Bilan

Gruschka, le risque mal récompensé

L’homme d’affaires Martin Gruschka, au cœur de la banqueroute du cinéma Astor à Genève en 2012, est au centre d’un énorme fiasco en Isère qui lui a valu une plainte pénale.
  • Inauguré fin 2010, le ciné de luxe Astor Film Lounge restera ouvert à peine plus d’un an.

    Crédits: Olivier Vogelsang/TDG
  • Outre l’Astor Film Lounge, le nom de Martin Gruschka apparaît aussi dans les affaires Ecocis et Golden Caravan.

    Crédits: Marco Castro

«Redresseur d’entreprises ou escroc international? Manager hors normes ou nouveau Bernard Madoff?», comme se demandait voilà un an le quotidien français Le Monde à propos de Martin Gruschka. On apprenait alors qu’une enquête préliminaire avait été ouverte à Grenoble à la suite d’une plainte déposée par la Banque Publique d’Investissements (BPI), dans le cadre du fiasco d’Ecocis, entreprise de pâte à papier sise à Voreppe, en Isère (F). Une cinquantaine de personnes se sont retrouvées au chômage et une dizaine de millions d’euros ont disparu.

Lancement en fanfare

Au centre de cette affaire, un ancien résident genevois d’origine allemande, Martin Gruschka. Ce dernier s’est fait connaître au bout du lac lorsque l’ex-Ciné 17 à la Corraterie a rouvert ses portes en décembre 2010 sous le nom d’Astor Film Lounge. A l’époque, les titres des journaux sont bienveillants: «Le Ciné 17 s’aristocratise en Astor Film Lounge» (Tribune de Genève); «La nouvelle salle de cinéma version lounge et luxe» (L’Agefi); «Astor Film Lounge, le cinéma de luxe qui débarque en Suisse» (Le Temps). La société derrière cette renaissance, Premium Entertainment Switzerland (PES), parle alors du «premier cinéma de luxe». Qu’entend-on par luxe?

Service voiturier, accueil personnalisé avec un cocktail offert, 81 sièges en cuir inclinables ou encore restauration avec service à son siège (foie gras, champagne, etc.). Il s’agit de redonner le goût du cinéma à une clientèle équipée de home cinéma à domicile. Martin Gruschka reprend un concept né à Berlin en 2008. Associé à l’inventeur des multiplexes Hans-Joachim Flebbe, (fondateur du groupe Cinemaxx et ami de son ex-épouse Catherine Burda, fille de l’éditeur Franz Burda), il cofonde le concept Astor en s’inspirant d’un nouveau cinéma à Londres. 

Lors de la première réservée à la presse, le fondateur de la fameuse «Nuit des publivores», Jean-Marie Boursicot, avait présenté un montage inédit de trésors publicitaires et une plaquette retraçant l’histoire de cette salle, l’Excelsior, avait été distribuée. Bref, les dirigeants avaient mis les petits plats dans les grands. Chaque semaine, un seul film était programmé par Jean-Pierre Grey, pour les différentes séances, avant de changer invariablement le mercredi suivant. Mais le 22 février 2012, l’Astor ferme ses portes et le Tribunal de première instance genevois prononce la faillite de la société d’exploitation le 23 février à 14 h 53.

Sur le carreau

Cette mise en faillite de la société genevoise Premium Entertainment Switzerland est-elle juste le fruit d’un manque de chance, d’un mauvais positionnement? Son gérant unique, Martin Gruschka, explique alors dans la Tribune de Genève que «les investissements et les frais liés à la transformation, la rénovation et le lancement de la salle ont été significativement plus élevés que prévu. Ils ont conduit à un surendettement de la société.» Certes, la cause principale de cet échec s’explique aisément par le fait d’avoir fixé un prix élevé et de n’avoir prévu qu’un seul film par semaine. Mais cela n’explique pas tout. 

Miser environ 2,5 millions de francs dans une salle dotée de 81 fauteuils rend un tel investissement quasiment inamortissable, d’après certains experts. D’autant que Martin Gruschka aurait engagé trop de personnel: 18 personnes, dont un directeur, une sous-directrice, trois barmen, un voiturier, des hôtesses d’accueil, une femme pour le vestiaire, etc. Interrogé par nos soins, l’ex-gérant tente de minimiser: «Il s’agissait d’un nouveau business model qui avait remporté beaucoup de succès à Berlin. L’investissement à Genève a suivi le même modèle, y compris en ce qui concerne les emplois. Les modèles d’affaires peuvent connaître des degrés de réussite différents suivant les pays et marchés: celui de l’Astor a bien fonctionné en Allemagne mais n’a pas réussi à Genève et les investisseurs ont perdu leur investissement. Une grande partie de cet investissement a consisté en la rénovation entière de l’ancien Ciné 17.»

