Bilan

Le disciple romand de Léonard de Vinci

Sur les cendres industrielles des anciennes Imprimeries réunies, le patron de Campus Biotech, Benoît Dubuis, a bâti un univers d’innovation collaboratif, transversal et citoyen.
  • Sans une once d’élitisme, le Valaisan collectionne pourtant les distinctions: meilleure maturité cantonale (Sion), médaille récompensant les meilleures thèses de doctorat (ETH).

    Crédits: Dr
  • Benoît Dubuis a donné vie à l’antenne suisse du plus gros incubateur d’Europe, MassChallenge.

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A l’image de son modèle Léonard de Vinci, Benoît Dubuis est un pluridisciplinaire. Ce Valaisan, qui dirige à Genève le Campus Biotech depuis 2013, au profil aussi scientifique que littéraire, féru de philosophie, est un grand adepte du génie de la Renaissance, sur lequel il a beaucoup lu. «Le maître à penser de De Vinci, Andrea del Verrocchio, disait: «observe», souligne le docteur en sciences et entrepreneur, qui a créé fin 2015 la Fondation Inartis sur le site des anciennes Imprimeries réunies de Lausanne (IRL), désormais baptisé Les Ateliers de Renens. 

Le site historique est un bel exemple de destruction créatrice. Il y a à peine un an et demi, Bilan relatait le vide angoissant du hall principal du site des imprimeries, fermé depuis juillet 2015, et le démontage de la dernière rotative. Mais aussi la fourmilière d’innovation alors naissante qui grouillait déjà au 1er étage. Depuis, la jungle technologique s’est propagée sur les trois niveaux. 

Au rez se trouve le fameux «maker-space», l’espace commun de création. Tous types de projets, tous secteurs confondus, y sont réalisables. Des cours de sensibilisation et d’étude de la technique y sont donnés. Au 1er étage, un laboratoire de biologie-chimie accueille une communauté de biohackers. Diverses entreprises technologiques occupent des bureaux.

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Au 2e, on trouve UniverCité, l’espace de cocréation, BeCurious TV et le programme Innokick de la HES-SO, premier master interdisciplinaire de Suisse. Les sociétés qui passent par cette accélération bénéficient ensuite du MassChallenge. 

L’émanation suprême de cette caverne d’Ali Baba des inventions, c’est en effet l’incubateur de start-up MassChallenge, établi au 3e étage. Avoir donné vie à l’antenne suisse du plus gros incubateur d’Europe, c’est aussi l’œuvre de Benoît Dubuis. Cette année, 72 projets ont été sélectionnés et ont rejoint UniverCité fin juin. Durant quatre mois, des coaches et mentors – chefs d’entreprise et experts – y accompagnent gratuitement les start-up. «En tout, il y a plus de 100 coaches bénévoles, et 7 salariés d’Inartis pendant l’accélération», résume Benoît Dubuis. 

La pluridisciplinarité avant tout

Alors que le Campus Biotech, où 850 personnes sont aujourd’hui établies, entre dans une phase de consolidation en termes de structure et de croissance, Benoît Dubuis libère sa créativité pour donner vie à sa passion, qui est la version moderne de l’humanisme: l’«open innovation». Et ce projet-là, incarné par Inartis (terme que ce latiniste traduit par «entrer dans l’art»), reflète sa vision: le soutien ouvert à l’innovation.

«Dans le domaine technologique, la pluridisciplinarité est la seule chose qui nous mènera plus loin, estime le mécène, qui à certains égards semble ressusciter le modèle de la Société des Arts de Genève. Fondée en 1776, cette société savante dispensait des cours gratuits d’artisanat, dessin, agriculture, horlogerie et mécanique, géométrie, ou encore industrie et commerce. Dans la conception du XVIIIe siècle, il n’y avait pas de séparation entre ces disciplines; c’est au XIXe et au XXe qu’elles ont été séparées. 

On ne trouve pas une once d’élitisme chez Benoît Dubuis, pourtant ingénieur EPFL, titulaire d’un doctorat d’ingénieur chimiste de l’ETHZ, fondateur en 2004 d’Eclosion, premier incubateur dans les sciences de la vie, une discipline où il compte parmi les pionniers en Suisse, organiste à ses heures et qui a toujours excellé en classe dans ses années d’études à Savièse (VS). Bien au contraire, il se prévaut de mettre des outils technologiques (microscopes...), techniques, artisanaux et artistiques à disposition de tous ceux qui souhaitent expérimenter. «Je veux donner la possibilité à n’importe quel créateur de tenter sa chance et de devenir entrepreneur. Des spécialistes acceptent de soutenir cette démarche en donnant des conseils, des cours.» 

Mais on n’entre pas dans ce lieu comme dans un moulin. Certes, les apprentis inventeurs y sont désirés. Mais avant d’offrir l’espace à un candidat, il est interviewé; son réalisme et sa motivation sont évalués. L’un des chercheurs installés au labo du 1er étage veut détecter des ondes d’ovnis? «Pourquoi pas. S’il est par ailleurs pilote, astrophysicien, et qu’il conseille et bénéficie aux autres, il a sa place tout comme un mécanicien venant y tester son concept.» On est bien loin de l’image élitaire de l’innovation qui se résumerait au high-tech. De ce lieu, rappelle-t-il, sont sorties de vraies inventions, à l’instar des cristaux de ruthénium, qui ont intéressé Hublot, ou de BeerDeCoded, décodeur génétique de bière. 

Autre idéal à l’œuvre: la liberté. «Inartis ne veut appartenir à personne pour être ouvert à tous», souligne-t-il, tout en collaborant avec les universités, les organismes publics, les entreprises, la health valley. La fondation reste un «îlot préservé». Ce lieu d’expérimentations ne se veut pas un substitut à la recherche académique, mais un complément, ajoute-t-il. 

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C’est d’ailleurs cette même philosophie qui habite Espace Création à Sion que Benoît Dubuis et la ville de Sion ont lancé en 2010 déjà et qui a redonné vie à l’ ancien hôpital au cœur de la cité valaisanne pour y créer le même cluster d’innovation participative et citoyenne. 

Denis Duboule, professeur de génétique et de génomique, déclarait en 2016 à Bilan que, «pour développer un Google en Suisse, il faut «un souk structuré». Il faut des expérimentations chaotiques dans un campus organisé, qui regroupe toutes les spécialisations et les interactions: créer des mélanges, des brassages de profils, de compétences, pour que ceux qui réfléchissent «out of the box» puissent émerger.» Benoît Dubuis concrétise cette vision de manière quasi télépathique.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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