Bilan

Le Cervin, un sommet qui fascine depuis 150 ans

L’ascension de ce pic emblématique marque les débuts du tourisme de montagne. Une activité capitale pour la région de Zermatt.
  • Le ski se pratique même l’été sur le glacier.

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  • L’Anglais Edward Whymper est le premier alpiniste à parvenir au sommet du Cervin, il y a 150 ans. Au retour, son exploit tourne au drame.

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  • Membre de la cordée, Douglas Hadow entraîne 3 personnes dans sa chute de 1200 mètres.

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  • La tragédie de la première ascension de 1865 fut dessinée par Gustave Doré.

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  • Edward Whymper résidait à l’hôtel Monte Rosa, détenu par Alexander Seiler.

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  • Né en 1884, le Riffelalp, situé à 2222 mètres, se voulait le plus haut hôtel de luxe d’Europe.

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  • Mis en service en 1898, le train à crémaillère du Gornergrat monte à 3089 mètres d’altitude.

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  • Tourisme d’hiver: le train du Gornergrat fonctionne dès 1942 durant la saison froide.

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Sa silhouette se dresse, triomphante, au fond de la vallée de Zermatt. Emblème helvétique par excellence, le Cervin, avec ses 4478 mètres d’altitude, a permis à cette région valaisanne de devenir une icône du tourisme de montagne. Qui célèbre, en cette année 2015, un jubilé: il y a 150 ans, le sommet était vaincu pour la première fois. L’exploit a été accompli par une cordée d’alpinistes emmenés par l’Anglais Edward Whymper. Puis l’expédition a tourné au drame. Quatre des sept aventuriers ont péri lors de la descente.

Retour en arrière. Au début du mois de juillet 1865, Edward Whymper réunit à Zermatt un groupe de montagnards expérimentés. Cet alpiniste de légende a recruté le Français Michel Croz, guide de Chamonix, et deux guides valaisans, les Taugwalder père et fils. Trois Britanniques les accompagnent: Charles Hudson, Lord Francis Douglas et Douglas Robert Hadow. Athlète accompli, ce dernier a escaladé la semaine précédente le Mont-Blanc en quatre heures et demie.

Les aventuriers se mettent en route le 13 juillet pour bivouaquer au soir au pied du Cervin. Les montagnards attaquent l’ascension dans la matinée du 14. Après quelque huit heures d’escalade, ils atteignent le sommet, exténués, en début d’après-midi. Tout à leur joie, les hommes s’embrassent et contemplent le paysage.

Après une heure de pause, il faut penser à la descente. Les hommes se mettent en route. Sur l’arête nord, Douglas Robert Hadow, deuxième derrière Croz, fait un faux pas et entraîne le premier de cordée dans une chute de 1200 mètres. Charles Hudson puis Lord Douglas ne parviennent pas à les retenir et sont à leur tour emportés. Mais la corde d’assurage se rompt, permettant ainsi à Edward Whymper, au guide Peter Taugwalder père et à Peter Taugwalder fils de rester saufs.

Les trois survivants rejoignent la vallée, anéantis par l’accident. Par la suite, le journal viennois Neue Freie Presse émettra l’hypothèse que Whymper a coupé la corde au couteau. Il se serait alors rendu coupable d’un homicide volontaire ou se serait trouvé dans un état de nécessité pour sauver la vie des trois hommes en fin de cordée. Les autorités suisses ont ouvert une enquête qui s’est terminée sur un non-lieu. Edward Whymper, très marqué par cette tragédie, ne tenta plus jamais aucune expédition majeure. 

Des Britanniques fanatiques de montagne

L’ascension du Cervin en 1865 se profile comme le deuxième jalon marquant l’histoire de l’alpinisme après 1786, date de la conquête du Mont-Blanc par le Chamoniard Michel Paccard. Cette pratique sportive rencontre les faveurs des premiers «touristes» à explorer le monde. Ceux-là sont des Britanniques des classes aisées qui ont coutume de partir à la découverte de l’Europe lors d’un grand tour.

Les montagnes suisses en sont une étape au côté des capitales européennes. Parmi ces voyageurs, le poète romantique Lord Byron et l’auteure de Frankenstein, Mary Shelley, sont venus contempler les sommets enneigés depuis les balcons du lac Léman. En 1878, l’écrivain américain Mark Twain écrivait: «Nulle part ailleurs qu’au sommet du Gornergrat on ne peut admirer une telle démonstration de grandeur et de beauté.»

