Bilan

L’humour, arme fatale du pitch réussi

Dans une société où chacun est de plus en plus amené à faire des présentations en public, le comique est le moyen le plus efficace d’imprimer son message. Bilan a assisté à Paris à un atelier d’experts. Mémorable.
  • Le spécialiste David Nihill relève que «le pic de l’attention d’une audience intervient à la fin d’une séquence drôle: c’est le meilleur moment pour délivrer son message».

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  • Antonio Casula, CEO de PodioBox, un outil de pitch multicanal.

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Le rire bon pour la santé n’est pas un moyen parmi d’autres pour un président de la Confédération de gagner une notoriété mondiale. C’est le seul. C’est même évident, si l’on compare le nombre de vues sur YouTube de la fameuse séquence de Johann Schneider-Ammann au score des autres vidéos de conseillers fédéraux...

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On dira bien sûr que le travail d’un conseiller fédéral n’est pas d’amuser la galerie. Pas plus que ce n’est celui d’un chef d’entreprise, d’un cadre ou d’un start-upper en quête de fonds. Tous doivent d’abord faire passer des messages sérieux à un public qui ne l’est pas moins. Sauf que l’économie numérique a en quelque sorte accouché d’une société du pitch. La multiplication des canaux d’information s’est accompagnée d’une inflation événementielle que chacun peut constater dans sa boîte e-mail. Comment faire sortir du lot son message dans cette bataille de l’attention du public?  

Neurosciences et verbe espagnol

«Grâce à l’humour», répond David Nihill lors d’un atelier organisé par la conférence Leade.rs à Paris il y a quelques semaines. Irlandais installé à la Silicon Valley, où il conseille des entreprises comme LinkedIn ou Samsung et auteur du best-seller Do you talk funny, David Nihill commence par un constat. Les vidéos de conférences TED les plus vues sur YouTube ont un point commun: elles sont hilarantes. Les cinq premières minutes de celles de Ken Robinson sur le sujet pourtant peu rigolo de l’école tueuse de la créativité des enfants sont rythmées par une dizaine de fous rires. C’est autant à la minute que le premier épisode de Very bad trip. Résultat: 45 millions de vues. Juste derrière, celle sur le langage corporel d’Amy Cuddy atteint 41 millions de vues avec un rythme comique comparable au film La vie de Brian.

«Si votre contenu est mauvais, il n’y a pas de miracle, le comique n’y changera rien, explique David Nihill. Mais s’il est bon, alors il peut faire d’une bonne présentation un moment mémorable.» Au sens propre. Dans son livre Storyteller’s Secret, le coach en communication Carmine Gallo relève que «notre cerveau oublie les choses ennuyeuses mais s’active avec le rire». David Nihill s’appuie lui aussi sur les neurosciences pour affirmer la force oratoire du comique. Et il la démontre avec un verbe espagnol.

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«Le pic de l’attention d’une audience intervient systématiquement à la fin d’une séquence drôle, explique-t-il, quand les rires s’épuisent. Nous attendons tous le prochain gag et sommes suspendus aux lèvres de l’orateur. C’est le meilleur moment pour délivrer son message.» Une «tagline», qui va s’inscrire durablement dans les mémoires. 

Il l’illustre avec le récit d’une expérience particulièrement comique de ses conversations en argot irlandais avec des chauffeurs de taxi à Shanghai. Elles lui ont évité le syndrome «lost in translation» et permis de s’adapter au pays. Les rires retombés, il dit alors qu’en espagnol le verbe s’adapter se dit «caber». Ça n’a aucun rapport apparent et pourtant, comme David Nihill le vérifiera par la suite à de nombreuses reprises lors de son heure et demie de conférence, tout le public va retenir cette traduction tombée de nulle part. 

Conseils aux sinistres

A partir du constat de la puissance de l’humour pour imprimer un message, David Nihill a établi toute une stratégie du comique dans le pitch. Evidemment, cela commence par être drôle. Toutefois, n’est pas Yann Marguet ou Thomas Wiesel qui veut. Du coup, quand David Nihill demande au public de réfléchir à une anecdote comique pour démarrer un pitch, on ne rit plus. Les bras se croisent. Les doigts se tordent, chacun espérant ne pas être appelé au tableau par ce professeur qui évoque le Robin Williams du Cercle des poètes disparus.

Heureusement, ce n’est pas le cas. Et David Nihill va plutôt donner des conseils. D’abord, se servir de ce qu’on a. Par exemple en soulignant l’évident, comme de faire des gestes désordonnés à l’idée de parler en public. Ou en interprétant à haute voix les pensées de l’audience: pourvu que ça tombe sur quelqu’un d’autre, dans ce cas. 

«La famille est aussi un inépuisable réservoir de petites histoires comiques d’autant plus empathiques que tout le monde s’identifie dans la relation avec un ado rebelle ou une mère qui vous parle comme si vous aviez 10 ans.» Il conseille aussi de noter sur son smartphone des anecdotes drôles repérées dans la vie quotidienne, voire de les photographier, les images générant un fort engagement. Il ajoute que ces histoires comiques n’ont pas besoin d’avoir un lien particulièrement direct avec le reste de son discours.

David Nihill passe ensuite à quelques recommandations techniques: ne jamais annoncer son histoire, juste démarrer avec. Si l’on a des talents d’imitation ou d’accent, cela peut être utile, mais dans tous les cas ces histoires drôles doivent être courtes. «Quatre ou cinq phrases maximum avec une mise en place, la chute comique et la «tagline», le message central de son intervention quand les rires se finissent.» Générer une série pour la rompre à la fin avec un élément d’exagération est, selon lui, un bon moyen de rendre une histoire drôle.  

Si David Nihill recommande la concision – dix minutes étant un maximum avec éventuellement autant de temps pour des questions réponses –  il recommande de ne pas finir sur cela. «Si vous avez démarré fort, il faut finir encore plus fort.» En d’autres termes, retrouver l’attention avec une histoire drôle pour finir d’imprimer le message principal. «Au fait, vous vous rappelez comment on dit s’adapter en espagnol?», demande-t-il  pour conclure son intervention. «Caber», crie une audience enthousiaste et qui, selon notre propre expérience, ne l’oubliera pas.

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P.-S.: Vous voulez rire? Le mieux c’est 7comedyhabits.com.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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