Bilan

Ivan Pictet, financier durable

Le banquier genevois prône l’investissement responsable et la finance inclusive. Rencontre avec un administrateur convaincu par l’«énorme potentiel» de ce secteur.
  • «Tant que je peux offrir une valeur ajoutée, je continuerai à faire autant de choses que possible.»

    Crédits: Laurence Rasti/lmd
  • Président de la Fondation pour Genève, lors de «Genève à la rencontre des Suisses».

    Crédits: Georges Cabrera/TDG
  • Crédits: Laurence Rasti/lmd

Descendant d’une des familles qui ont le plus contribué au rayonnement de Genève, Ivan Pictet porte plusieurs casquettes. Il a été associé de la banque privée du même nom durant plus de trente-cinq ans. Parmi les autres fonctions qu’il a exercées, on peut citer celles de président de la Chambre de commerce et d’industrie de Genève, de la Fondation Genève Place Financière, du comité d’investissement du fonds de pension de l’ONU et d’administrateur du World Economic Forum. Membre de l’European Advisory Board d’AEA Investors, il préside toujours, entre autres, la Fondation pour Genève et le conseil d’administration de PSA International. 

Par ailleurs, Ivan Pictet voue aujourd’hui un grand intérêt à l’investissement responsable (inclusive finance). Ce qui l’a amené à accepter le poste de président du conseil d’administration de la société genevoise Symbiotics, l’un des groupes européens les plus actifs dans ce domaine, qui investit dans les pays émergents à travers le microcrédit et le crédit aux PME. Un autre de ses mandats est beaucoup moins connu: celui d’administrateur du géant pétrolier russe Lukoil dont, selon certaines rumeurs, la présence future à Genève serait menacée (lire page 46).

Après avoir partagé son engagement en faveur de la Genève internationale (lire  «Genève au cœur des objectifs de développement durable de l’Onu» sur Bilan.ch), Ivan Pictet s’est confié sur ses activités dans la sphère économique.

Quelle est la différence fondamentale entre la banque traditionnelle et la finance inclusive?

Cette dernière est une partie infime de l’univers d’investissement dans lequel opère toute banque de gestion traditionnelle, mais c’est un secteur au potentiel énorme et qui connaît aujourd’hui une croissance exceptionnelle. Il ne faut pas confondre l’investissement durable (appelé ESG), qui touche à tous les domaines de la gouvernance en matière d’investissement, et les placements dans les pays émergents, qui constituent une part importante de l’univers d’investissement des banquiers. La finance inclusive touche un domaine particulier qui consiste à apporter du crédit à des sociétés et des individus dans des pays qui n’ont pas d’accès au système bancaire.

Cela fait une bonne vingtaine d’années que, en tant que banquier, j’étais actif dans les secteurs des pays émergents et du développement durable. Cela ne fait, en revanche, que depuis que je me suis retrouvé impliqué dans les affaires de Symbiotics que je touche au domaine de la finance inclusive.

Je rappellerai que Pictet a depuis l’an 2000 créé des véhicules d’investissement responsable qui comptent aujourd’hui pour plusieurs dizaines de milliards d’investissement. Quant à Symbiotics, qui opère à partir d’une base de capitaux bien plus modeste, je suis ravi de participer à cette nouvelle activité pour moi et de voir l’idéalisme de cette jeune équipe. Ses 5 bureaux dans le monde couvrent 65 pays où manquent cruellement des sources de financement. 

Pour contribuer au développement durable, les investisseurs doivent s’attendre à des rendements peu élevés?

Pour ce qui est des investissements responsables ou durables, nous estimons que les rendements devraient être, à l’avenir, supérieurs à ceux réalisés dans la gestion traditionnelle. C’est pour cela que le groupe Pictet a adopté des normes ESG pour l’ensemble de ses investissements (quelque 450 milliards de francs sous gestion et administration). 

