Bilan

François Curiel, une énergie record

Il est surnommé «Monsieur 100 000 volts». Le nouveau président Europe et Asie de Christie’s, société spécialiste des enchères, a mené un parcours et des ventes hors normes.
  • «Je suis très fier de mes presque cinquante ans de carrière chez Christie’s.»

    Crédits: Chris Lusher
  • «The Art of de Grisogono, Creation 1»: un collier unique vendu à Genève 33,5 millions de francs.

    Crédits: Denis Balibouse/Reuters

Commissaire-priseur, businessman, négociateur, fin psychologue, François Curiel aura offert tous ses talents à une seule maison, Christie’s. Approchant les cinquante ans de carrière, il incarne pourtant encore l’avenir. Ceux qui connaissent bien ce Français – Genevois d’adoption pour avoir longtemps dirigé Christie’s Europe depuis ses bureaux du bout du lac – le disent curieux, extrêmement adaptable, soucieux du détail, à l’écoute, mais se livrant peu. Un trait commun ressort pourtant, résumé par l’un des avocats de la place genevoise: «Il a une énergie de dingue, c’est Monsieur 100 000 volts!» 

Cela explique sûrement pourquoi, à près de 70 ans, il a été choisi par Guillaume Cerutti, CEO de Christie’s, pour présider aux destinées de l’Asie et de l’Europe. Une nouvelle vie s’ouvre à lui, mais cette fois-ci parmi les siens, à Paris, la ville qui l’a vu naître. Pour ce passionné de joaillerie, il s’agira de gérer les bureaux de vente sur les deux continents, de garder un œil très attentif sur le marché asiatique qu’il vient à peine de quitter, de suivre ses clients et d’anticiper les tendances. 

Sa vie compte déjà trois grandes épopées: l’implantation de Christie’s sur le marché américain de 1976 à 1989 alors que son principal concurrent Sotheby’s y était déjà très actif, la direction de la zone Europe depuis Genève les vingt années suivantes avec l’ouverture du bureau de vente de Paris alors que la maison Drouot y était historiquement leader, puis de 2010 à 2017 la conquête de l’eldorado asiatique. 

François Curiel se dit chanceux de n’avoir pas dû quitter le navire pour progresser, tant les enjeux étaient multiples à l’interne: «Je suis très fier de mes presque cinquante ans de carrière chez Christie’s, qui a célébré en 2016 ses 250 ans; cela représente 20% de l’existence de la société. En 1969, j’ai eu la chance de commencer alors que Christie’s était encore une maison de 200 collaborateurs exclusivement basée en Angleterre: 198 Britanniques, un Italien et un Français, votre serviteur. Aujourd’hui, avec un chiffre d’affaires de 6,6 milliards de dollars, 53 bureaux de représentation, 8 salles des ventes et 1850 collaborateurs, Christie’s est le leader du marché des ventes aux enchères d’objets d’art.» 

Parti de rien

Beaucoup se disent fascinés par son ascension. A 20 ans, des études de droit à peine entamées, son père l’envoie faire un stage à Londres, en 1969. Assistant d’un directeur du département bijoux, il se passionne pour le métier au contact des pierres précieuses. Il renonce à ses études parisiennes et ne quittera plus Christie’s. 

«J’ai attrapé le virus des enchères très vite. Et c’est mon premier directeur, Albert Middlemiss, alors chef du département bijoux Christie’s à Londres, qui me l’a transmis. Mon job consistait à faire l’intermédiaire entre lui et les clients. Dès que quelqu’un se présentait à la réception avec un bijou, je recevais la personne, puis présentais l’objet à M. Middlemiss qui m’en indiquait le prix que je communiquais à son propriétaire. Au bout de quelques mois, je pensais que je savais tout... jusqu’à ma première tentative d’expertise. Je me souviendrai toujours du jour où une cliente est arrivée avec un diamant de 4 carats. Je suis monté le faire expertiser. Mon chef analyse la couleur et la qualité et l’estime à 500 livres. La cliente trouve le prix beaucoup trop bas. Je retourne auprès de mon chef, décide lui tenir tête, argumentant que nous allions perdre l’affaire et qu’il fallait fixer le prix à 600 livres. Et là, il me dit: «Bon, puisque tu es là depuis trois mois, tu dois bien connaître le métier, alors vas-y pour 600 livres.» Trois mois après, la vente a lieu, et la bague ne se vend pas, l’enchère s’arrêtant à 420 livres. C’est évidemment lui qui avait raison. J’ai commencé à comprendre mon métier comme cela, grâce à un directeur qui m’a laissé faire cette bêtise. Depuis, j’essaie de faire de même, car plus que tout autre défi, ce sont les talents qu’il faut savoir garder.» 

