Bilan

La collection du marchand genevois Jan Krugier sera bientôt dispersée

Une partie des œuvres seront vendues aux enchères les 4 et 5 novembre par Christie’s à New York. Montant estimé de cette opération : 175 millions de dollars. Après la fermeture de la galerie new-yorkaise, l’avenir de l’adresse genevoise semble compromis.
Le galeriste genevois Jan Krugier et son épouse la dessinatrice Marie-Anne Poniatowska en 2002 à Paris. Crédits: Kasia Wandycz/Paris Match via Getty Images

On ne peut pas dire que la nouvelle ait fait des vagues lorsque Carol Vogel l'a publiée dans le «New York Times» à la mi-juillet. Ou alors les vagues des plages. Le monde vivait dans la torpeur de l'été. La journaliste révélait cependant dans sa «colonne» hebdomadaire que Christie's allait vendre, les 4 et 5 novembre à New York, une partie de la collection du marchand Jan Krugier.

Ce tonitruant personnage était bien connu à Genève, où il est mort en novembre 2008 à 80 ans. Rescapé des camps de la mort, où il était entré à peine adolescent, le Polonais Janick Jakov Krygier se retrouve adopté par une famille suisse au sortir de la guerre. Il veut devenir peintre.

La chose lui fait rencontrer Giacometti et Picasso à Paris dès 1952. Le débutant se rend alors compte, par comparaison, qu'il ne deviendra jamais un artiste majeur. Séducteur en dépit de ses comportements de diva, l'homme est marié à la Genevoise Eva Spierer (des tabacs Spierer), dont il a deux enfants, Tzila et Aviel.

Krugier fonde son affaire en 1962. La galerie viendra en 1967, grâce à la vente d'un important dessin de Georges Seurat. Le Genevois d'adoption est alors l'époux de Marie-Anne Poniatowska, peintre et sœur du futur ministre de Giscard d'Estaing. Une Polonaise d'origine.

L'entreprise prend de l'extension. Elle crée une antenne new-yorkaise. Les foires se multiplient. «Dans ces dernières, les œuvres étaient somptueusement montrées. Elles se voyaient offertes à des prix si étourdissants que les amateurs savaient que leur propriétaire ne tenait pas vraiment à s'en séparer», écrit Carol Vogel.

Et pour cause! Enrichi notamment par ses rapports avec Marina Picasso, Jan Krugier était devenu un insatiable collectionneur, notamment de dessins. Une partie de cet ensemble graphique, auquel le nom de son épouse Marie-Anne se voit associé, a d'ailleurs été montrée dans diverses villes européennes. Genève aurait dû faire partie de la tournée. Mais, comme souvent avec Jan Krugier, un éclat avait mis fin aux tractations.

Fin 2008, le marchand disparaît donc, quelque temps après la rupture (ou plutôt le divorce) avec son associé François Ditesheim. Ce dernier, un peu fatigué, avait repris ses billes pour se concentrer sur sa seule galerie neuchâteloise.

"Recentrer la compagnie sur Genève"

La succession est difficile. Tout commence calmement. Genève, où une équipe stable et compétente tient les choses en mains, et New York poursuivent sur leur lancée. Classiques modernes aux cimaises en temps normal. Quelques présentations d'artistes vivants.

Les premiers craquements interviennent en 2010. Une Fondation Jan Krugier se voit alors créée. Son but reste «le maintien, la conservation et la mise en valeur de la collection rassemblée par Jan Krugier», dont elle se voit attribuer des œuvres.

Il n'y aurait pas de quoi s'inquiéter si en octobre 2010 Tzila Krugier (on ne parle jamais de son frère Aviel, artiste-peintre) ne lançait pas son pavé dans la mare dans un communiqué. La galerie américaine, établie 980 Madison Avenue, va fermer à la fin de l'année. Une partie du stock non rapatrié se verra vendue par son concurrent Richard Feigen. «J'ai décidé de recentrer la compagnie sur Genève, où je vis et où a été créée l'entreprise familiale.» La boutique sera en fait close avant la fin décembre, comme en témoignent divers articles de journaux.