La conquête du Cervin a inspiré à l’illustrateur Gustave Doré des dessins qui ont contribué à faire de ce sommet un mythe. Durant sa courte existence (il est mort à 50 ans), l’Alsacien installé à Paris s’est découvert une passion pour la montagne et se rend à plus de douze reprises en Suisse entre 1853 et 1881. Alors qu’il séjourne à Zermatt à la fin de 1865, il réalise deux dessins: L’ascension du Mont-Cervin et Catastrophe au Mont-Cervin, la chute.

La dynastie Seiler

Lorsqu’il a débarqué à Zermatt pour gravir le Cervin, Edward Whymper a pris ses quartiers à l’Hôtel Monte Rosa, qui voit sa réputation bondir grâce à la prouesse du Britannique. L’établissement appartient à Alexander Seiler. Entrepreneur à la base d’une dynastie hôtelière, le Valaisan était arrivé à Zermatt en 1850 sur l’invitation de son frère, qui a été nommé vicaire trois ans plus tôt. Le Monte Rosa, son premier hôtel, est inauguré en 1853 et compte trois chambres.

Dans les années qui suivent, Alexander Seiler prend en gestion ou achète plusieurs auberges du village. En 1890, une demi-douzaine sont sous sa responsabilité, dont le fameux Mont-Cervin, tandis qu’à 2222 mètres le Riffelalp s’impose comme le plus haut hôtel de luxe d’Europe. On doit aussi à ce pionnier le premier refuge de montagne qu’il a ouvert avec l’hôtelier Joseph Antoine Clemenz en 1868, au pied du Cervin à 3818 mètres d’altitude.

Représentant de la cinquième génération, c’est André Seiler (41 ans) qui est aujourd’hui à la tête du Monte Rosa, avec son épouse Simone. Son père, Christian Seiler, est quant à lui président d’Aevis, la holding qui contrôle le groupe hôtelier Victoria-Jungfrau Collection. Un noyau dur de cousins a cédé les hôtels Seiler à Jelmoli en 2007.

«Mon aïeul Alexander Seiler a eu seize enfants dont onze ont atteint l’âge adulte. Je ne saurais vous dire combien nous sommes de descendants à présent. Le patrimoine risquait d’être disloqué. C’est pour cette raison que nous avons préféré vendre», relate Christian Seiler. Après avoir changé une fois de propriétaire, les immeubles et les terrains appartiennent maintenant à un fonds immobilier de Credit Suisse. Au bénéfice d’un contrat de bail courant sur quinze ans, la société familiale Seiler Hotels Zermatt est en charge de leur exploitation. 

Première saison d’hiver

Mais repartons pour le XIXe siècle. Le développement du tourisme et l’expansion des chemins de fer qui s’élancent à l’assaut des cols et des pics marquent les régions alpines. En 1891 s’ouvre la ligne Brigue-Viège-Zermatt. Fils d’Alexander Seiler, Alexander II prend part à la construction de la voie du Gornergrat: 9,3 kilomètres de long, une pente qui fait jusqu’à 20% et un terminus à 3089 mètres d’altitude.

Alexander Seiler II poursuit l’œuvre de son père en mettant sur pied les bases de l’industrie du tourisme en Valais. Il crée l’Office suisse du tourisme. La famille Seiler travaille à lancer la saison touristique d’hiver, encore inexistante. Le frère d’Alexander II, Hermann, est à la base de l’ouverture des installations dans la neige dès 1928. Il obtiendra de haute lutte que le train du Gornergrat fonctionne durant la saison froide. Le projet se réalisera en 1942, à la suite de la construction (1938-1940) d’une galerie paravalanche de 770 mètres. Le tourisme d’hiver prendra son essor dès le milieu des années 1940.

Zermatt a traversé les 150 dernières années sans perdre son aspect typique de village de montagne. Des règlements de construction très stricts ont permis de conserver notamment les raccards, ces greniers à grain posés sur des pièces de bois verticales. La commune reste interdite aux véhicules à moteur. Par deux fois, les habitants se sont prononcés sur le bannissement de l’automobile. Et par deux fois ils l’ont confirmé, en 1972 puis en 1986.

Aujourd’hui, la moitié des emplois de la bourgade sont issus du tourisme, selon une étude de Credit Suisse datant de 2011. Celle-là affirme que cette station de renommée internationale se distingue par la qualité de son offre gastronomique et hôtelière, ainsi que par un domaine skiable d’une grande superficie. Grâce à des remontées mécaniques qui montent jusqu’à 3900 mètres, le ski s’y pratique même l’été sur le glacier.

Si le choc du franc fort affecte forcément la commune, sa clientèle se montre moins sensible aux prix que celle des stations moins huppées. Un statut que Zermatt doit en grande partie à son héritage historique.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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