Le plein de défis en 2018

Et en matière de défis, l’année à venir s’annonce intense pour François Curiel. Sa tâche sera de faire au moins aussi bien que la croissance de 39% enregistrée en 2017 en Asie, où les ventes représentent aujourd’hui 31% du chiffre mondial (contre 8% lors de son arrivée en 2010
à la tête de la zone). 

François Curiel: «Grâce à l’Asie, le marché de l’art connaît une croissance assez phénoménale. De nombreux nouveaux collectionneurs chinois, que nous ne connaissions pas il y a quelques années, dépensent entre 2 et 10 millions de dollars par an. Ce sont des entrepreneurs ou des promoteurs âgés de 35 à 55 ans, qui commencent à s’intéresser à d’autres domaines qu’à l’art asiatique moderne et ancien. Ils apprécient de plus en plus les tableaux anciens européens, l’impressionnisme et l’art moderne européen, ainsi que l’art d’après-guerre et contemporain occidental. C’est un nouveau phénomène. Je rappelle qu’un tableau de Modigliani a été acheté pour 170 millions de dollars par l’homme d’affaires Liu Yi Qian, pour son musée de Shanghai en 2016.» 

Basé il y a encore quelques semaines en Asie, François Curiel sait qu’il gardera un rapport étroit avec nombre de ses clients. C’est d’ailleurs en Chine qu’il a accompli l’un de ses plus grands «coups», puisque Christie’s peut maintenant opérer seule et en direct sur le marché de Shanghai alors que les autres maisons étrangères doivent recourir à un intermédiaire local. «Une de mes missions était de trouver la clé de la Cité interdite. Au début, je n’arrivais même pas à trouver la serrure. Mais la porte est maintenant ouverte.»

Même si le marché des enchères garde encore son cœur de métier dans les salles des ventes, François Curiel devra encore intensifier le réseau des ventes en ligne. En 2017, 37% des nouveaux acheteurs sont arrivés chez Christie’s via le net. Feront-ils preuve de constance, voire de maturité sur la manière d’aborder l’art? François Curiel répond: «C’est le reflet de notre époque. Il y a quarante-cinq ans, nos spécialistes connaissaient la plupart des collectionneurs et des professionnels qui fréquentaient nos salles des ventes et expositions. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. De nombreuses personnes font leur premier achat en ligne, puis prennent goût aux enchères et rejoignent les ventes traditionnelles.» 

450 millions de dollars

L’année 2017 a vu la tendance aux records s’accélérer dans le milieu des enchères. Christie’s y est étroitement liée puisque sept des dix ventes majeures l’ont été par son intermédiaire. En point d’orgue, le montant incroyable de 450 millions de dollars, qui n’avait encore jamais été atteint pour une peinture, pour le Salvator Mundi de Léonard de Vinci, aujourd’hui visible au Louvre d’Abu Dhabi.

François Curiel raconte: «A la conclusion de la vente, je suis resté muet quelques minutes. J’étais ébahi. Nous savions que ce tableau allait faire un grand prix, mais je ne pense pas que quiconque s’attendait à un tel record. Cette vente a certes contribué au bon résultat de 2017 (mais même sans le Léonard de Vinci, l’augmentation des ventes de Christie’s aurait tout de même été de 21%). De plus, un Van Gogh a atteint 81 millions de dollars, un Léger 70 millions de dollars – un prix record pour l’artiste –, un Brancusi 57 millions de dollars – également un prix record pour l’artiste –, pour ne citer que certains résultats.» 

Si 2017 a été une année fructueuse pour les chefs-d’œuvre, «2018 s’annonce très bien avec la vente exceptionnelle de la collection Rockefeller, l’une des plus importantes familles du monde, se réjouit François Curiel. On y trouvera des tableaux impressionnistes et modernes, de l’argenterie, du mobilier, de la porcelaine chinoise.» Y est-il pour quelque chose, lui qui a longtemps présidé la zone Amérique? «Absolument pas. C’est notre équipe américaine qui a su convaincre la famille.» Il n’en dira pas plus, ne souhaitant pas révéler à la concurrence combien de clients il suit encore personnellement. Mais il s’empresse de conclure: «Toute personne qui souhaite me parler m’aura au bout du fil dans la journée. Les rapports humains sont encore le cœur du métier!» 

Cristina d’Agostino

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