En revanche, dans le cadre des investissements en finance inclusive, le but recherché est d’obtenir un rendement limité mais équitable, proche de celui des obligations. L’objectif est aussi d’avoir un impact maximal grâce aux crédits. Par exemple, Symbiotics, en vingt ans, avec quelque 3 milliards de crédits accordés, estime avoir contribué à créer plus de 2,2 millions d’emplois. Quant aux investisseurs des fonds conseillés par Symbiotics, leur rendement se situe entre 2 et 4% avec très peu de volatilité, ce qui rend cet investissement aujourd’hui attractif pour les clients institutionnels qui étaient encore, il y a quelques années, totalement absents de ce marché.

Vous soutenez également la recherche académique dans ce domaine.

Par le biais de la Fondation Pictet pour le développement que j’ai lancée, nous avons développé, avec l’Institut IHEID, le Centre finance et développement dirigé par le professeur Ugo Panizza, ancien économiste de la Cnuced. A l’heure actuelle, le centre compte 6 chaires et une multitude d’étudiants en master et en doctorat de l’institut. Mon plus grand désir serait de le voir devenir l’un des principaux pôles d’attraction de l’IHEID.

Dans ce centre sont formés des étudiants à toutes ces matières qui touchent au développement, dont une chaire spécifiquement dédiée à la microfinance. Par ailleurs, plusieurs doctorants préparent leur thèse sur des questions proches de la thématique de la finance inclusive, par exemple le calcul d’indices de référence ou de mesures d’impact.

A vous entendre, on pourrait croire que l’investissement responsable est presque idéal?

La finance responsable comprend une quantité de types d’investissement dont la finance inclusive, à laquelle vous faites allusion, et qui s’opère sous forme de crédits octroyés. Ces derniers obtiennent des taux de remboursement de l’ordre de 99%, ce qui démontre le sérieux avec lequel ils sont accordés et ce qui permet aux investisseurs de s’y retrouver tout en contribuant au développement économique et social de ces pays qui manquent de moyens financiers. 

Les institutionnels sont-ils motivés à apporter leur pierre à l’édifice du développement durable?

Oui, dans tous les cas déjà cités. Pour ce qui est des placements dans les pays émergents, c’est déjà le cas depuis plusieurs décennies. Et les résultats ont été excellents. N’oublions pas que les pays émergents connaissent une croissance supérieure à celle des pays de l’OCDE. 

Pour ce qui est des crédits du type de ceux octroyés par Symbiotics, l’intérêt institutionnel date d’il y a quelques années seulement. La croissance de ce type d’investissement dépasse les 25% par an depuis quelque dix ans et devrait se maintenir à ce taux pendant longtemps.

Le Centre finance et développement a organisé début octobre la conférence DebtCon, qui a réuni pendant deux jours les plus grands spécialistes pour parler des problématiques de la dette étatique. Le développement durable y a-t-il été abordé?

Il n’a pas été abordé en tant que tel. Le colloque s’est essentiellement penché sur la politique monétaire des pays développés, du problème des bas taux d’intérêt artificiellement subventionnés et de l’endettement croissant des pays de l’OCDE ainsi que de la Chine. 

Quelle conclusion globale avez-vous retirée?

Il semble évident que, sauf mesure courageuse des gouvernements concernés, nous allons vers des temps difficiles.

Vous avez choisi d’être très actif sur plusieurs fronts alors que la grande majorité des personnes de votre âge profitent de la retraite. Qu’est-ce qui vous fait courir?

J’avoue que j’ai besoin de rester actif. J’ai la chance de bénéficier d’un secrétariat et d’un bureau que la Banque Pictet met à disposition de ses anciens associés. Cela me permet d’y mener une quantité d’activités que j’aime faire et qui satisfont ma curiosité naturelle. Cela me permet de bien connaître la Russie. Lorsque j’étais associé de Pictet, j’ai fait de même avec le Japon où je suis allé plus d’une centaine de fois.

Tant que je peux offrir une valeur ajoutée, je continuerai à faire autant de choses que possible, tout en étant bien conscient que personne n’est indispensable et qu’il faut aussi savoir assurer les relais. 

Marat Shargorodsky

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