Bilan

De la science au produit, les succès d’un couple

Unis dans les affaires et dans la vie, Samareh et Frédéric Lajaunias ont inventé un mode original de transfert de technologies avec leur start-up Lascco. Ils en engrangent aujourd’hui les résultats.

Frédéric et Samareh Lajaunias. Leur projet de start-up est né dans un TGV.

Crédits: Lionel Flusin

Entre son grand sourire et son regard décidé, Samareh Azeredo da Silveira Lajaunias ne donne pas vraiment le choix: «On va commencer par la fin si vous voulez bien.» D’autant moins qu’à côté d’elle, son mari, Frédéric, piaffe d’impatience pour expliquer la science qui les a menés du labo au marché avec deux innovations à haut potentiel. 

On les comprend. Cela fait dix ans que ces entrepreneurs, en couple comme d’autres sont en fratrie, attendent ces percées, soit dans le langage des biotechnologies où évolue leur compagnie, Lascco, des essais cliniques sur l’homme et une autorisation de commercialisation. Une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, ils ont, en effet,  non seulement un médicament testé actuellement sur des patients, mais aussi un test diagnostic qui arrive sur le marché.  

Battre la résistance aux antibiotiques

«Vous connaissez le problème de la résistance aux antibiotiques?», reprend Samareh Lajaunias. Pas vraiment, sauf qu’en octobre dernier l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en a fait «l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale». «Ce qui se passe, poursuit Frédéric Lajaunias, c’est qu’au cours du cycle très rapide de reproduction des bactéries, certaines d’entre elles mutent dans une forme résistante à un antibiotique. Elles sont ainsi sélectionnées pour devenir une nouvelle souche résistante aux traitements.»  D’où le retour de la tuberculose, les maladies nosocomiales et autres joyeusetés.

On ne compte ainsi plus les pneumocoques et staphylocoques qui sont devenus résistants aux premières lignes de défense des antibiotiques à large spectre comme les dérivés de la pénicilline. Il faut alors prescrire des antibiotiques plus spécifiques. Mais ils ont aussi plus d’effets secondaires néfastes, en particulier sur la flore intestinale dont la médecine redécouvre aujourd’hui les vertus. En plus, on commence à voir apparaître des souches qui sont résistantes à tous les antibiotiques. C’est ce qui fait trembler l’OMS.

C’est avec ces éléments en tête qu’il y a quatre ans, Samareh et Frédéric Lajaunias tombent sur une découverte de chercheurs de l’Université de Berne. Elle a un potentiel exceptionnel pour compléter et, qui sait, peut-être même se substituer aux antibiotiques. En l’espèce, les chercheurs bernois ont synthétisé des vésicules de lipides – de minuscules boules de graisse – comme celles qu’on utilise déjà pour transporter certains puissants anticancéreux.

Elles ont la propriété non pas de s’attaquer aux bactéries elles-mêmes mais d’attirer les toxines qu’émettent ces dernières et qui sont la cause de la destruction des cellules lors d’une infection. Baptisés CALO2, ces leurres s’éliminent ensuite naturellement et sont neutres pour la flore intestinale. Ceux découverts à Berne ont en plus la capacité de cibler différentes toxines produites par différents types de bactéries. «Ce produit est efficace contre huit des douze pathogènes que l’OMS a définis récemment comme les plus dangereux», précise Samareh Lajaunias. 

Transformer ce potentiel en  produit commercialisable représente toutefois une autre paire de manches. Après avoir revérifié les résultats, s’être assuré de la solidité des brevets et des obstacles de la régulation, Lascco passe un accord de licence avec l’Université de Berne en 2012. S’ensuit la mise au point d’un processus de production industrielle puis les discussions avec les autorités de santé pour essayer le produit chez l’homme en commençant, comme souvent en pharma, par des cas extrêmes, les pneumonies aiguës qui provoquent jusqu’à 30% de décès aux soins intensifs. 

