs ont perdu leur poste au sein du groupe de presse helvético-allemand Ringier Axel Springer. La rédaction du Temps se trouve amputée d’un tiers de ses forces pour tracer sa voie sur un marché hostile.

Une vingtaine de personnes ont perdu leur poste au sein de la rédaction du Temps.

Triste journée pour la presse romande. Trente-six postes au total disparaissent de l’entité Le Temps-L’Hebdo. Les employés concernés ont été informés hier matin de leur sort. Sur les 14 personnes qui travaillaient essentiellement pour feu L'Hebdo, seules trois n'ont pas été licenciées, et sept pigistes réguliers perdent leur mandat. Le Temps voit disparaître l’équivalent de 20 postes. Le quotidien, qui a perdu 16 journalistes selon le communiqué, en comptait 75 (actifs pour l'ensemble de la newsroom Axel Springer Ringier) avant la restructuration. Loin de bénéficier de la concentration des moyens sur un seul titre, Le Temps se retrouve amputé d’un tiers de ses forces. Une nouvelle onde de choc frappe la Suisse romande, après celle provoquée par la fermeture effective de L’Hebdo, dont le dernier numéro est paru le 3 février.

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Avec près de 30'000 abonnés, Le Temps est crédité de 98'000 lecteurs (étude MACH BASIC d'octobre 2016). Il y a cinq ans, le quotidien en comptait 127'000 (étude MACH Basic de février 2012). Ses tirages, de 32'266 exemplaires, sont en recul (ils étaient à 41'531 en 2012). Des tendances qui reflètent l'ensemble du secteur de la presse écrite. La mission du journal est maintenant de faire plus et mieux avec moins. Bref, la quadrature du cercle.

Les succès du New York Times et du Monde

Ancien du Temps et de l’Hebdo exerçant actuellement comme l’un des rédacteurs en chef du Monde, Serge Michel commente: «A mon sens, l’avenir de la presse passe par un renforcement massif de l’offre digitale qui demande de nouveaux investissements. Le New York Times et Le Monde ont fait cette démarche et sont maintenant bénéficiaires. Ce n’est pas en limant les charges que l’on assure la pérennité des titres».

En 2014, le journaliste avait organisé une offre de rachat du Temps avec le soutien du Cercle des amis du Temps, des personnalités voulant se réunir au sein d’une fondation d’utilité publique avec l’objectif d’investir dans le développement du journal. Serge Michel lâche: «Ringier a préféré confier Le Temps au groupe allemand Axel Springer que de s'associer à des mécènes et investisseurs romands. Les deux éditeurs ont géré le Temps à leur manière, avec hélas de mauvais résultats. Je peux rappeler les membres du Cercle mais je doute que leur motivation soit intacte».

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Dans le sillage de la suppression d’une trentaine de postes à la fin 2016 chez la Tribune de Genève et 24 Heures au sein du groupe Tamedia (éditeur de Bilan), le concurrent Ringier Axel Springer ravive l'inquiétude de la population pour la presse régionale. «Les deux grands groupes de presse helvétiques appliquent des stratégies similaires. Les directions resserrent le garrot sur les rédactions à chaque nouveau recul des recettes afin de préserver leurs marges», décrypte un observateur.

Le défi de la numérisation

Directeur romand d’Avenir Suisse et ex-CEO d’Edipresse (intégré depuis 2013 à Tamedia), Tibère Adler analyse: «L’ensemble des secteurs de l’économie est aujourd’hui confrontée à la numérisation. Or il est rare que les acteurs traditionnels parviennent eux-mêmes à révolutionner leurs activités. En finance, les progrès viennent des fintechs et non des banques. La réponse à cette mutation passe par l’innovation et l’entrepreneuriat. Et force est de constater qu’en Suisse,  il n’y a pour l’instant que peu de nouveaux acteurs ou de nouveaux projets dans le domaine de l’information».

Tibère Adler établit un parallèle entre l’industrie culturelle et la presse en mal de nouveaux modèles. « Dans les arts, une bonne partie des réalisations se montent en tant que projet ponctuel et non comme la production d’une organisation employant de  larges effectifs salariés qui doit assurer sa pérennité. Des volontés s’allient autour d’une idée, réunissent le budget nécessaire (avec l’aide de mécènes, de sponsors, voire de fonds publics) puis le concrétisent avant de passer à un autre type d’activités. » L’ancien homme de presse lance une autre piste : « Pour couvrir une part de leurs investissements dans la technologie, les initiateurs de projets innovants dans le domaine du journalisme pourraient solliciter les organes publics de soutien à l’industrie comme la Commission Technologie et Innovation».

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Pour l'éditeur Pierre-Marcel Favre, c'est l'économie régionale qui est en général dévaluée. "On peut vanter les mérites de la mondialisation qui nous aide à exporter. Elle amène aussi une appréciation souvent déplorable des situations de ce qui est régional. Espérons que le Temps n’en soit que partiellement victime", conclut-il. Productrice à la RTS, Romaine Jean plaide quant à elle: "L'information n'est pas un bien comme un autre, c'est un bien public, un bien commun, un pilier de la démocratie. Et la Suisse romande est en train de s'appauvrir, de s'assécher. Il faut, poursuit-elle, qu'il y ait une réaction aussi des pouvoirs politiques, car ils sont concernés par ce qui est en train de se passer".

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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