Bilan

Hôtel Beau-Rivage Genève, une aventure familiale

Dirigé par la cinquième génération, l’établissement célèbre son 150ème anniversaire. Retour sur un destin remuant.
  • Derrière la doyenne Janine Mayer (au centre) qui fête ses 99 ans le 6 mai, ses enfants Catherine Nickbarte-Mayer et Jacques Mayer. Au premier plan, ses petits-enfants Alexandre (CEO) et Tally.

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  • Jean-Jacques Mayer. En 1865, il rachète un bâtiment en cours de construction et décide de le transformer en hôtel.

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  • L’hôtel s’offre un ascenseur en 1873. Une première suisse.

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  • Charles Mayer, fils du fondateur, prend la relève en 1886.

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  • L’atrium en 1900. La fontaine actuelle a été inaugurée pour les 125 ans de l’hôtel.

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  • Vue de l’hôtel à sa naissance en 1865. Des dizaines de millions de francs sont investis actuellement dans sa rénovation.

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  • Sissi, de son vrai nom Elisabeth d’Autriche, qui poussa son dernier soupir en 1898 dans sa suite.

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  • Mythique, la cave de Beau-Rivage renferme des crus prestigieux.

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Jacques Mayer est plutôt philosophe: «Depuis la création de Beau-Rivage, ce dernier a tout connu: le meilleur et occasionnellement le pire. Capitaliser sur les crises ouvre toujours de nouveaux horizons.» Le président du conseil d’administration est copropriétaire et membre de la quatrième génération de cette famille d’origine allemande qui a eu la bonne idée d’ouvrir en 1865 le «Grand Hôtel Beau-Rivage et d’Angleterre».

Il nous reçoit dans le bar L’Atrium, qui a gardé son décorum originel, lequel remonte à 1865. Les Chinois n’ont d’ailleurs qu’un seul mot pour exprimer «crise» et «opportunité»!

Passionné d’histoire, Jacques Mayer rappelle quelques événements qui ont marqué les 150  ans de Beau-Rivage. Ainsi, c’est à la suite de la disparition de son mandataire d’alors que son arrière-grand-père, Jean-Jacques Mayer, décide en 1865 de racheter le bâtiment en cours de construction et de le transformer en hôtel. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’hôtel est fermé durant quatre ans et ses propriétaires sacrifient tous leurs biens, dont l’Hôtel de la Paix, pour conserver Beau-Rivage.

En décembre 1965, Fred Mayer et sa femme Janine rachètent l’entier des parts de l’hôtel lors d’une vente à la chandelle intervenue chez un notaire de la place. Les enchères montèrent lentement jusqu’à 14 millions de francs, un prix jugé prohibitif à l’époque vu le besoin urgent d’investissement.

En 1986, les hoirs de Fred créèrent la société Hôtel Beau-Rivage SA Genève et Jacques Mayer et sa sœur Catherine Nickbarte-Mayer rachetèrent les parts de leur sœur.

Depuis peu, les représentants de la cinquième génération sont arrivés et la transition a été entamée en douceur. Ainsi, Alexandre Nickbarte-Mayer, 43  ans, vient d’être nommé CEO. Diplômé de l’Ecole hôtelière de Lausanne comme son oncle et sa mère, il a effectué un MBA à HEC de l’Université de Genève, précédé de diverses expériences managériales, dont la dernière chez Ikea à Aubonne en tant que responsable de la restauration.

«Mon neveu est en train de reprendre mes responsabilités, notamment la direction de l’exploitation. Tandis que je garderai pour ma part les relations publiques et la haute stratégie», observe Jacques Mayer. Une de ses deux filles, Tally, participe également aux réunions hebdomadaires familiales consacrées à la gestion des valeurs de Beau-Rivage.

«Il s’agit de coordonner la vision familiale, avant qu’elle ne soit mise en musique par Ivan Rivier, directeur général.» La mère de Jacques et Catherine, Janine Mayer, qui fêtera son 99e anniversaire le 6 mai prochain, participe régulièrement aux réunions du conseil d’administration. Relevons que la dernière représentante de la troisième génération apprécie toujours la cuisine du Chat-Botté, le restaurant de Beau-Rivage, étoilé Michelin et coté 18/20 par GaultMillau.

Idéalement situé face au Mont-Blanc, aux premières loges de la rade genevoise, Beau-Rivage ne cesse d’accueillir des célébrités planétaires. Les six suites historiques portent ainsi le nom de leurs occupants les plus emblématiques: bien sûr Sissi (en référence à l’impératrice d’Autriche, qui a contribué malgré elle à une certaine notoriété de l’hôtel où elle vécut ses derniers instants dans ses appartements suite à l’agression dont elle avait été victime en 1898 sur le quai du Mont-Blanc).

Mais aussi la suite «Royale» (en souvenir du roi Umberto d’Italie qui fut un très fidèle visiteur qui venait rendre visite à sa famille et consulter ses médecins), Richard Wagner, le maharadjah of Patiala, le prince Damerong of Siam et le roi Louis II de Bavière. A relever que la suite Royale est louée à l’année par une famille.