En 2015, les autorités britanniques, belges et françaises autorisent ces essais. Rebaptisé Combioxin et placé dans une société spin-off du même nom,  le produit est testé depuis début 2016 sur des patients dans dix hôpitaux en France et en Belgique. En quatre ans, Lascco est passée de la découverte aux essais cliniques. Dans la pharma, c’est exceptionnellement rapide. 

Pour en arriver là, les deux entrepreneurs ont dû s’armer de patience. Il y a dix ans, quand ils décident de créer Lascco dans le TGV qui les ramène de Paris, Frédéric (33 ans alors) travaille encore dans l’industrie chez Abbott après avoir fait sa thèse à la Faculté de médecine de Genève tandis que Samareh (28 ans) sort d’un doctorat sur la maladie de Parkinson au sein du groupe de recherche de Patrick Aebischer à l’EPFL. Ni l’un ni l’autre ne voient leur avenir dans une grande boîte. Avec l’aide d’experts comme l’avocat Edmond Tavernier et des fonds trouvés auprès d’amis et de la famille, ils créent Lascco avec la ferme intention de transformer la science en produit. 

«Les grands laboratoires pharmaceutiques ne sont souvent pas intéressés par des découvertes dans l’académie parce qu’elles sont encore trop embryonnaires. De l’autre côté, les chercheurs ne veulent pas s’occuper de l’industrialisation parce que leur job c’est d’abord la prochaine découverte. C’est là que nous intervenons», explique Samareh Lajaunias. Avec des moyens  d’abord limités, même s’ils seront ensuite relayés par des partenariats industriels et des co-investissements avec un business angel américain, le couple va mettre en place un réseau mondial d’experts qui interviennent ponctuellement sur l’un ou l’autre aspect du business. C’est  le modèle «lean start-up». Ils s’imposent une discipline stricte d’objectifs intermédiaires qui, s’ils ne sont pas atteints, les amènent à arrêter un projet. Ce sera le cas à deux reprises. 

Partenariat dans le diagnostic

Heureusement pour eux, en plus de Combioxin, un autre projet, démarré lui en 2008, est allé à son terme. Il arrive même sur le marché via un partenariat avec une autre start-up lémanique: Abionic. Découvert à l’Hôpital universitaire de Zurich où deux chirurgiens cherchaient un moyen de prévenir les complications septiques chez les grands blessés qu’ils opèrent, il s’agit cette fois d’un outil de diagnostic. 

Aidés par un chercheur, les deux médecins zurichois ont identifié un biomarqueur, une protéine dont la présence augmente en flèche et très tôt lorsque se déclenche une septicémie. L’urgence étant ici cruciale pour limiter le recours à l’artillerie lourde des antibiotiques, Lascco va industrialiser ce test et mener pas moins de huit études cliniques pour en démontrer l’efficacité. 

Le rapprochement avec Abionic et son dispositif de tests diagnostics ultrarapides intervient logiquement. D’une part, la technologie de ce spin-off de l’EPFL n’a besoin que de quantité infinitésimale d’échantillons pour détecter un biomarqueur. D’autre part, elle est extrêmement rapide et menée au sein même des hôpitaux.

Comme ce sera le cas avec la création de la société Combioxin pour son antimicrobien de nouvelle génération, Samareh et Frédéric Lajaunias ont créé une société ad hoc, Sepstone, en 2012. Depuis leurs bureaux en vieille ville de Genève, ils s’apprêtent à changer d’échelle et à recruter pour conduire d’autres projets. Ceux qu’ils viennent de mener à bien leur ont en effet apporté une reconnaissance: ils sont désormais contactés par des chercheurs universitaires et des bureaux de transferts de technologie pour industrialiser leurs inventions. «Nous comblons une lacune, analyse Samareh Lajaunias. Il y a ici beaucoup de mécanismes d’aides pour aider les entrepreneurs, mais peu pour supporter la transformation de découvertes scientifiques en produits.» 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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