Genève organise encore quelques expositions, dont celles de Gene Mann. La galerie paraît sur un grand pied à Art/Basel, à la Tefaf de Maastricht ou la Biennale des Antiquaires de Paris, avec des stands superbement mis en scène par Evelyne Ferlay. Cézanne y voisine Picasso. Les choses se passent normalement lors de la Biennale de septembre 2012, au Grand Palais. Evelyne et Marie-Anne Poniatowska font les honneurs des lieux.

C'est par la bande qu'on apprend la suite. Tout ne doit pas bien se passer au 29, Grand-Rue. En mars 2013, de nombreux mails anonymes parviennent à l'auteur de cet article, venus d'un proche, et signalent que la galerie genevoise va arrêter. «C'est le désir de Tzila Krugier, aujourd'hui installée officiellement à Monaco. Notre commerce se retrouve étranglé. Le peu de rétrocessions des ventes effectuées pour sa bonne marche fait que nous ne pourrons aller cette année ni à Maastricht, ni à Bâle. On ne nous en laisse plus les moyens financiers.»

Et voilà, après l'absence effective de Krugier à Maastricht comme à Bâle en 2013, que Christie's annonce des ventes! Le 4 novembre, ce seront des tableaux en soirée. Le matin du 5, des dessins et des sculptures. Tout ne se verra bien sûr pas dispersé. Et de loin. Mais il s'agit là d'un important ensemble.

La multinationale attend au minimum 160 millions de dollars le 4, plus 15 millions le 5. Christie's a, d'une façon générale, l'estimation plus prudente (ou moins généreuse) que Sotheby's. Il lui a pourtant fallu remporter contre son concurrent une dure bataille, avec les concessions que cela suppose.

Une partie du «premium» payé par les acheteurs, encaissé normalement en totalité par la maison de vente, se verra ainsi reversée aux héritiers Krugier. La chose permet de supposer qu'ils ne paieront en plus aucun frais en tant que vendeurs. Le CEO Steven Murphy préfère garder le silence. «Les négociations ont été délicates, mais je n'entrerai pas dans leurs détails.»

Une collection plus vraiment genevoise

Qu'y aura-t-il, au fait, dans les deux vacations? Christie's n'a bien sûr pas encore publié les catalogues détaillés. On sait juste que les ventes comporteront à la fois des pièces du stock et d'autres issues d'une collection qui n'est plus vraiment genevoise.

Marie-Anne Poniatowska s'est domiciliée à Venise, où les dessins de Jan Krugier ont failli finir. Un accord était presque conclu avec la Fondation Guggenheim (les plans des salles étaient même arrêtés!) quand il y eut à nouveau une grosse colère du monsieur.

Seuls quelques titres ont déjà été annoncés par Christie's comme faisant partie de l'arrangement. Il y a notamment «Herbstlandschaft» de Wassily Kandinsky (1911). La maison en attend entre 20 et 25 millions de dollars, alors que Krugier avait payé la toile moins de 4 millions en 1989. Plus des Picasso, qui formeraient «un dixième du tout». Le principal est une «Tête», projet pour une sculpture colossale à Chicago. Estimation entre 25 et 35 millions de dollars. A côté, le rare «Autoportrait» de 1971 semble presque bon marché. Entre 6 et 8 millions.

Il reste un point d'interrogation. La galerie genevoise reste aujourd'hui fermée pour vacances. Un papier, sur la porte vitrée, annonce une réouverture le 2 septembre. «Les employés ont très peur», murmure la responsable d'une autre galeriste genevoise de niveau international.

On verra bien comment les affaires tourneront, mais il faut rappeler que les galeries historiques survivent rarement longtemps à leurs fondateurs. Beyeler, dont les prix se révélaient eux aussi stratosphériques, a mis la clé sous le paillasson à la Bäumleingasse. Il y a eu une vente à Londres, en 2011. Notons au passage qu'elle n'avait pas très bien marché...

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Du même auteur:

Bernard Piguet veut animer les enchères genevoises
Comment dealer avec votre marchand

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."