«J’ai reçu bien évidemment beaucoup de personnalités. Mais celle qui m’a le plus marqué est peut-être l’écrivain dissident Alexandre Soljenitsyne, venu ici suite à son expulsion de l’URSS en 1974.» Et Jacques Mayer de citer encore Marlene Dietrich, Simone Veil ou encore, plus récemment, l’ancienne ministre française Michèle Alliot-Marie.

Un cabinet de curiosités

A l’occasion de ses 150  ans, un cabinet de curiosités présentant Beau-Rivage sous des angles inédits et valorisant objets et témoignages a été aménagé dans un salon du rez-de-chaussée. «Ce lieu nous permettra de recevoir en privé la clientèle VIP, laquelle apprécie particulièrement que nous partagions notre histoire, témoigne Jacques Mayer. Nous avions une sorte de dépôt sous les toits où nous avons conservé tout ce qui devenait obsolète. Mes grands-parents nous ont inspirés dans cette démarche.»

Il faut dire que les familles Mayer et Nickbarte sont en train d’investir plusieurs dizaines de millions de francs dans ce qui représente le plus gros investissement réalisé depuis un demi-siècle! «Nous avons pris d’importantes décisions stratégiques dans une période remplie de nombreuses incertitudes», observe le président.

De quel projet parle-t-on? Il y en a plusieurs qui se suivent, mais le principal est la transformation complète des 5 et 6 étages, un dossier repris par Alexandre Nickbarte à son arrivée en 2010 en tant que responsable du développement. Le 5e était l’étage où logeait le personnel pour moitié et qui offrait trois petites suites et cinq chambres exécutives.

Tout a déjà été démoli, ainsi que les trois chambres au 6e étage et les différents dépôts et ateliers d’artisans de l’hôtel. Des suites de prestige, certaines en duplex, vont remplacer ces surfaces jusqu’alors très peu productives.

«En fait, il s’agit d’un projet qui remonte déjà à 1991. Nous envisagions alors de couvrir aussi la terrasse et de construire un immeuble dans la cour à l’arrière. Au final, l’immeuble situé au 5-7, rue Alfred-Vincent a été édifié. Il comprend 1000  m² de surfaces administratives qui ont été louées à HSBC de 1987 à 2013, ainsi que 19 appartements. Et en ce qui concerne la terrasse, ce projet va voir le jour prochainement, mais sous une autre forme.

Nous sommes en train de réaliser la rénovation de notre superbe terrasse et en profitons pour changer le store. Désormais, elle pourra accueillir non-stop notre clientèle du Chat-Botté d’avril à octobre. Dans la foulée, la salle au niveau du quai du Mont-Blanc sera réaménagée et dotée d’un look plus actuel.» Les cinq ascenseurs vont être modernisés et le bar L’Atrium sera aussi réactualisé afin de l’ouvrir davantage sur la cité.

Ces divers chantiers s’achèveront en automne 2016. Enfin, il est question de créer un spa sur plus de 300  m² au 1er étage. Maismla direction réfléchit à une formule portée davantage sur le maintien de la santé. Son ouverture est prévue en 2017.

Proche des clients

Cet ensemble de réalisations vise à maintenir le plus haut standard qualitatif de prestations et de confort, rien à voir avec ce qu’on appelle communément le luxe: «Le luxe est un terme très galvaudé dont chacun possède sa propre définition. Pour moi, le luxe est avant tout immatériel.» A l’en croire, la clientèle de ce palace est «discrète et respectueuse».

Comment se différencier alors? «Avec la qualité du service et une approche la plus humaine possible. En allant au-delà des demandes des clients, en étant prévenant et en faisant preuve d’empathie. Vous savez, nous ne cherchons pas à attirer tout le monde. Ce qui est important pour nous, c’est d’avoir de bons clients. Par exemple, une famille qui séjourne trois mois. C’est une clientèle avec laquelle nous entretenons des relations personnelles. Nous avons fréquemment des hôtes européens qui séjournent longtemps avant d’acquérir la maison de leur rêve. Nous avons ainsi en permanence deux ou trois clients qui occupent des suites à l’année.»

«Nos visiteurs originaires des BRICS sont limités, ce d’autant plus que la clientèle russe a fondu depuis une année.» Celle du Moyen-Orient redevient qualitativement importante pour Beau-Rivage. «Nous resserrons nos liens avec certaines familles», confirme Jacques Mayer. Le directeur général, Ivan Rivier, revient d’une tournée dans cette région où il a été reçu par l’élite de certaines familles dirigeantes.

Cela étant, la surprise vient de la clientèle suisse, laquelle est redevenue la plus importante, passant de 3 à près de 25%. Elle devance la clientèle américaine, puis européenne et moyen-orientale. «La clé du succès reste comme toujours dans la notoriété et le partage de nos valeurs avec nos hôtes.»

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef adjoint à Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également responsable du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches.

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