Parmi les principaux perdants de l’opération, outre le personnel, figurent les propriétaires des murs, Jacques et Philippe de Saussure. En effet, ceux-ci auraient débloqué 750 000 francs pour contribuer à la transformation. Mal récompensés, ils se sont retrouvés avec dix-huit mois de loyers impayés et une garantie fantôme. Autre grand perdant: Hans-Joachim Flebbe. L’ancien associé avait financé l’installation numérique, le système dolby, le projecteur, le système audio, soit un demi-million au bas mot. Sans oublier certaines entreprises qui ont œuvré à la transformation, telles que Cometel, l’entreprise d’électricité.

Quelques mois avant que la société Premium Entertainment Switzerland (PES) ne soit finalement mise en faillite à Genève, Martin Gruschka aurait utilisé une partie des actifs du cinéma Astor, notamment du cash encaissé, pour racheter la société exploitant le cinéma Capitole à Nyon. Comme il semble que les Offices des faillites ne communiquent pas d’un canton à l’autre, ce transfert d’actifs n’aurait pas fait l’objet d’une enquête. 

Alors que cela commençait à sentir le roussi à la Corraterie, l’exploitation du cinéma de Nyon a été transférée de PES à une structure sise au Luxembourg, Springwater Capital (SWC), qui possédait un temps des bureaux au 6-8, place Longemalle à Genève. Inscrite en 2005 au Registre du commerce genevois, SWC en a été radiée en mai 2014. «C’est Premium Distribution Holding qui est le propriétaire de Capitole Entertainment, la société exploitant Les Cinémas Capitole à Nyon. Je suis le gérant de Capitole Entertainment», se défend Martin Gruschka. 

Toujours est-il qu’au final l’Astor a repris son ancienne raison sociale, Ciné 17. Il est désormais exploité par Didier Zuchuat, seul candidat à la reprise de cette salle. Les prix des billets ont été revus à la baisse et seules trois personnes sont désormais employées pour l’exploiter. Enfin, trois films différents sont diffusés chaque semaine, au lieu d’un seul auparavant. Et cela semble fonctionner puisque le film
La La Land, sorti début 2017, a fait environ 100 000 francs de recettes au Ciné 17, malgré le nombre réduit de fauteuils de cette salle. Preuve de leur efficience, Didier Zuchuat et ses associés ont repris depuis lors le Cinérama Empire.

Outre l’Astor Film Lounge, le nom de Martin Gruschka apparaît aussi dans une autre affaire qui s’est également terminée par une faillite: Golden Caravan. Cette structure a organisé d’août 2009 à mars 2011 des ventes itinérantes durant trois jours en Suisse (à Zurich, Genève et Lausanne) et en Europe (Paris et Munich) de vêtements d’une quarantaine de marques différentes, en proposant des rabais allant de 20 à 80%. Le Tribunal de première instance de Genève a mis cette société en faillite le 1er octobre 2012. 

A noter que Springwater Property Investment Holdings au Luxembourg avait entre-temps cédé ses parts à Golden Group, société domiciliée également au Luxembourg. «Golden Caravan a initialement rencontré du succès. En raison de la crise financière, le secteur de la vente de produits de luxe a énormément souffert. En conséquence, une large majorité d’entreprises de luxe et beaucoup de boutiques multimarques ont commencé à vendre leurs produits en solde directement. Cette réduction des prix avant le début des soldes a occasionné une réduction significative des activités de Golden Caravan, dont le modèle d’affaires n’était plus viable.»

Moins connue, la présence de Martin Gruschka en tant qu’actionnaire de la chocolaterie genevoise Christian Constant, sise là où le Relais de l’Entrecôte est venu s’installer voilà deux ans (rue Pierre-Fatio). Ce dernier possédait 40% de la société concernée, aux côtés d’un investisseur genevois proche de feu l’Aga Khan, et de divers petits investisseurs. A part le fait que Martin Gruschka avait là encore des rêves de grandeur éloignés de la réalité, rien de particulier ne peut lui être reproché dans cette affaire.

D’après nos informations, la société Springwater aurait fermé ses bureaux genevois en une nuit, pour s’installer dans les locaux du cinéma Capitole à Nyon. «Les bureaux de représentation
de Springwater Capital à Nyon et Luxembourg existent pour des raisons administratives et réglementaires, les bureaux de représentation à Madrid et Bruxelles pour la gestion et le conseil liés aux sociétés en portefeuille. SWC gère des placements pour le compte de plus de 30 investisseurs.

Pear Group est l’un de ces investisseurs», précise Martin Gruschka. Il ajoute que «SWC a structuré un total de 30 investissements lors de situations spéciales, telles que des sociétés en difficulté ou des divisions de grands groupes. Nous avons sauvé et créé des milliers d’emplois en Europe. Même si certaines situations s’avèrent parfois irrécupérables.»

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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